Pendant le trajet clandestin en direction du Pakistan.
Au matin de la chute de Kaboul, la journée avait commencé comme un jour de travail ordinaire pour Zarifa Salangi. Elle ouvrit son ordinateur mais elle ne pouvait pas se concentrer. Vers dix heures, les rumeurs de la prise imminente de la capitale ont circulé parmi les employés, transformant en réalité la crainte du retour des talibans. “Le responsable de l’institution nous a alors rassemblés dans la cour et a annoncé que chacun devait rentrer chez soi et attendre de nouvelles instructions”
Déterminée à la hauteur des montagbes du Salang
À cet instant, lorsque le premier coup fut porté par les talibans, un déclic se produisit chez Zarifa. En voyant Maryam (nom d’emprunt), la fille d’un militaire, perdre connaissance alors que son mari et ses deux fils étaient retenus par les talibans et que “ leur liberté dépendait de sa remise entre leurs mains ” elle comprit l’ampleur de la situation. Ce moment devint pour elle une pierre fondatrice : à partir de ces pierres, elle forgea une détermination solide, à l’image des montagnes du Salang, pour résister aux talibans.
Elle avait beau être, depuis l’enfance, une jeune femme éprise de liberté, c’est ce matinlà que naquit en elle la volonté de résister aux talibans et de lutter pour la justice. “Une autre jeune femme, en larmes et en criant, suppliait le responsable de l’institution de les laisser combattre les talibans. C’est auprès de ces lionnes de l’armée que j’ai appris le courage. À partir de ce jourlà, ma peur s’est évanouie.”
Dans les premières semaines qui ont suivi la chute de l’Afghanistan, alors qu’à chaque coin de rue de Kaboul plusieurs combattants talibans étaient postés et que la population, traumatisée, n’osait même plus sortir de chez elle, Zarifa et plusieurs autres jeunes femmes ont fondé le Mouvement des femmes pour la justice en Afghanistan. Avec les membres de ce mouvement, elles sont descendues dans les rues de Kaboul en scandant des slogans tels que “Se taire face aux talibans est un crime” et “Non aux talibans”. Cependant, vingtquatre membres du mouvement, ainsi que leurs familles, ont été arrêtés
Après l’arrestation, des membres du mouvement, les talibans ont fouillé la maison de Zarifa pour l’arrêter. Mais elle n’est pas rentrée chez elle pendant des jours, déterminée à rester en vie. “Pendant un certain temps, je vivais loin de chez moi, cachée chez des amis et des connaissances. Notre maison a été fouillée à deux reprises par les talibans”.
D'ailleurs, lorsque les talibans ont renvoyé son père de son emploi, privant ainsi sa famille de neuf personnes de toute source de revenu, elle a été contrainte d’emprunter, le 10 mars 2022, la difficile route de l’exil vers l’Iran avec toute sa famille. Au terme de huit jours et huit nuits de voyage clandestin, Zarifa est finalement parvenue à atteindre l’Iran. Mais les souvenirs amers de la migration vers l’Iran restent pour elle impossibles à oublier. “La partie la plus éprouvante du trajet, c’était la blessure à mon pied. Je n’arrivais plus à marcher. J’ai dit à mon père de continuer sans moi et de me laisser là, mais il m’a hissée de force sur son dos pour franchir la montagne.
Elle avait beau être, depuis l’enfance, une jeune femme éprise de liberté, c’est ce matinlà que naquit en elle la volonté de résister aux talibans et de lutter pour la justice. “Une autre jeune femme, en larmes et en criant, suppliait le responsable de l’institution de les laisser combattre les talibans. C’est auprès de ces lionnes de l’armée que j’ai appris le courage. À partir de ce jourlà, ma peur s’est évanouie.”
Fuite clandestine vers l’Iran
Dans les premières semaines qui ont suivi la chute de l’Afghanistan, alors qu’à chaque coin de rue de Kaboul plusieurs combattants talibans étaient postés et que la population, traumatisée, n’osait même plus sortir de chez elle, Zarifa et plusieurs autres jeunes femmes ont fondé le Mouvement des femmes pour la justice en Afghanistan. Avec les membres de ce mouvement, elles sont descendues dans les rues de Kaboul en scandant des slogans tels que “Se taire face aux talibans est un crime” et “Non aux talibans”. Cependant, vingtquatre membres du mouvement, ainsi que leurs familles, ont été arrêtés
Après l’arrestation, des membres du mouvement, les talibans ont fouillé la maison de Zarifa pour l’arrêter. Mais elle n’est pas rentrée chez elle pendant des jours, déterminée à rester en vie. “Pendant un certain temps, je vivais loin de chez moi, cachée chez des amis et des connaissances. Notre maison a été fouillée à deux reprises par les talibans”.
