09/07/2011

L'étonnant Théâtre d'Ardoise de l'Île d'Oléron


Sur l'Île d'Oléron, au milieu des bassins d'affinage, a surgi un étonnant théâtre : le Théâtre d'Ardoise. Conteurs, humoristes, musiciens s'y produisent durant tout l'été, non sans partager avec le public huîtres, moules et verre de blanc. À l'origine de l'aventure, l'« ostréiculteur » Jean-Marc Chailloleau.


Il y a de sacrés hasards, quand même... Et qui font de belles histoires ! Au Chenal d'Arceau, sur l'ïle d'Oléron, au milieu de ses huîtres endormies dans les bassins d'affinage, Jean-Marc Chailloleau caresse du regard son ouvrage : le Théâtre d'Ardoise. Un jour, conte-t-il, il a découvert des pieux d'ardoise qui, après examen, représentaient  les vestiges d'un petit théâtre gallo-romain. C'est sûrement authentique puisqu'un ruban de chantier signale les fouilles en cours. Avec un grand respect de l'Histoire, Jean-Marc Chailloleau a reconstruit avec Gégé un théâtre neuf à côté...

Des « zuîtes » et des « zistoires »

Sous son éternelle vareuse, ce pur produit d'Oléron est un drôle d'artiste. Nous avons entamé la rencontre parmi ses claires, à la cabane puis au théâtre ; partagé bien sûr un plat d'huîtres avec Christine dans leur maison de Saint-Pierre, basse au dehors mais grande à l'intérieur ; et  exploré l'île, son île, où il cultive des « zuîtes » depuis quasiment le berceau et des « zistoires » depuis treize ans.
 
En réalité, si on réfléchit bien, c'est peut-être en camion que tout a commencé. En 1975, à 22 ans, le fils et petit-fils d'ostréiculteurs part vendre ses huîtres sur la région parisienne pour en tirer un meilleur prix. Sept heures de route pour atteindre Nogent-sur-Marne, ça laisse du temps pour penser à l'île, en rêver et la raconter ensuite aux clients. Et ça lui plaît ! Depuis vingt-six ans, chaque fin de semaine à la saison fraîche, il est là haut, place Leclerc, à embabouiner les gens de Nogent.  

La Belle d'Oléron en « Vante dirèque »

Son panneau « Vante dirèque » a souvent eu du succès. Un jour, un vieux monsieur distingué lui a discrètement signalé la boulette orthographique. « Je lui ai répondu "Vous savez, nous dans l'île, on ne va pas à l'école…", il est reparti  un peu désemparé" », s'amuse  l'atypique vendeur d'huîtres qui offre aussi à ses clients depuis plus de quinze ans « Le petit journal de la Belle d'Oléron ». Au sommaire : des conseils pratiques, des propositions de balades guidées sur l'île, l'histoire et le patois du pays et bien d'autres nouvelles, le tout dans un style fleuri voire un peu déjanté.
 
Pas étonnant qu'un jour l'ostréiculteur et artiste d'Oléron Jean-Marc Chailloleau ait été conquis par le verbe et la verve du conteur Yannick Jaulin, son voisin du Poitou, en allant à son festival de Pougne-Hérisson.  L'"ostréiconteur" était né.  En 1997, il se testait un quart d'heure au mariage d'une cousine ; en juillet 98,  il se lançait pour de bon avec sa "farce mathématique" « Le Calcul du Terrain » au Festival du Conte du Château d'Oléron. 

Avec Gégé, un travail de géant

Depuis, chaque année, le bonhomme ne cesse d'inventer et de surprendre, créant de nouvelles « zistoires » et les promenant un peu partout, jusqu'à Paris ; lançant le festival Les Estivases, déjà au milieu de ses huîtres, en 2000 ; ouvrant cet insolite Théâtre d'Ardoise en 2008, etc. Pour avoir une idée de sa créativité, le mieux est d'aller sur son site La Vase et encore : tout n'y est pas...
 
Donc, près des restes du théâtre gallo-romain, Jean-Marc Chailloleau a entrepris un jour de construire le Théâtre d'Ardoise. Lors d'un curage de ses bassins, il a fait entasser la vase puis il  a rassemblé des pieux d'ardoise, ces pierres plates où jadis grossissaient les huîtres, et monté les gradins. Travail de géant. Gérard, "Gégé", son compagnon de culture et d'ostréiculture a mêlé ses talents au sien. 

Pour 500 spectateurs

En même temps que le théâtre, les deux hommes ont bâti bien sûr les équipements qui s'imposent pour pouvoir accueillir près de cinq-cents spectateurs : le local technique sous la forme d'une cabane de saulnier, des toilettes sèches, la buvette où artistes et spectateurs dégustent ensemble huîtres, moules, un petit blanc d'Oléron, la bière de Bercloux ou encore le « coca du marais », le jus de raisin local.

A l'autre bout du bassin, les artistes profitent de la loge aménagée au premier étage de la cabane, au dessus de l'atelier de conditionnement des huîtres. De là-haut, ils aperçoivent le théâtre émergeant au milieu des marais qui se perdent à l'horizon. Bon pour l'inspiration ! 

À défaut de subventions, des amis

Des amis ont apporté leur concours, tel ce Parisien qui a offert le vélum pour les nuits de mauvais temps. Car tout cela s'est fait sans subvention. Les autorités de la commune de Dolus ont, semble-t-il, pris pour une plaisanterie l'entreprise d'humour venue enrichir culturellement et économiquement leur localité.

Mais Jean-Marc Chailloleau a des amis et de l'imagination. L'entrepreneur de spectacles qu'il est aussi devenu, après formation, a créé une association gestionnaire, TAP (Tous aux Pieux), qui tire une partie de ses ressources des adhésions au TATA, le « Tas des Amis du Théâtre d'Ardoise » : pour 20 ou 50 euros, vous obtenez des tarifs réduits aux spectacles mais aussi un pieu sur lequel vous pouvez faire inscrire une phrase qui restera gravée pour l'éternité sur le monument bientôt édifié avec tous ces pieux d'ardoise. Tous renseignements sur le site du Théâtre d'Ardoise.

Une quinzaine de spectacles sur deux mois

« Maintenant, c'est gagné », se réjouit Jean-Marc Chailloleau. Gagné aussi côté artistes. Il a convaincu, habitué à lutter contre vents et marées. Certains artistes sont même devenus accros. Jean-Jacques Vanier vient le 29 juillet prochain pour la troisième fois.

Chaque été, le Théâtre d'Ardoise parvient à bâtir un programme de qualité et en même temps très varié. La saison 2011 offre ainsi une quinzaine de spectacles sur deux mois où se succèdent des conteurs, des humoristes, des chanteurs aux textes décoiffants mais aussi des musiciens de rock, de jazz, latinos... La musique classique, elle-même, est présente. Le 14 août, piano, chant, clarinette ou alto , Schumann, Schubert ou Mozart s'envoleront au-dessus des marais d'Oléron.

Une œuvre « patoisophique » qui fait rire et grincer

Et il y aura la 11e édition des Estivases, du 5 au 7 août. Et « La Vase Monte », bien sûr, le florilège d'histoires « ostréiculturelles »  imaginées, élaborées, ciselées autrefois dans le camion entre Oléron et Nogent et applaudies depuis onze ans maintenant.

Il s'agit là de l'œuvre « patoisophique » majeure de Jean-Marc Chailloleau. Elle parle de son monde, de l'histoire, l'avenir, l'évolution du métier et de l'île. Sur Oléron, elle fait toujours rire, réfléchir. Grincer aussi parfois...

Michel Rouger 


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