30/06/2011

Marco Félez, des corons au pays de Redon


On ne sait pas toujours jusqu’où une rencontre peut changer une vie. Marco Félez lui se rappelle de cet artiste rencontré à 15 ans : « Il mettait des barres dans la rue pour que les gens ne marchent pas droit. » Le déclic. De l’insoumission à la mobilisation populaire à Redon, parcours d'un développeur.


Marco Félez est né il y a cinquante-sept ans dans les corons des mines du Nord. Il est tombé tout petit dans le militantisme des mineurs, leur dureté à la tâche, leur solidarité, le mélange des cultures, les convictions chevillées au corps qui ne demandent qu’à exploser devant l’injustice.
 
Première étape : l’école hôtelière de Lille. Il y fait une formation de cuisinier. L’exploitation des élèves, main d’œuvre à pas chère pendant l’été, lui apparaît injuste. Il passe à la révolte. Avec un copain, il met le bahut en grève... et en paye le prix : pas de diplôme. 

Deuxième étape : l’objection de conscience avec la volonté ferme de ne pas faire de service civil. « Je suis parti pendant trois ou quatre ans me planquer dans les montagnes aider les paysans. » De la révolte à l’insoumission, il n’y a qu’un pas.

De l'insoumission à la lutte de quartier

Troisième étape : le quartier de l’Alma Gare. Alors qu'il est de retour dans le Nord près de son père malade, la lutte se met en place dans ce quartier très populaire de Roubaix. Une équipe de militants refuse la destruction des courées d’où doivent sortir des tours HLM. Marco rencontre un copain de l’équipe : « Si tu en as marre de planquer, viens à l’Alma Gare et si jamais tu es pris, on créera un comité de soutien et on te défendra.  » On est en 1981, Mitterrand, sitôt élu Président,  amnistie les Insoumis et Marco rejoint l’équipe.
 
Que faire, sur l'Alma Gare, pour contrer les projets de la puissance publique ? Créer un contre-pouvoir dynamique. Les idées et les réalisations ne manquent pas : des ateliers populaires d’urbanisme où s’imagine le futur du quartier, des activités économiques avec une imprimerie, une scop (copérative) bâtiment, un restaurant tenu par Marco, un atelier de peuplement pour réfléchir au mixage des populations, une école Freinet, etc.

« C’est là que j’ai appris mon métier : l’engagement et les bases de l’économie sociale. » Hélas, le développement s’arrête brutalement au changement de municipalité : « Ils ont supprimé les ateliers de peuplement, la quartier s’est à nouveau paupérisé, les coursives se sont refermées sur elles-mêmes. »

« L’État donnait de l’argent aux jeunes sans contre-partie, on n’avait plus de prise »

Marco quitte l’Alma Gare et arrive dans un équipement de quartier sur Moulins à Lille.  Tripots et trafic de stupéfiants en guise d’animation. « Avec un copain, on a redonné sa vocation à la structure en créant une régie de quartier, une entreprise de nettoyage pour le métro, en lançant la rénovation des appartements...

Nous l'avons fait dans l’esprit de l’économie sociale, en redonnant du travail mais aussi en accompagnant les familles, avec le soutien scolaire, la halte-garderie, les loisirs, l’aide à la recherche d’emploi. Une démarche participative pour être au plus près des démunis »
Malheureusement, les politiques de la Ville ont ruiné le projet : « l’État donnait de l’argent aux jeunes sans contre-partie, on n’avait plus de prise. »

La découverte d'un pays dynamique : Redon

Marco décide alors de quitter le Nord et met de l’ordre dans ce foisonnement d’idées et d’expériences. Il entre au Collège Coopératif en Bretagne à Rennes, bien décidé à confronter son expérience à l’aune de la théorie. Il a un projet de recherche : « Quand les nouveaux arrivants s’installent au village » ou comment les « ruraux immobiles » et « les extérieurs urbains » provoquent des mutations dans l’élite rurale. 
 
C’est ainsi qu’il se retrouve à enquêter sur le pays de Redon. Et là, il découvre la dynamique de ce pays où les jeunes, avec l’aide du champion de la mobilisation culturelle locale Jean-Bernard Vighetti, décident de faire bouger le monde rural.

Il trouve « des militants engagés qui ont un projet pour le développement, des conseillers qui disposent des moyens du plan d’aménagement rural et puis des structures pour accompagner tout cela : le groupement culturel breton, la "Fédé", le Pays d’Accueil et d’autres associations qui veulent exister en tant que telles dans le pays de Redon, au carrefour de deux régions et de trois départements. »
 
Une nouvelle étape pour Marco : il prend la direction de la Fédé, la Fédération de l’Animation Rurale en Pays de Vilaine, cette vieille institution qui a accompagné le développement de la région depuis quarante ans.
 