D'ailleurs, lorsque les talibans ont renvoyé son père de son emploi, privant ainsi sa famille de neuf personnes de toute source de revenu, elle a été contrainte d’emprunter, le 10 mars 2022, la difficile route de l’exil vers l’Iran avec toute sa famille. Au terme de huit jours et huit nuits de voyage clandestin, Zarifa est finalement parvenue à atteindre l’Iran. Mais les souvenirs amers de la migration vers l’Iran restent pour elle impossibles à oublier. “La partie la plus éprouvante du trajet, c’était la blessure à mon pied. Je n’arrivais plus à marcher. J’ai dit à mon père de continuer sans moi et de me laisser là, mais il m’a hissée de force sur son dos pour franchir la montagne.
“ Chiens et Afghans interdits”
"L’autre difficulté, c’était le manque de nourriture. Nous n’avions qu’une boîte de conserve de haricots et des pains que nous partagions, les mains sales, entre les membres de la famille. Les souvenirs de cette route me hantent encore, et un seul entretien ne suffit pas pour les raconter. Au cours des quatre dernières années et demie, j’ai emprunté deux fois la route clandestine : une première fois vers l’Iran avec ma famille, et une seconde fois seule vers le Pakistan. Chaque fois, l’épreuve a été plus dure que la précédente.
Cette jeune femme, qui menait avant la chute de l’Afghanistan une vie plutôt stable, a dû, une fois en Iran accepter de travailler comme ouvrière afin d’épauler son père, seul soutien de famille. Ses bras frêles supportent chaque jours la dureté de ces tâches. Mais lorsque la lumière du jour cède la place à l’obscurité, son cœur meurtri se serre sous le poids des paroles humiliantes des Iraniennes, de la nostalgie de Kaboul et de la pensée des femmes restées prisonnières des talibans. Elle voudrait pleurer, sans savoir si elle doit d’abord verser des larmes pour son propre destin ou pour les millions d’autres jeunes filles réduites au silence sous le joug taliban.
Après l’attaque d’Israël contre l’Iran en avril de l’année dernière, des rumeurs se sont rapidement répandues selon lesquelles des migrants afghans auraient facilité cette opération. Le gouvernement iranien a aussitôt lancé des perquisitions maison par maison visant les ressortissants afghans, avant d’expulser de force des milliers d’entre eux. Parmi les personnes expulsées figuraient des dizaines de migrants pourtant titulaires de visas de trois ou six mois. Les autorités ont également averti les boulangeries et les agences immobilières qu’elles s’exposeraient à des sanctions si elles vendaient du pain ou louaient un logement à des Afghans. Dans plusieurs villes, des panneaux tels que « Chiens et Afghans interdits » ou « Vente de pain aux Afghans interdite » étaient affichés à l’entrée des parcs et des boulangeries.
Arrêtée par les talibans sur une seconde route clandastine
Les répercussions de l’attaque israélienne ont aussi frappé Zarifa, qui avait fui la domination des talibans pour chercher refuge en Iran. Au milieu de cette vague de suspicion et de répression, elle a perdu son emploi. Son propriétaire, invoquant les nouvelles restrictions, ne lui a rendu que la moitié de la caution et l’a expulsée du logement. Sa famille avait été renvoyée en Afghanistan plusieurs mois auparavant, et Zarifa vivait seule dans l’appartement que son père avait mis en garantie.
La seule lueur d’espoir de Zarifa était l’argent qu’elle avait déposé comme caution auprèsde son propriétaire. Mais l’espace pour vivre dans le pays où elle avait cherché refuge s’est rétréci, tout comme dans sa patrie, désormais sous le joug des talibans. Avec ce qu’il lui restait d’argent, elle cherchait une voie pour quitter l’Iran sans être renvoyée en Afghanistan. Elle refusait de retourner dans son pays pour y mourir, à 29 ans, avec une vie pleine de rêves inachevés, sous les coups de fouet, la lapidation ou dans les geôles des talibans, pour le simple fait d’avoir protesté contre eux. Elle a donc décidé de revenir en Afghanistan, non pas pour y vivre, mais pour y trouver une route clandestine vers le Pakistan.
