15/12/2018

La marche des femmes de Geneviève Roy


Quand Geneviève Roy lance le site Breizh Femmes, imagine-t-elle jusqu'où la porterait sa recherche pour l'égalité femme/homme ? Imaginait-elle à quel point les mots, ses mots de journaliste, pouvaient révéler aux femmes la force de leurs combats, de leurs actions et de leurs savoirs ? Geneviève Roy nous invite à marcher avec elles.



« Un matin, je me suis levée et j'ai créé Breizh Femmes. Je n'avais pas d'argent. J'ai envoyé le lien à des personnes qui ont tout de suite réagi en disant : "Il faut que tu continues parce qu'on en a besoin !" » C'était en 2013. Si Geneviève Roy a bénéficié pendant deux ans d'indemnités chômage, aujourd'hui, parce que le site n'est pas rentable, elle assure son quotidien alimentaire avec un poste d'assistante de vie scolaire dans une école. « Le reste de mon temps est consacré au site, mes deux heures de pause du midi, les vacances scolaires... Il y aurait bien la publicité mais je veux être indépendante : je limite au maximum toute intrusion extérieure. » 

A part un partenariat avec la ville de Rennes dans le cadre des activités organisées à l'occasion de la journée des femmes le 8 mars, le site vit du soutien de ses adhérent.e.s. Elle rame, Geneviève Roy, sent ses forces la quitter parfois devant l'ampleur de la tâche, « Régulièrement je me dis "j'arrête", je suis découragée et je ne sais pas pourquoi. J'ouvre mon facebook et je vois que 30 personnes ont aimé et 8 ont partagé. Et je repars : 2 500 personnes atteintes par mon petit truc ridicule de facebook, c'est valorisant. » 

Cliquons sur le site Breizh Femmes

Feuilletons le numéro de décembre 2018. Au menu : « Fille-maths, une équation lumineuse », article qui démonte les stéréotypes selon lesquels les maths seraient une discipline d'hommes. « Ainsi sont les "mères indignes" », l'exposition de la bédéiste tunisienne Noha Habaied. « Carnet rose en décembre » pour Marion et sa femme Gladys qui attend leur petite fille. « Journaliste indépendante et "femme libre" », une interview de Sara Farhat, journaliste tunisienne, correspondante en France pour l'agence Tunis Afrique Presse. « On les appelle des "Villejeannaises" », portraits de femmes concernées par leur quartier et indignées du traitement médiatique qu'on lui accorde. Enfin, ne manquez pas l'interview d'Edwy Plenel qui s'exprime sur les questions d'égalité femmes/hommes et la place des femmes à Médiapart. 

Ce n'est qu'un petit aperçu du fil conducteur que Geneviève Roy tient en main, celui de l'égalité : « Ce n'est pas une option, ce n'est pas non plus gravé dans le marbre », comme le rappelle, dans un article de juin 2018, Michelle Janin, 5e adjointe à la maire de Lanester. Difficile d'en parler de cette égalité et « de mettre en valeur les femmes qui brillent par leur absence. »

Rendre visibles les actions des femmes

La parole des femmes, Geneviève Roy la relaie, rendant visibles leurs actions en Bretagne, comme le projet « Celles du Blosne racontent », initié par la journaliste Christine Barbedet. « Il y a quelques années, je réalisais un reportage sur les quartiers sud de Rennes, raconte-elle dans un article de février 2018, et un gamin de onze ans m'a dit "Dégage, on ne parle pas aux femmes, ici !" » Une « connerie de gosse »,  pense-t-elle d'abord. Puis, à la réflexion, elle se dit qu'il serait intéressant de montrer que ces femmes auxquelles certains n'ont peut-être pas envie de parler ont pourtant des choses à dire.

Les sujets se relaient et se tissent : la non mixité comme outil féministe, des portraits de femmes engagées, le temps comme levier pour lutter contre les inégalités, l'éducation via les albums pour enfants... Une belle et forte photographie de femmes, celles qui sont engagées en Bretagne et celles qui viennent d'ailleurs pour échanger et partager les luttes :

 « C'est une question qui m'intéresse depuis toujours, je porte cela en moi, même si je n'ai pas été une militante active. J'ai beaucoup travaillé sur le droit des enfants dans un emploi pécédent. Je me suis engouffrée de la même manière, avec enthousiasme, dans le droit des femmes. Plus j'avance sur ces questions, plus j'ai envie d'y aller. Je me rends compte de tout ce qu'il y a à dire, à faire, à défendre...  

