04/11/2015

La Toussaint des amis des morts de la rue


Leurs croix et triangles blancs sont de plus en plus présents chaque année dans l'immense cimetière rennais. Depuis la dernière Toussaint, treize hommes et femmes y ont été enterrés. Mais jamais ils ne sont partis seuls. Janine, Henri, Philippe, Raymond, Jean-Claude... La quarantaine de compagnons du Collectif Dignité-Cimetière étaient là. Comme ils étaient là samedi, en cette Toussaint ensoleillée, avec leurs mots et leurs fleurs, accompagnés cette fois par plus de 300 personnes.


Les fleurs : le grand travail, le grand symbole, pour Henri, Janine et toutes les équipes de Dignité-Cimetière
En fait, la Toussaint avait commencé la veille, dans le quartier populaire de Maurepas. « En face de l'école, m'avait dit Jean-Claude, il faut prendre la direction du "Jardin du bonheur", c'est juste après. »  Il était 10 h du matin. Les jardins partagés, chiffonnés par l'automne, attendaient au pied des immeubles silencieux. Tout au bout, il y avait un grand carré de dahlias.

Raymond est arrivé le premier puis Janine, Henri, Philippe, Jean-Claude avec leurs ciseaux et leurs seaux. Le jardin a déjà beaucoup donné. De juillet à octobre, chaque samedi, échangeant tuyaux et paroles avec les gens du quartier sur la parcelle d'à côté, les cinq équipes de cinq-six compagnons de Dignité-Cimetière se sont relayées pour y cueillir des fleurs. Ainsi, là-bas, au cimetière, les tombes des ami(e)s ont toujours été fleuries, enviées sûrement par bien des voisines... 

1989 : la colère d'un sans-logis

Janine a pris un seau. « Et hop, au boulot ! » Il faut faire provision. Il y a 120 à 130 coupelles de fleurs à préparer : heureusement, ils seront une quinzaine à s'y atteler, dans l'après-midi, au 6 comme ils disent.  Le 6 rue de l'Hôtel-Dieu, l'ancienne école devenue au fil des années leur QG, leur refuge, leur atelier, le leur et celui de Jean-Claude et Pierre, deux prêtres qui croient en eux.

Jean-Claude y était encore l'autre soir. 40 ans qu'il chemine avec eux. Après le boulot, quand il était prêtre-ouvrier, à toute heure depuis qu'il est retraité.  Jusqu'à la nuit tombée, il a raconté, avec une foi intacte. 1989 : la colère d'un sans logis découvrant à la chambre funéraire que son copain Daniel va être inhumé dans ses habits sales. Les longues démarches vers la Ville, l'Église, les Pompes Funèbres. 1998 : la création du collectif Dignité-Cimetière après une enquête où cent personnes vivant ou ayant vécu à la rue disaient leur révolte.

Des victoires collectives

Le dialogue s'est nouée avec la municipalité du socialiste-humaniste Edmond Hervé. Et d'étape en étape, soutenus par l'association CLCV, ils ont obtenu un service digne : toilette, obsèques, dalle de granit, une croix ou un triangle blancs, une plaque avec nom et prénom : fini le sinistre numéro d'un "indigent". Et aussi la sépulture commune après dix ans de concession gratuite, un réseau de 26 organismes pour retrouver des proches, l'accord tout récent sur la crémation. Une charte maintenant qui se profile...

Ces victoires sont collectives. Jean-Claude et Pierre « marchent avec », marchent avec eux. En espérant atteindre un jour l'essentiel : la conquête des esprits. Soudain, il s'est enflammé : « C'est fou le combat qu'ils doivent mener pour survivre et les humiliations qu'ils subissent ! Ils marnent pour tenir debout et leurs efforts ne sont pas reconnus. »

Alors que les seaux de dahlias s'alignaient dans l'allée, la phrase résonnait encore quand Philippe a parlé. Les parents alcooliques, la fuite à 15 ans, vingt-cinq ans dans la rue, la drogue, le corps qui lâche un soir... Et puis, par chance une maraude... Philippe s'est remis debout. « C'est eux qui m'ont appris, mes amis, mes frères, le collectif, je n'avais jamais connu un soutien aussi fort. » 