Après l’attaque d’Israël contre l’Iran en avril de l’année dernière, des rumeurs se sont rapidement répandues selon lesquelles des migrants afghans auraient facilité cette opération. Le gouvernement iranien a aussitôt lancé des perquisitions maison par maison visant les ressortissants afghans, avant d’expulser de force des milliers d’entre eux. Parmi les personnes expulsées figuraient des dizaines de migrants pourtant titulaires de visas de trois ou six mois. Les autorités ont également averti les boulangeries et les agences immobilières qu’elles s’exposeraient à des sanctions si elles vendaient du pain ou louaient un logement à des Afghans. Dans plusieurs villes, des panneaux tels que « Chiens et Afghans interdits » ou « Vente de pain aux Afghans interdite » étaient affichés à l’entrée des parcs et des boulangeries.
Arrêtée par les talibans sur une seconde route clandastine
Les répercussions de l’attaque israélienne ont aussi frappé Zarifa, qui avait fui la domination des talibans pour chercher refuge en Iran. Au milieu de cette vague de suspicion et de répression, elle a perdu son emploi. Son propriétaire, invoquant les nouvelles restrictions, ne lui a rendu que la moitié de la caution et l’a expulsée du logement. Sa famille avait été renvoyée en Afghanistan plusieurs mois auparavant, et Zarifa vivait seule dans l’appartement que son père avait mis en garantie.
La seule lueur d’espoir de Zarifa était l’argent qu’elle avait déposé comme caution auprèsde son propriétaire. Mais l’espace pour vivre dans le pays où elle avait cherché refuge s’est rétréci, tout comme dans sa patrie, désormais sous le joug des talibans. Avec ce qu’il lui restait d’argent, elle cherchait une voie pour quitter l’Iran sans être renvoyée en Afghanistan. Elle refusait de retourner dans son pays pour y mourir, à 29 ans, avec une vie pleine de rêves inachevés, sous les coups de fouet, la lapidation ou dans les geôles des talibans, pour le simple fait d’avoir protesté contre eux. Elle a donc décidé de revenir en Afghanistan, non pas pour y vivre, mais pour y trouver une route clandestine vers le Pakistan.
De l'Iran au Pakistan clandestinement
“ Quand je suis arrivée à Hérat depuis l’Iran, la neige recouvrait tout d’un blanc épais. Mon cœur battait pour ma famille restée à Kaboul. J’aurais tant voulu me diriger vers Kaboul plutôt que vers Kandahar, et que ma destination soit ma maison, pas une autre route périlleuse". Elle n’avait pourtant pas le choix. Il lui fallait se préparer à rejoindre Kandahar, puis de là tenter de passer clandestinement au Pakistan.
“ Les talibans n’autorisaient pas les femmes à voyager d’Hérat à Kandahar sans mahram. J’ai donc supplié une famille qui comptait un homme de me considérer comme l’une de leurs membres afin de pouvoir franchir les postes de contrôle talibans. Nous sommes arrivés à Kandahar. Nous avons dû passer deux nuits dans un hôtel avant de pouvoir partir vers le Pakistan avec le passeur. Ces deux nuits m’ont paru durer deux ans. Pour aller aux toilettes, je devais couvrir entièrement mon corps et mon visage. Je tremblais comme une feuille, et même le bruit de pas me plongeait dans la terreur".
De longues marches dans la nuit et le froif
"Cette fois)ci, une femme enceinte et plusieurs enfants étaient mes compagnons de route sur le trajet vers le Pakistan. Après avoir traversé de nombreux postes de contrôle et les plaines arides du Helmand, nous sommes arrivés dans une maison isolée où nous devions passer la nuit. Le départ était prévu pour le lendemain, mais la nouvelle est tombée : le chauffeur avait été arrêté. Quelques heures plus tard, les talibans nous ont interpellés.
Ils nous ont conduits dans un lieu qui ressemblait à une maison, mais qui était en réalité une base militaire. Nous avons été interrogés pendant des heures : sur notre identité, notre destination, les raisons de notre voyage. Ils me demandaient d’un ton humiliant pourquoi, à 29 ans, j’étais encore célibataire. Lorsque j’ai répondu en pachtou, leur attitude est devenue plus souple. Pendant la fouille, je craignais qu’en raison de l’absence de mahram ils ne m’emmènent en prison. Nous avons passé la nuit dans une pièce froide et sale, avant d’être finalement libérés grâce à l’intervention du passeur.
Après notre libération, nous avons repris la route. Le second trajet fut encore plus éprouvant : de longues marches nocturnes, le froid, l’épuisement. À un moment, la douleur de mes règles m’a clouée au sol et j’ai dû parcourir une partie du chemin à moto. Nous avons fini par atteindre la route principale, puis Quetta, et deux nuits plus tard, exténuée mais vivante, je suis arrivée à Islamabad.”