J'aime montrer des choses positives, qui marchent et qui rendent heureux/ses. On est assommé de nouvelles épouvantables à longueur de temps, j'ai le rejet des médias catastrophe et sensationnalistes. J'ai envie d'être dans l'humain, dans le quotidien, des choses qui font du bien. »

La richesse cachée des gens ordinaires

Geneviève Roy est rennaise d'adoption depuis 18 ans. « J'aime dire que je suis bretonne parce que la Bretagne est un pays attachant et qu'on s'y sent bien. Rennes est une ville vivante, dynamique, où il se passe plein de choses. Il y fait bon vivre. » Depuis cinq ans, elle a constitué sur la région Bretagne un réseau solide et engagé qui lui fait signe dès que quelque chose se passe. Même si les moyens du site sont limités, elle ne résiste pas à l'appel. « Je veux parler de l'humain et de ses actions et rencontrer des gens dans ce qu'ils sont vraiment et dans ce qu'ils font. » 
  
Mais toute cette richesse amassée depuis cinq ans, comment pourrait-elle être exploitée ? « J'y ai souvent pensé. Je suis tenté d'en faire quelque chose d'autre. Je rencontre tellement de femmes admirables qui ont des choses intéressantes à dire. Militantes ou pas, j'aime les mettre en valeur et montrer toutes ces connections possibles entre des femmes parfois si différentes.C'est une espèce d'alchimie, l'alchimie des richesses cachées des gens ordinaires. » 
  
Les premières supportrices de Breizh Femmes avaient dit : « Il faut que tu continues parce qu'on en a besoin ! »  Et elles avaient bien raison. 

Marie-Anne Divet

GENEVIÈVE ROY, AUTEURE

Derrière la journaliste, il y a l'auteure. La poésie, elle y a touché, comme tout le monde, dit-elle. Puis aux histoires pour les enfants, Mais son bonheur, c'est d'écrire des nouvelles : « J'ai toujours eu ce désir d'écrire depuis le plus loin que je me souvienne, cela a toujours été ma vocation, la seule. »
 
En s'installant devant son ordinateur, elle a déjà tout dans la tête. Les mots arrivent naturellement, réminiscences d'un regard échangé dans la rue, d'une conversation saisie au vol, de l'odeur du temps qui passe ou d'une couleur de vacances. Son imagination vagabonde : elle invente une vie à cette femme qui attend, elle fabrique aux morts un autre destin et elle s'introduit dans les maisons aux volets fermés. « Peut-être est-ce à cause de mon père qui était maçon mais j'aime beaucoup les maisons ! », remarque-t-elle avec humour.
 
Lire des autobiographies de femmes, elle ne s'en lasse pas. Elle aime les livres d'Elena Ferrante et d'Annie Ernaux. Elle ne peut s'empêcher de sortir d'une librairie avec une tonne de bouquins. Mais, écrire, elle aimerait tellement ! Hélas, le site Breizh Femmes ne lui en laisse pas le temps ! « Très souvent, je me dis : "Oh cela ferait une nouvelle superbe". Je le dis, rarement je l'écris, cette nouvelle qui me trotte dans la tête ! » Elle a tout juste le temps de griffonner une idée : « On ne sait jamais, cela pourra servir plus tard ou... jamais. »

Parfois, elle se sent amère de tant de démarches auprès des éditeurs. Il y a très longtemps, elle avait 20 ans, elle a édité à compte d'auteur un recueil de poèmes : 1000 exemplaires qu'elle a dû diffuser par elle-même. « J'ai toujours les 850 que j'avais récupérés. » Attention ! la méthode est toujours en vigueur. Il n'y a pas si longtemps, elle a reçu la réponse d'un éditeur : « Votre ouvrage m'intéresse, je vais l'éditer. Il vous en coûtera 4 000 euros. »
 
Aujourd'hui, elle écrit beaucoup... pour Breizh Femmes.  Elle n'a pas de temps pour ce qui fait le sel de sa vie, écrire pour elle : « Mais cela va revenir car je ne peux m'en empêcher ! »

M-A D

Miss Felicity sur son île
 
Sur la petite île de Little Ross, au sud de l'Ecosse, le fantôme s'appelle Hugh.

Enfin, ça, c'est ce que tout le monde croit. Parce que moi, je sais qu'en réalité ce n'est pas vraiment un fantôme et qu'elle s'appelle Felicity ! Lorsque je l'ai rencontrée, je n'ai d'abord vu que ses cheveux qui flottaient au vent. Roux dans le soleil couchant qui les rendait encore plus flamboyants.

Tournée vers le large, elle pêchait avec application. Je l'ai ainsi observée durant de longues minutes. Puis, je me suis éloigné pour cueillir un bouquet de bruyères ; l'île en était pleine à l'époque. Plus tard, on les domestiqua un peu pour cultiver des pommes de terre ; aujourd'hui, les fleurs ont repris leur droit sur la lande.

Depuis ce jour, Felicity a toujours prétendu que les bruyères étaient ses fleurs préférées. Peut-être seulement pour me faire plaisir. C'était sa façon à elle, peu bavarde, de me dire des mots d'amour.

Mais cette histoire est vieille désormais. Les cheveux de Felicity ont perdu leur lumière. Quelques mèches grises s'échappent parfois de son foulard, les jours de grand vent. C'est-à-dire souvent, car ici, le vent souffle toute l'année. Parfois un peu, souvent beaucoup.

C'est un bon allié pour une petite vieille qui cherche à se faire passer pour un fantôme. Elle peut compter sur lui pour rabattre quelque volet mal fermé, pour s'engouffrer dans les cages d'escalier les nuits d'orage ou casser la branche basse d'un vieux pommier juste au moment où l'on cherche à lui voler ses fruits.

