Afrique

Excision, le combat de Martha, la danseuse


14/01/2011

Martha Diomandé, fille et petite-fille d’exciseuse, avait un destin tout tracé : elle serait matrone exciseuse. La danse en a décidé autrement. Sur les scènes du monde, elle a porté haut la culture africaine et la voix des femmes. Où en est-elle de sa mission de matrone ?




Martha, 38 ans, danseuse, matronne et rebelle
Martha, 38 ans, danseuse, matronne et rebelle
« En France, quand tu dis bonjour à quelqu’un, c’est difficile qu’il te rende ton sourire. C’est comme si ton bonjour était une épée qui cogne : tu ne sais pas si c’est contre toi. » Elle démarre fort, Martha Diomandé. Est-ce le froid mordant de cet après-midi de janvier ou les nouvelles de la rébellion en Côte d’Ivoire qui lui font sentir encore plus le manque de dialogue ? Et pourtant, dans le même temps, son visage s’éclaire, son rire fuse et ses mains voltigent. Elle ne fait pas ses trente-huit ans, la danseuse ivoirienne qui vit à Rennes depuis cinq ans, où elle enseigne au centre «Ten.Dances ».

«Tout ce qui suit l’excision, il faut le garder»

Martha est interrompue par un appel téléphonique : elle prépare la conférence sur l’excision qu’elle doit donner dans quelques jours. « Je suis d’une famille ancrée dans l’excision, fille et petite-fille d’exciseuse. Couper le clitoris, cela, je ne le veux pas mais tout ce qui suit l’excision, il faut le garder. » Les paumes de Martha s’ouvrent et caressent le bras comme un geste de guérison. Elle suit du doigt des traces invisibles sur son poignet. 
 
Martha a bien conscience de choquer. Certes, elle condamne les cérémonies d’excision pratiquées aujourd’hui en Europe et en Afrique sur les petites filles de deux ans et non quinze comme le veut la coutume, « on le fait avant, parce que les filles se braquent ». Elle les condamne d’autant plus que ces mutilations sont terribles pour la santé de la femme: sida et autres maladies sexuellement transmissibles. La mutilation est aussi une douleur physique que les femmes portent toute leur vie lors des rapports sexuels et de l'accouchement. « Quand quelqu'un me dit qu'il a mal, ça me fait souffrir à cet endroit-là », ajoute Martha. Elle milite donc pour un arrêt de la mutilation mais pas pour une rupture avec la tradition.

Excision, le combat de Martha, la danseuse

Les secrets de la forêt sacrée

« C’est à quinze ans, avec le rite, qu’on t’apprend toute la sagesse de l’Afrique. Pendant les trois mois et demi où tu vas vivre dans la forêt sacrée, la matrone et ses acolytes vont te donner les secrets de la vie : comment tu dois faire pour tenir ton mari, pour avoir tous tes sens en éveil, pour gérer ta propre thérapie quand tu as un problème… Par exemple, si ma main me gratte, je sais ce que cela veut dire…Pour ne pas être une coquille vide, tu es obligée de passer par le rite pour avoir tout le pouvoir d’une vraie femme africaine.» 
 
Pour Martha, le problème aujourd’hui est de trouver le moyen de transmettre ce savoir essentiel et fondamental sans passer par la mutilation génitale. « Mon combat, c’est de valoriser ce pouvoir qui m’a fait ce que je suis aujourd’hui. » Les femmes africaines sont muettes là-dessus, dit-elle, car elles ne veulent pas révéler les secrets qui entourent l’excision, ce temps dans la forêt sacrée où elles se formeront, où elles recevront les « vaccins » qui les immuniseront des maladies locales, où la matrone leur assignera un rôle dans la communauté et où se tisseront les liens d’une solidarité de clan. « C’est le seul moment où les femmes ont la « force », où elles ont leur mot à dire, où elles peuvent dire aux hommes "fermez vos g…." quoi ! »
 
Martha est une rebelle. Bien au-delà du débat sur l’excision, c’est pour le statut et les droits de la femme africaine qu’elle lutte. C’est dans l’exemple de sa mère, mariée malgré elle, contrainte d’accepter la présence de neuf concubines puis d’être chassée que Martha puise l’énergie de se battre. Elle le fait de Rennes où elle travaille sans relâche à faire connaître sa culture et à trouver les financements indispensables pour soutenir les projets de l’association ACZA qu’elle a créée en Côte d’Ivoire. 

Oublier les idées toutes faites

Inlassablement, elle parle des solutions de rechange pour préserver leur statut de savantes aux matrones des villages « Il faut créer des lieux où elles pourront accoucher les femmes en toute sécurité. Elles échangeront avec les médecins pour transmettre leurs connaissances des plantes… à condition que l’Europe ne récupère pas leur savoir sinon elles n’auront plus rien ! On ne doit pas les détrôner : au contraire, elles informeront tout le village et on les croira. Les matrones, occupées et reconnues, lâcheront les mutilations. »
 
Toujours, elle revient sur la nécessité du respect de l’autre. Elle a du mal parfois à comprendre les féministes : « Elles doivent admettre que les coutumes ne disparaissent pas comme cela. Comment parler avec les Africaines de l’excision et tout ce qui se passe autour si vous arrivez avec des idées toutes faites et non dans le respect et la compréhension ? » Prendre en compte les coutumes serait sûrement plus efficace pour lutter contre l'excision que les simples lois et campagnes d'information  en échec depuis des décennies.

