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30/05/2013

Théogène porte la voix des agricultrices du Kivu


Au service de l’Union des femmes paysannes du Nord-Kivu, en République démocratique du Congo, Théogène Kambere Sikiryamava mène une lutte tenace contre la faim et défend les « sans voix ». Il est aussi un infatigable militant pour la paix dans un pays marqué par la pauvreté et la violence.


Théogène porte la voix des agricultrices du Kivu
« Voir les familles d’agriculteurs participer à la construction du pays. » C’est le souhait qui anime Théogène Kambere Sikiryamava. Voilà seize ans que le paysan diplômé en sciences politiques travaille auprès d’instances de sauvegarde des droits humains.
 
Il faut dire que Théogène vit dans un pays, la République démocratique du Congo (ex-Zaïre), où la pauvreté et la malnutrition – voire la famine – sévissent depuis près de trente ans. « L’État n’investit que 2 à 5% du budget national dans l’agriculture. Et les décisions sont prises sans tenir compte des préoccupations des agriculteurs, qui nourrissent pourtant la majorité de la population », s’indigne-t-il.

La mère de Théogène fut une des cinquante co-fondatrices de l'association Uwaki, l’Union des femmes paysannes du Nord-Kivu (Umoja Wa mama wa Kulima Wa Kivu Ya Kaskazini en swahili), branche féminine, devenue autonome depuis,  de l'ONG congolaise Solidarité Paysanne. C'était en 1985, à l’ère du dictateur Mobutu. Théogène avait alors 15 ans.

Théogène porte la voix des agricultrices du Kivu

Paysan, diplômé, engagé

Le jeune agriculteur choisit d’étudier. Son diplôme des Humanités en poche, il commence par enseigner dans le secondaire. Bientôt cependant, cela ne lui suffit plus. Il veut agir pour le développement de son pays. Il entre alors à l’université et décroche à 30 ans une licence de sciences politiques administratives, avec une spécialisation en politiques agricoles.
 
Depuis, Théogène multiplie les engagements. Il est aujourd'hui chargé de programme d’Uwaki. Il organise les activités de l’association et se montre un fervent promoteur d’une véritable politique agricole et foncière. Mais ce n'est pas tout. Il est membre du Collectif des associations de droits de l’homme, de l’Association des femmes médecins, également – avec son épouse – de l’organisation « Action citoyenne pour le développement et la non violence ».
 
Père de cinq enfants, il fut également conseiller politique à la Société civile de Goma. Et puis, il voyage. A la rencontre des associations de l’Afrique des Grands Lacs, mais aussi vers d’autres continents, pour participer à des forums. Sa curiosité semble insatiable.

« Attends, je vais te montrer… »

Invité en mars du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD)-Terre solidaire d’Île de France, qui soutient Uwaki depuis trois ans, il est allé de rencontres en conférences. Théogène est un homme de plaidoyer.
 
Rendez-vous est pris dans un café, face au palais de justice de Versailles. Tout un symbole.  Avec son manteau orange vif, il semble décalé sous la pluie versaillaise. Sa petite moustache et sa silhouette ronde lui donnent l’air boute-en-train. D’une voix douce, il m’expose longuement le travail de son association. 
 
« Uwaki fonctionne comme une coopérative agricole. » Mutuelle de solidarité, micro crédit, fédérations agricoles regroupées par filières (riz, manioc, etc), 3 600 femmes, 5 groupements de femmes… Avant que j’aie pu réagir, il me prend le stylo des mains et s’empare de mon bloc-notes. « Attends, je vais te montrer pour que tu comprennes bien. » Et le voilà lancé dans le tracé méticuleux d’un organigramme. 

Théogène porte la voix des agricultrices du Kivu

« Nous nous battons pour le droit des femmes à la terre  »

Très tôt, Théogène a été sensibilisé aux droits des femmes au sein de Solidarité paysanne. Il n’est pas pour autant un féministe. Juste un égalitariste luttant contre la faim. Et les femmes ont un rôle clé dans l’agriculture. « Nous nous battons pour le droit des femmes à la terre. La coutume veut que les enfants masculins héritent de la terre. Parfois même, la belle famille chasse la veuve à la mort de son époux, alors que c’est elle qui exploite les champs. Mais si les femmes ne sont pas présentes au Parlement, nos actions ne sont pas relayées. On incite donc les femmes à voter pour d’autres femmes. »
 
Plaidant pour des relations sereines dans les familles, Théogène milite aussi pour le retour à la paix dans son pays. Un souci né d’une longue cohabitation avec la guerre.
 
