Citoyenneté / Libertés

Bienvenue chez les Gadzo, Français arrivés de Bosnie


26/11/2015

Un bout de France comme il y en a tant. Des maisons coquettes regroupées en périphérie d'un gros bourg. Ici habite une famille de Français venus d'ailleurs il y a 23 ans seulement, des réfugiés de Bosnie. Sevala et Esad symbolisent l'intégration discrète que la France sait et peut encore offrir, aux Syriens et à tant d'autres.




8 novembre 1992. Dans le convoi de l'ONG lyonnaise Equilibre, au milieu d'une douzaine de familles, Sevala tient ses deux petits au bout des bras. Edina n'a que 5 ans et Edin 2 ans. Elle a 32 ans et fuit son pays, la Bosnie, déchirée par la guerre. L'infirmière pense à sa sœur, son père, sa mère disparus dans l'horreur serbe. Pense à son mari, Esad, qui combat quelque part dans Sarajevo. Pense à son fils aîné Admir, 10 ans, resté avec son père, lui aussi, dans ce pays, son pays, qu'elle est en train de perdre pour toujours. 

« Dès le moment où j'ai passé la frontière, un vide s'est installé en moi, raconte-t-elle dans le salon où elle nous accueille ce soir, avec Esad dans le joli pavillon qu'ils ont acquis à Saint-Aubin d'Aubigné non loin de Rennes.  Tu perds tes repères, du jour au lendemain, tu perds tout. Mais il fallait sauver les enfants. Tu t'accroches à tes enfants : je me disais "Mes enfants, qu'ils soient bien, je vais tout faire pour qu'Edina ne vive pas ce que j'ai vécu". » « On imaginait partir pour six mois, poursuit-elle, nous pensions que la guerre finirait, que nous reviendrions, c'était clair et net. » 

« J'écrivais mes déchirements »

En ces jours dramatiques de 1992, s'éloignant un peu plus du pays, Sevala et ses gamins traversent la France, de Lyon à la Bretagne. Le 31 décembre, ils sont accueillis à Saint-Aubin chez Brigitte et Yann et leurs trois enfants. « Je me disais "il faut que tu fasses tout pour te faire accepter, que tu mérites d'être là". Il fallait que je fasse des efforts pour communiquer, ne pas imposer mes habitudes mais prendre les leurs : par exemple, le petit déjeuner, chez moi, c'est salé, œuf, viande, saucisse, puis sucré, j'attendais ça pour les enfants ! »

En fait, le courant est passé tout de suite. Sevala est accueillie « à bras ouverts », se souviendra-t-elle toujours, par Brigitte et Yann, Marie-Françoise et François, d'autres... Un collectif apporte un soutien financier. « Un jour, Brigitte me voit en train d'écrire ; je lui ai dit "J'écris mes sentiments", elle m'a acheté un cahier et un stylo, j'écrivais mes déchirements. » « Pour les récompenser de leurs efforts », elle travaille dans la maison, fait le ménage, partage à sa manière. L'année suivante, le conseil municipal fournit un petit appartement dans l'ancienne Poste. La petite famille de réfugiés bosniaques a trouvé son refuge. Mais Esad n'est toujours pas là.

« Je me disais "Je vais montrer mon humanité" »

« Pendant presque deux ans, on ne savait pas où il était. A Noël, en donnant les cadeaux, j'ai dit aux enfants, "C'est ton papa qui t'a envoyé ça." » Esad, en fait, défend son pays dans l'enfer de Sarajevo. Sevala vit sa solitude avec ses deux petits. Mais elle tient à sortir de chez elle, sortir d'elle-même, toujours souriante : « Je faisais semblant, mille fois j'ai pleuré, la nuit. » . 

A la fin de 1994, elle demande le statut de réfugié. Un an de procédure, des démarches à n'en plus finir. « Il fallait sans cesse raconter mon histoire, dire "Je veux m'intégrer" ». Elle le prouve notamment en apprenant la langue de son nouveau pays. « Pour le français, au début j'écrivais phonétiquement les  phrases et je demandais à Brigitte. Un jour, Brigitte m'a dirigée vers Violetta, une bosniaque francophone, je suis allée à ses cours, nous étions cinq ou six, mais la meilleure chose, c'est de parler avec les amis, avec les gens. »

En août 1995, Sevala, qui s'est depuis longtemps résolue à ne pas pouvoir exercer son métier d'infirmière, entre par la petite porte : aide-soignante dans un Ehpad. « C'était difficile au début. Tu es prise pour une bonne... et il y avait mon accent  », dit-elle doucement. « Je laissais passer. Je me disais "J'ai choisi d'être infirmière pour aider les autres, je vais montrer mon humanité. Ils ont besoin de temps". »

« Voyant Sevala et les enfants en sécurité, je suis retourné à Sarajevo »

Dans les mêmes temps, là-bas, dans l'enfer de Bosnie, Esad finit par craquer. « J'en avais jusque là ! J'ai pris mon sac à dos. Avec trois autres, je suis parti en Croatie. J'y suis resté un mois et demi. J'étais mal. J'ai pris quinze kilos. Et puis, on a eu enfin le visa. » À son tour, il arrive à Saint-Aubin, retrouve Sevala, Edina et Edin : le grand bonheur. Pourtant, quelque chose ne passe pas.