« Là où il y a de la misère, il y a de la richesse »

Arrivés à ce point du récit, vous pouvez deviner comment va se raconter la suite : Marco embarque tout son monde dans l’aventure. « Il ne faut pas attendre demain, il faut l’inventer dès aujourd’hui. » Les premiers embarqués sont les jeunes de la Fédé avec le Festival des Folliards qui n’existe plus mais a fait « plein de petits, la graine a prise. »
 
Puis, pour donner l’envie d’entreprendre à ceux et celles qui sont à la porte de l’emploi, il y a eu « Yole contre la galère ». « Pas question de faire dans le classique. Là où il y a de la misère, il y a de la richesse. On a réfléchi sur une pédagogie d’entreprise simulée mais à production réelle avec l’humain au cœur du projet et, en prime, une construction basée sur la solidarité des marins. On a mis le chèque au milieu de la table et les gens autour en les mettant au défi de s’organiser ensemble. »

Mettre les gens « debout, en fierté »

Les stagiaires ne sont plus des exécutants mais des entreprenants. Marco Félez a pour cela un slogan : « Si tu veux décrocher la lune, vas-y. Mais si tu n’arrives pas à décrocher la lune, décroche ta lune ! »  Ils sont allés naviguer à Brest, ils ont participé au Bantry dans le golfe du Morbihan. Il y a encore trois bateaux en construction mais d’autres ont pris le relais.
 
Se pose alors la question : que faire de ces bateaux ? Les dix ans de la Rando Ouest-France donne l’idée de mettre en scène le port de Redon. Ainsi naît une nouvelle entreprise « Lever de rideau ». « En montant le spectacle, on s’est aperçu qu’il y avait besoin de tous les métiers à l’entour, menuiserie, couture, peinture. On a créé l’entreprise d’insertion « Lever de rideau ». C’était un vrai objet de fierté pour les gens car tout ce qui était réalisé était montrable, revalorisant. Cela mettait les gens debout, en fierté. »

« De la culture du sol à la culture de l’esprit »

De fil en aiguille, de réseaux en réseaux, se tissent les Articulteurs. Ils sont aujourd’hui neuf partenaires autour de la table à inscrire la culture dans la dynamique territoriale. « D’abord nous avons appris à nous connaître, à construire un langage commun. Puis nous avons précisé les valeurs qui nous rassemblaient. Pour enfin construire à partir des principes de coopération et de mutualisation entre des acteurs de pays qui, a priori, n’avaient aucun point commun.

Dans ce laboratoire d’expérimentation, où il y avait place à l’erreur, nous avons suscité des interactions, créé des possibles, de la richesse, du rêve. Chacun a pris sa place dans ce territoire-entreprise mouvant. Peu à peu le "rêvalisable" s’est concrétisé… de la culture du sol à la culture de l’esprit. »
 
Le "rêvalisable", Marco le définit comme « le droit d’imaginer et de rêver ensemble », dans une coopération qui n'est « ni naturelle, ni culturelle : elle est singularité respectée et démarches collectives partagées. C’est pousser les gens à se dire "on peut aller plus loin, on peut continuer à faire ensemble" »

A quoi rêve, Marco, aujourd'hui ?

Et le "rêvalisable", c'est quoi désormais ? « Je me projette tout le temps, je suis déjà en 2015 - 2020. C’est ma nature, je suis un développeur. C’est une méthode de mettre les gens autour de la table, de s’autoriser à dire : "on ne sait pas, on va se projeter, on va expérimenter, on a le droit à l’erreur, on se donne le temps d’échanger, on se construit une vision de l’avenir et on l’écrit ensemble. »
 
Marco s’arrête et déjà ses questions fusent à mi-voix. «  Pour travailler sur l’histoire, notre histoire, on est reparti sur le projet de l’oiseau déplumé.  Il faut redonner une plume à l’oiseau, le colporteur d’histoires et de mémoire. Brûler ce qu’on ne veut pas garder, mettre en œuvre ce qu’on veut développer. C’est symbolique de se redonner du désir. 

Comment pouvons-nous, nous, les Articulteurs, accompagner ce désir et cette envie de reprendre sa destinée en main. La jeunesse est créative et la culture, ça dérange. Notre boulot, c’est de permettre tout cela, le faire savoir. La culture coûte moins qu'elle ne rapporte. »


Marie-Anne Divet



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