Les éléments ici sont les amis des « fantômes ». Mais lorsqu'en pleine nuit, la lumière du phare s'éteint, lorsqu'un bouquet de bruyère est déposé au matin sur la première marche du perron, lorsque la petite barque soigneusement amarrée la vieille s'éloigne seule au large, ce ne sont plus les éléments qui s'amusent. Ni même un fantôme, d'ailleurs. C'est seulement Felicity qui refuse qu'on vienne habiter sur son île.

Enfin, l'île dont elle s'est autoproclamée propriétaire voilà près de soixante ans. Et qui depuis n'a jamais plus abrité d'hôtes plus de quelques nuits. Le jour, des bateaux accostent parfois sur la petite plage de galets. Felicity observe, dissimulée dans les buissons ou là-haut tout près du phare, à l'ombre de ses murs blancs.

Elle les regarde décharger leurs serviettes et leurs glacières, elle écoute leurs bavardages et les cris des enfants, elle frémit doucement aux baisers des amoureux. Et elle se réjouit lorsqu'ils remontent sur leurs embarcations pour rejoindre la côte. Ça ne dure jamais longtemps ; ici, l'été est court et les touristes peu nombreux.

Ce que Felicity préfère c'est l'automne qui donne à l'île ses plus jolies couleurs. Elle peut rester des heures derrière sa fenêtre à regarder les nuages au-dessus de la mer. Et quand il ne pleut pas, elle fait quelques pas sur la lande. De moins en moins, bien sûr, car elle peine désormais sur les chemins pierreux.

De temps en temps, elle quitte son refuge. Au village, de l'autre côté de la baie, personne ne sait qui elle est ni où elle habite. Mais on aime bien cette petite vieille qui vend ses poissons sur le port ou les échange contre des œufs frais et quelques kilos de farine. Personne ne la voit jamais arriver et jamais repartir. Peut-être est elle vraiment un fantôme finalement.

Certains jours Felicity rêvent de ces pouvoirs surnaturels qu'elle n'a pas. Alors, elle puise dans son imagination. Ces jours-là, un bateau dépose sur la plage un groupe de visiteurs qui lui semblent d'emblée antipathiques. Ou pire, c'est un hélicoptère qui les amène de la ville et qui se pose dans un vacarme assourdissant, délogeant les lièvres et les lagopèdes, écrasant les genêts et les chardons. Ces jours-là sont généralement annonciateurs de l'été. Une agence a passé une petite annonce pour vendre ou pour louer la maison. Felicity sait que les semaines à venir ne seront pas propices aux balades et qu'elle devra redoubler d'attention pour ne pas être vue.

Mais, Felicity en est très fière, ils ne restent jamais longtemps ! Les plus courageux ont tenu une semaine. Ils avaient fait un pari avec des amis londoniens, leur jurant que ce n'est pas un petit fantôme de rien du tout qui les empêcherait de s'installer à Little Ross ! Dès le premier matin, ils avaient changé d'avis mais leur orgueil les fit tenir encore quelques jours. Malgré ses cris dans la nuit, malgré les coupures d'électricité en plein dîner, malgré le feu rallumé dans la cheminée durant leur sommeil.

Et la nature l'avait bien aidée enchaînant les orages auxquels succédaient de façon inattendue la brume épaisse qui brutalement fait disparaître le continent à l'horizon.

Felicity doit le reconnaître, elle s'était bien amusée cette semaine-là. Elle avait presque regretté lorsqu'ils avaient brusquement bouclé leurs valises et appelé le bateau-taxi. Dès le lendemain, elle errait dans la grande maison aux pièces vides à la recherche des prochaines surprises qu'elles pourraient préparer pour les candidats acheteurs.

Felicity n'est pas méchante. Moi, qui la connais bien, et depuis si longtemps, je peux le dire. Felicity est juste jalouse.

Elle ne veut partager son île avec personne. Seulement avec moi. Chaque jour, elle me rend visite tout là-haut, derrière les vitres qu'elle continue à nettoyer malgré ses douleurs de plus en plus fréquentes.

Monter l'escalier est devenu difficile, mais elle s'est juré qu'elle ferait cet effort jusqu'au bout. En secret, elle rêve de mourir ici, près de moi. Je l'attends. Je sais que ce jour-là, il n'y aura plus un mais deux fantômes sur la petite île pour accueillir les visiteurs. Et ce seront des « vrais » fantômes cette fois-ci. Je compte sur Felicity jamais à cours d'idée et sur sa parfaite connaissance des lieux. Moi, je connais surtout la mer d'Irlande et ses tempêtes, le regard tourné vers le large plus souvent que vers la terre. J'étais gardien de phare. Ce phare où je suis mort assassiné voilà près de soixante ans.

Je m'appelle Hugh. Officiellement, je suis le fantôme de la petite île de Little Ross, au sud de l'Ecosse. Officiellement...

Rennes, le 3 août 2017


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