« J'épargne pour avoir un caveau. »

« Je sais que la vie est courte, a-t-il glissé. Comme dit Renaud "Tu pleurs, tu vis, tu meurs". » Il vit. Il a retrouvé son fils de 17 ans par Facebook ; il part régulièrement offrir son témoignage avec une autre branche du collectif "Paroles d'exclus, paroles de vivants" ; il a écrit un texte pour la Toussaint ; il aime tous les symboles de la dignité retrouvée. Et pour sa mort, il s'est organisé : « J'épargne pour avoir un caveau. »

Ils ne sont plus à la rue, ils sont tous logés mais gardent tous l'humanité à fleur de peau. Henri, l'ancien maçon, n'aime pas voir la pelleteuse jeter la terre sur un cercueil : « La pelle, c'était moins violent ! »  La mort leur est toujours trop proche, trop d'amis partent trop tôt : « On pense aux copains et aux copines, on a tout le temps peur », a confié Janine.

Le lendemain samedi, pour la cérémonie, Janine avait amené ses amis Monique et Franck et préparait la grande couronne. Philippe s'était reposé et est arrivé un peu plus tard. Puis les quelque quarante compagnons ont distribué les coupelles de fleurs à la foule venue les entourer. Il n'y en a pas eu pour tout le monde : plus de trois-cents personnes les ont accompagnés, du jamais vu. 

Là-haut, les voix se sont succédées. Ont défilé les noms des treize disparus de l'année : Valérie, 31 ans ; José, 32 ans... Pour chacun, Henri a déposé l'une des fleurs blanches que lui tendait Raymond. Puis sont venus les témoignages, tous plus émouvants les uns que les autres. Dont celui de Marie-France : 

« On dormait sur des cartons, c'est vrai, mais il y avait beaucoup d'amitié entre nous »

«  J'ai plein de copains et copines qui sont inhumés ici. Je pense à Titi, Marcel, Dédé, Jean, Lucien, Michel et Gildas, Alain, Francis, Jean-Claude... Je pense aussi à mes parents, aux membres de ma famille décédés ; ne les voyant plus, nous nous rassemblons pour ne pas les oublier, ils  étaient très chers à mon cœur, je les aimais beaucoup même si on ne se voyait pas dans les derniers temps.

Depuis 30 ans, beaucoup de mes copains sont décédés. Il me revient de bons souvenirs. On a passé de bons moments ensemble. On disait autour de nous « La zone, c'est la honte » mais non : pour nous, ce n'est pas ça. On dormait sur des cartons, c'est vrai mais il y avait beaucoup d'amitié entre nous. Cependant, je ne voudrais pas revivre ce que j'ai vécu dans la rue. On est rassemblé aujourd'hui pour fleurir les tombes. C'est une façon de les faire revivre dans notre cœur. Je voulais vous dire aujourd'hui mon amitié à vous, mes copains et copines qui nous ont quittés. »

 

Devant la "Fleur de vie"

Philippe
Chacun est allé déposer une coupelle de fleurs sur les tombes. Janine a fleuri celle de Martine Rousseau ( 1985-2013 ). Puis tout le monde s'est rendu à la sépulture commune. Sur la dalle, au pied de l' œuvre en métal, "La Fleur de vie", un autre symbole : les fleurs s'avancent vers une porte entrouverte. Des galets lissés par le temps rappellent le nom des nouveaux compagnons qui désormais reposent là : Auguste, Jean-Marc, René, Emile... .

Fabrice puis Philippe ont à leur tour livré leur témoignage que l'on peut  écouter ci-dessous. Ensuite, le représentant de la municipalité a apporté le soutien de la cité puis les notes d'une flûte traversière se sont envolées. Il y a des moments comme cela où les rites retrouvent un sens. Mardi, ils sont tous revenus dans le grand cimetière pour accompagner Michel mort à 61 ans dans sa caravane.

Michel Rouger

Voir aussi le Collectif Les Morts de la Rue

Et, sur Histoires Ordinaires, le portrait réalisé par Tugdual Ruellan, de Pedro Meca, décédé en février 2015, l'un des fondateurs de ce Collectif :
Les gens seuls, à Paris, la nuit : Pedro Meca est là, tout simplement 
 

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