Ils nous ont conduits dans un lieu qui ressemblait à une maison, mais qui était en réalité une base militaire. Nous avons été interrogés pendant des heures : sur notre identité, notre destination, les raisons de notre voyage. Ils me demandaient d’un ton humiliant pourquoi, à 29 ans, j’étais encore célibataire. Lorsque j’ai répondu en pachtou, leur attitude est devenue plus souple. Pendant la fouille, je craignais qu’en raison de l’absence de mahram ils ne m’emmènent en prison. Nous avons passé la nuit dans une pièce froide et sale, avant d’être finalement libérés grâce à l’intervention du passeur.
Après notre libération, nous avons repris la route. Le second trajet fut encore plus éprouvant : de longues marches nocturnes, le froid, l’épuisement. À un moment, la douleur de mes règles m’a clouée au sol et j’ai dû parcourir une partie du chemin à moto. Nous avons fini par atteindre la route principale, puis Quetta, et deux nuits plus tard, exténuée mais vivante, je suis arrivée à Islamabad.”
La société afghane résumée dans un tableau terrible
Le cœur de Zarifa bat toujours pour Kaboul, une ville qui, selon elle, “ n’a d’équivalent nulle part ailleurs”. Pour elle, l’avenir de l’Afghanistan sous le régime taliban se résume à “une société monogenrée, des femmes analphabètes, des hommes peu instruits et agressifs, une pauvreté extrême, un chômage massif, une éducation faible et non conforme aux normes, l’exploitation des enfants et des adolescents comme maind’œuvre bon marché par des groupes terroristes, et la transformation du pays en une base du terrorisme mondial.”
Malgré tout, Zarifa poursuit inlassablement son combat contre le régime taliban et son idéologie extrémiste. “Le Mouvement des femmes pour la justice entend rester un courant féministe durable. Il est né avec la prise de pouvoir des talibans, mais il a décidé de poursuivre ses activités même dans un Afghanistan libéré des talibans”.
Pourtant, en tant que féministe, elle ne subit pas seulement la haine des talibans. Chaque jour, elle est aussi la cible d’attaques et d’insultes sur les réseaux sociaux, de la part d’internautes et de partisans de l’extrémisme religieux qui suivent sa page Facebook. Parmi les commentaires qu’elle reçoit : “Vous n’êtes qu’une bande d’oisives”, elle est ciblée au Pakistan, son WhatsApp sera bientôt hors ligne, “Je doute que vous soyez née dans une famille musulmane” ou encore “Votre comportement est contraire aux préceptes islamiques”.
Comme des milliers d’autres jeunes Afghanes, Zarifa Salangi aspire à une vie digne, humaine et sans discrimination de genre. Mais aujourd’hui, à l’âge le plus beau de sa vie, elle vit recluse dans une petite chambre au Pakistan, loin de son pays et de sa famille, sans ressources suffisantes pour se nourrir ou se vêtir correctement. À tout moment, la sonnette peut retentir : la police pourrait entrer et, en l’expulsant de force vers l’Afghanistan, lui arracher la seule chose qui lui reste encore, sa vie.
Malgré tout, Zarifa poursuit inlassablement son combat contre le régime taliban et son idéologie extrémiste. “Le Mouvement des femmes pour la justice entend rester un courant féministe durable. Il est né avec la prise de pouvoir des talibans, mais il a décidé de poursuivre ses activités même dans un Afghanistan libéré des talibans”.
Pourtant, en tant que féministe, elle ne subit pas seulement la haine des talibans. Chaque jour, elle est aussi la cible d’attaques et d’insultes sur les réseaux sociaux, de la part d’internautes et de partisans de l’extrémisme religieux qui suivent sa page Facebook. Parmi les commentaires qu’elle reçoit : “Vous n’êtes qu’une bande d’oisives”, elle est ciblée au Pakistan, son WhatsApp sera bientôt hors ligne, “Je doute que vous soyez née dans une famille musulmane” ou encore “Votre comportement est contraire aux préceptes islamiques”.
Comme des milliers d’autres jeunes Afghanes, Zarifa Salangi aspire à une vie digne, humaine et sans discrimination de genre. Mais aujourd’hui, à l’âge le plus beau de sa vie, elle vit recluse dans une petite chambre au Pakistan, loin de son pays et de sa famille, sans ressources suffisantes pour se nourrir ou se vêtir correctement. À tout moment, la sonnette peut retentir : la police pourrait entrer et, en l’expulsant de force vers l’Afghanistan, lui arracher la seule chose qui lui reste encore, sa vie.
Lors de manifestations à Kaboul en 2021 (ci-dessus) et en Iran en 2024