Les activités d’Uwaki se trouvent aujourd’hui entravées par la rébellion du Mouvement du 23 mars (M23). Un groupe rebelle qui combat l’armée gouvernementale depuis mai 2012. « Il y a la guerre dans les villages voisins. A Goma, on doit s’enfermer dans les maisons. C’est une horreur. »

Théogène porte la voix des agricultrices du Kivu

Lutter contre la guerre civile qui tue aussi l'économie

Le Nord-Kivu est la proie des armes depuis une vingtaine d’années. Après le génocide Rwandais de 1994, des centaines de milliers de réfugiés s’établissent à Goma. « A l’époque, j’ai vu beaucoup de cadavres le long des routes, morts à cause de la faim et de la maladie », raconte Théogène. Depuis, le conflit interethnique s’est déplacé dans son pays. « À cause de la guerre civile, on a dû fuir notre village en abandonnant nos champs, donc notre nourriture. On a perdu notre droit à la sécurité et à la paix. »
 
Les familles rurales déracinées se sont alors concentrées dans les grandes villes. « Mais elles sont toujours ravitaillées par le produit de leurs terres. Si les gouvernants ne mettent pas fin à l’insécurité, comment vont-elles se nourrir ? » Uwaki a donc élargi le champ de ses actions, « pour que les femmes puissent vaquer à leurs travaux ». L’association accompagne aussi les nombreuses victimes de viol.
 
Café du Palais. Théogène s’apprête à rejoindre le CCFD, pour une nouvelle rencontre publique. Il quitte la France dans quelques jours et bouillonne de projets. Son débit s’accélère – incompréhensible pour moi – alors qu’il s’enthousiasme pour de nouvelles idées, comme la création d’un « produit certifié dans le marché équitable ». La tête légèrement renversée vers l’arrière, le regard brillant et lointain, il paraît avoir oublié ma présence. Déjà parti. Impatient de nouvelles réalisations.
 
Émilie Lay

POUR ALLER PLUS LOIN


Le dossier du CCFD sur la RDC





1.Posté par hobocongo le 24/05/2013 22:13
Au Congo tout est simple, très simple, quand tu as compris que rien ne l'est. Notion difficilement abordable au commun des occidentaux.
Tout est sujet à palabres interminables, par plaisir, tradition et surtout le manque le plus élémentaire de structure comme le droit notarié, ou droit tout court, qui si lui existe en théorie, ne résiste pas à la pression qui peut prendre mille visages .
Celui du clan ou appartenance ethnique, intérêts d'un jour, un billet de mille à ramasser, des centaines de dialectes très différents, influence d'un homme près du président ou pouvoir de Kigali, arbitrage d'un chef traditionnel ou décision familiale, versatilité des alliances et opinions .
Les rebelles du M23 de ce jour peuvent être ceux des forces de l'armée du Congo d'hier aux salaires impayés, les alliances d'hier les ressentiments de demain à la simple rumeur que tel président, général ou chef rebelle aurait des affinités filiales avec telle tribu, un retard de solde, une prédiction de sorcier, le charisme d un chef ou de cet autre qui rêve de le devenir.
Le peuple du fleuve Congo est un peuple de cueilleurs à la nature si généreuse que la prospection de l'avenir ne veut rien dire, constructions et greniers, les projets, durabilité et prévisions, et même la simple notion du lendemain au sens littéral du mot. Alors on palabre sur le très court terme et quand les mots viennent à manquer( 400 pour le dialecte le plus répandu) ou pression devenu inopérante, la violence reprend ses droits, sporadiquement moins souvent que l'on ne le croit et pas pour les raisons que l'on y voit. Sûrement pas celles des conquêtes comme on peut les comprendre en Occident , mais celle des choses dues comme les mangues qui tombent des arbres auxquelles la nature les a habitués .

Voyez c' est simple , non ?
Hubert
Kinshasa

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