Le python et le bébé

Son regard se perd. De sa mémoire, jaillissent les pleurs cachés de sa mère et de ses tantes quand est arrivé pour elle le temps du rite. Elles détournaient la tête alors qu’elle,  Martha, suivait la matrone vers la forêt sacrée. Elle soupire et sourit à l’évocation de leur fierté quand elle est sortie victorieuse des épreuves pour devenir, comme elles, une vraie femme. Quand elle est retournée au village, à Kabakouman, en octobre dernier, Martha les a vues s’allonger sur son passage, de la petite fille aux vieilles femmes avec leur canne. « J’ai halluciné, elles faisaient comme avec ma grand-mère la matrone. » 
 
Et l’histoire mille fois racontée par sa mère, est revenue dans la bouche de Martha « Avant d’être enceinte de moi, ma mère est allée à la pêche et a attrapé un python. Elle a eu peur, elle a eu froid et elle m’a attendue. Quand je suis née, le python était là, on ne voyait que sa tête au-dessus de la case de ma grand-mère. Il y est resté pendant trois mois. "Il ne faut pas le chasser, disaient les villageois, sinon il va emmener le bébé avec lui !" » 

Martha s'apprête à raconter dans un livre son initiation dans la forêt sacrée
Martha s'apprête à raconter dans un livre son initiation dans la forêt sacrée

Des Miss Africa belles mais pas seulement

La même histoire était arrivée à la naissance de sa grand-mère. « C’est la transition, tu le sens : tu es née matrone, tu as les mains pour. C’est un don, tu ne demandes jamais d’argent, tu aides, c’est cadeau. » Tout cela, Martha le raconte dans le livre qu’elle achève « La main douloureuse et guérisseuse du couteau ». Elle a demandé à une photographe de l’accompagner à Kabakouman pour refaire le parcours de son initiation dans la forêt sacrée.
 
Martha va ainsi pouvoir rendre hommage à la tradition pour mieux passer le cap de la modernité. 
 
Martha a lancé à Rennes le défilé-spectacle Miss Africa. Aux jeunes filles qui passent les tests, Martha ne leur demande pas d’être pomponnées comme des poupées Barbie, mais ce qu’ « elles ont dans le cœur et comment elles se considèrent comme femme ». Au débat, les Africains viennent. « Depuis que je suis là, je dis les choses telles qu’elles sont. Les Africains, ils veulent devenir plus Français que les Français. A un moment, il faut arrêter. Il y a aussi les coutumes, notre culture, ce qu’on peut apporter à la France. Les jeunes filles viennent me voir. Elles ont envie de savoir. Elles côtoient d’autres femmes, elles apprennent à discuter. »
 
Une matrone des temps modernes ? Mission accomplie, Martha.
 
Marie-Anne DIVET.
 

L’action artistique de Martha Diomandé et les actions de micro-crédit à destination des femmes ivoiriennes sont visibles sur le site www.zassa-diom.org  
 
Martha participe à un débat sur l'excision ce samedi 15 janvier à 14 h à la Maison des associations, à Rennes. Le défilé-spectacle Miss Africa a lieu ensuite, à partir de 20h, au Liberté.






1.Posté par legouic arlette le 17/01/2011 00:02
Surprenant reportage , Bouleversante africaine ! cette artiste danseuse a fait un "sacré" chemin personnel à l'intérieur de sa culture .
Je savais par mes lectures que certaines femmes africaines ( comme d'autres femmes d'ailleurs! ) étaient des personnes habitées de dons et de pouvoirs hérités des cultures ancestrales.
Les révélations de Martha sont fascinantes et son combat est remarquable. Conserver le"sacré" de la tradition et se défaire de ce qui encombre et fait souffrir....
J 'achèterai le livre qu'elle achève d'écrire.
Elle me semble faire partie de ces femmes qui mettent en oeuvre ce qui est au plus profond de leur féminité.Par amour Tout simplement..

2.Posté par Arras Marie-Noëlle le 18/01/2011 10:14
Bonjour j'aimerai dire à Martha que je l'admire et que son combat est admirable. Je pense qu'elle sait aussi que pour les femmes qui ont été excisées il y a une possibilité de redevenir entière. je l'ai expliqué dans un petit livre publié par nos éditions. (voir le lien ci-dessus).
J'aimerai aussi savoir quand son livre va sortir et chez quel éditeur pour en parler dans notre revue Etoiles d'encre. merci

3.Posté par Armel Mandart le 07/02/2012 14:46
Un témoignage très intéressant qui met à mal la pensée unique.

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20/07/2017

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