Dans ce bout de France, il est mal, toujours. « Au bout d'un mois, voyant Sevala et les enfants en sécurité, je suis retourné à Sarajevo. » Pour un autre mois seulement. Sur l'injonction d'un oncle, il revient à Saint-Aubin « mais je pensais toujours revenir là-bas. C'est un grand changement : la langue et le reste. Tu as l'impression que tout le monde te regarde bizarre. » Mais les évènements commandent. A la fin de 1995, la Bosnie-Herzégovine est coupée en deux par les accords de Dayton. Sevala et Esad ne pourront plus aller se promener sur les berges de la Drina, à Visegrad. 

« On ne se sent pas étranger du tout ! »

Ils resteront ici. En 1999, les Gadzo franchissent le cap : ils demandent à devenir Français. Tous les quatre. Une démarche longue et pénible : les papiers, les déplacements, l'enquête de voisinage des gendarmes... Au bout de deux ans et demi, ils l'obtiennent. Les voilà de deux pays. « Franco-bosniaques à 50-50. » Le cœur ? « Bosniaque », répond Esad. « Moi, c'est difficile, dit Sevala : notre pays, c'était la Yougoslavie, quand nous étions tous ensemble. »

Professionnellement, ils s'insèrent. Sevala voit ses qualités humaines et techniques reconnues par la directrice de l'Ehpad qui lui donne des responsabilités. En 2006, l'aide-soignante devient fonctionnaire territoriale. Étape par étape, Esad fait valoir ses compétences d'électricien : un contrat aidé, l'entreprise d'insertion Envie, l'intérim, enfin un CDI dans une entreprise d'électricité générale. Le foot aura aussi beaucoup compté. Sevala parle volontiers de son arbitre de mari. Dès 1996, une rencontre a permis à Esad de renouer avec sa passion : dix ans durant, jusqu'à l'âge limite, il aura sillonné les terrains de l'Ouest, dialoguant sur et hors du terrain. Pour intégrer un pays, faites du foot...

Ainsi, ils ont construit peu à peu une vie de Français moyens, comme l'on dit. Leur travail, leurs amis, leur maison, leurs voisins, un lotissement sympa où l'on partage volontiers l'apéro : « On ne se sent pas étranger du tout ! Simplement, tout le monde sait qu'on ne mange pas de porc... » Edina et Edin, les petits réfugiés de 5 et 2 ans, ont grandi comme des jeunes Français et réussi leurs études : Edina travaille dans la banque, Edin finit ses études de médecine. Tout en parlant bosniaque et en aimant les plats de là-bas.

Bienvenue chez les Gadzo, Français arrivés de Bosnie

« Un petit bout de Bosnie »

S'il y avait un secret dans cette intégration réussie, c'est celui d'une bienveillance mutuelle. « Au début, dit Sevala, malgré ton chagrin, tu fais semblant d'être bien pour les gens qui t'accueillent. J'étais toujours sur mes gardes pour donner confiance aux gens. Tu te dis : "On n'a rien mais on a notre éducation. » La tristesse revient souvent, on repense aux parents : « Là-bas, j'habitais à côté d'eux, tu perds tout ça, c'est ça qui est épouvantable. » Mais les déchirements s'estompent quand les amis de Saint-Aubin se manifestent. 

« Au début, c'était difficile mais aujourd'hui j'ai mes repères, poursuit Sevala, je me sens bien, j'ai mes copines, je me suis fait un petit cocon ici. La France nous a d'abord apporté un sentiment de sécurité mais on commence aussi à voyager en France : j'aime ce pays. »  Au fil des années, les retours de vacances en Bosnie dans la famille sont devenus un peu moins difficiles. 

Bienvenue chez les Gadzo, Français arrivés de Bosnie
En même temps, vit à Saint-Aubin « un petit bout de Bosnie ». Par exemple, au travail ou en réunion, Sevala arrive volontiers avec un gâteau  : « J'apporte ce que l'on vivait en Bosnie : partager ce que l'on mange, c'est beau ! »

Il est seulement une chose qu'on ne peut totalement partager. « Souvent, je ne peux pas trouver les mots pour les sentiments qui sont au fond de moi, il faudrait que je les dise en bosniaque. » C'est ce qu'elle a fait il y a quelques semaines au mariage d'Edina. Pour « pouvoir transmettre l'amour, l'amitié », son discours ne pouvait être qu'en bosniaque. Et Edin a traduit.

Texte : Michel Rouger

Photos :  Marie-Anne Divet

 





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Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

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