25/06/2015

Jean Salmon, le goût de la terre et de la fraternité


Jean Salmon est à l’agriculture bretonne ce que la sauce est au rôti, ce que le sel est au beurre (breton, ça va de soi ! ) Il est ce dérangeur, cet infatigable empêcheur de tourner en rond et pourtant, ce paysan au cœur tendre, si profondément amoureux de la terre et des gens. Âgé aujourd’hui de 67 ans, Jean Salmon a consacré sa vie au développement agricole breton, prônant un modèle respectueux de la nature et des hommes.


Les adversaires ? Il n’en a plus... Juste quelques rancœurs pas tout à fait digérées. Du haut de son imposante stature, il a affronté, contre vents et marées, les défenseurs du productivisme sans limite, les acharnés de l’intensif irraisonné. En doutant parfois. En abandonnant, jamais ! « Je n’ai pas vraiment recherché les responsabilités... Elles sont toujours venues à moi ! »

Jean Salmon est né en 1947, dans une ferme à Henanbihen, petite commune des Côtes d’Armor, au nord-est de Lamballe, non loin de la baie où se pêche la coquille. Aîné de six enfants, c’était – qui le croirait aujourd’hui ! – un enfant timide. Comme beaucoup de petits costarmoricains, il suit une éducation religieuse, d’abord aux Cordeliers à Dinan puis, à la Ville-Davy à Quessoy. Avec le soutien d’un professeur de français, qu’il garde en affection, et grâce aux exercices de diction et d’expression, la timidité s’envole… « Je me suis même pris à aimer les études ! » 

À 16 ans, Jean s’engage dans la JAC (aujourd'hui MRJC), la Jeunesse agricole catholique, véritable  association d’éducation populaire du monde paysan. Il a le sens pratique et le talent pour mener les troupes. Alors, il ne tarde pas à être repéré et est choisi pour prendre la responsabilité départementale de la branche "adolescents". « La trouille au ventre », il devient responsable départemental à son retour du service militaire. « Le triptyque "voir, juger, agir" me convenait bien. Je me suis forgé à l’école de la responsabilité et aux valeurs humanistes qui m’animaient. »

Forgé à l’école de la responsabilité

Avec sa femme Monique, tout aussi engagée que lui dans des mouvements d’éducation et de solidarité, il s’installe dans une ferme de 45 hectares, à 300 mètres de celle des parents. « Nous y faisions de la polyculture traditionnelle, lait et porc. » Mais, très vite les sollicitations affluent. Jean Salmon se trouve alors embarqué dans le syndicalisme agricole au niveau cantonal, chargé d'animer la commission "structure" qui donnait des avis aux instances officielles chargées de la répartition des terres disponibles. « Ça te forge un bonhomme ! Quand tu as une parcelle de terre à attribuer face à six candidats, tu fais nécessairement cinq insatisfaits. »  

Les choses vont alors s’enchaîner très vite. En 1975, Jean Salmon intègre le syndicat départemental, est chargé avec deux autres collègues de relancer le syndicat départemental des jeunes agriculteurs. L'année suivante, il est élu secrétaire de la FDSEA. Quelques années plus tard, il en devient le président. En 1994, il est élu à la tête de la Chambre départementale d'agriculture, puis l'année suivante de la chambre régionale, fonction qu’il occupera jusqu’en 2007.

Au sommet du syndicat, chargé du brûlant dossier de l'environnement

Il siège aussi à la FNSEA, la fédération nationale, de 1983 à 1989 puis, de 1992 à 2001 C’est là que Luc Guyau, alors président, repère Jean Salmon et reconnaît en lui son sens de la prospective et de l’anticipation. Un dossier brûlant pèse sur le secteur agricole, celui de l’environnement. Il y avait urgence, surtout en Bretagne, où, dans certains secteurs, les taux de nitrate dans l'eau frôlent les 100 milligrammes par litre. Depuis 1975 en Europe, le taux de nitrate dans les eaux de surface, destinées à la consommation humaine, est limité à 50 milligrammes par litre…  

Il hésite mais finalement accepte de relever le défi. Le combat est inégal avec, d’un côté, des réglementations de plus en plus nombreuses et, de l’autre, des agriculteurs, avides de se développer sans contrainte. De toute façon, il fallait agir. La qualité de l'eau se détériorait. Le monde agricole était en souffrance. Les nitrates, les pesticides et autres fongicides remettaient en cause la qualité  de l’environnement. 

« Deux ou trois fois, j’ai failli craquer et tout laissé tomber »

De plus, l’opinion publique se mobilisait contre la profession : « On avait développé le hors-sol sans prendre en compte les conséquences de ce développement sur l'environnement et on ne savait pas comment gérer les quantités de déjections en excédent. Il fallait trouver des solutions alternatives aux épandages des déjections animales sur les sols pour assurer de bons équilibres de fertilisation. Les solutions des années 1970 étaient devenues les problèmes des années 1990. » 

A Paris, on accuse Jean Salmon, représentant de la Bretagne, d’être le pollueur et le responsable de l'inflation de textes réglementaires de plus en plus contraignants. De retour dans sa Bretagne natale, certains éleveurs le qualifient de traître et de vendu, au service des technocrates : « J’en ai vu de toutes les couleurs, quelques fois hué, traité de tous les noms, boycotté à certaines réunions. J’ai aussi reçu des menaces ou été agressé en public… Deux ou trois fois, j’ai failli craquer et tout laissé tomber. C’est grâce à ma femme et à quelques amis que j’ai tenu le coup. Alors, je me suis dit : ils ne m’auront pas…. Parce que c'était l’avenir de notre terre, de notre région, de nos métiers qui  était en jeu ! »

« Jean, merci de nous avoir résisté »

Tour à tour pédagogue, éducateur, porteur de bonne nouvelle, Jean explique, de ferme en ferme, de réunion en manifestation, que l’agriculture ne peut plus demain se développer de manière inconsidérée. Il est persuadé qu’il est possible de concilier économie, écologie et social pour construire une agriculture qui perdure : « Un peu du développement durable avant l'heure ! »

Il a le soutien inconditionnel du président et aussi celui de Michel Barnier, ministre de l’Environnement. En l'espace de 10 ans, à force de ténacité et de conviction, il parvient à inverser la donne. « Le dossier environnement était perçu par les professionnels comme la négation du développement économique. Il fallait qu’il devienne une composante nécessaire et incontournable de ce développement économique. » 

Beaucoup, depuis, ont compris que la position de Jean Salmon avait sauvé l'agriculture bretonne. « Mon plus beau souvenir, c’est lorsque j’ai vu cet éleveur finistérien, libéral, qui m’avait beaucoup contesté pendant des années, venir me voir à la fin d’une réunion pour me dire : "Jean, merci de nous avoir résisté. Si tu ne l'avais pas fait, nos porcheries seraient fermées aujourd’hui." Je crois que c'est le plus beau compliment que je n'ai jamais reçu. »

Autant Jean Salmon se sera bagarré toute sa vie pour que l'environnement entre dans l'agriculture, autant aujourd'hui, il continue de s'insurger contre l'excès de lois et d'obligations qui pénalisent les agriculteurs : « On est tombé dans l'extrême à vouloir tout traiter par la réglementation, en déresponsabilisant les paysans. » Et à tous les ministres qu’il croise, il dit toujours  la même chose : « Donnez à un homme un challenge, vous en ferez un militant. Imposez-lui une réglementation, vous en ferez un révolté ! » 

Pour une « terre éthique »

Durant ces années de conflit et d’adversité, une initiative va le séduire, TerrEthique : « C’était un espace de compréhension partagée autour d’une question transversale et universelle : comment l’humanité se nourrira-t-elle demain ? » Très vite, Jean Salmon rejoint cette association, qui avait été créée par Luc Guyau et Patrice Lepage, ancien directeur du Fonds de financement de la formation continue des chefs d’entreprise du monde agricole français :  

« On ne pouvait pas continuer à construire à partir d'ignorances réciproques entre producteurs et consommateurs, entre citadins et ruraux. A TerrEthique, nous offrions un lieu de débats et de rencontres pour que chacun puisse s'informer et agir en connaissance de cause. Pour aussi, sensibiliser les jeunes agriculteurs et techniciens de l'agroalimentaire de demain à une approche mondiale de l'alimentation et à une agriculture respectueuse de la Terre et de l'environnement. »

Plusieurs rencontres sont organisées et connaissent un vif succès. Un prix littéraire voit le jour ainsi qu’un prix des lycéens auquel participent quelque 80 lycées agricoles publics ou privés et des maisons familiales rurales. Mais, faute de moyens, l’activité de l’association prend fin. TerreEthique cesse son activité en 2014.

2008. Les 60 ans viennent de sonner. Jean Salmon aspire à un peu de sérénité, bien décidé à laisser la place et transmettre les acquis de l’expérience. Mais la profession a encore besoin de lui et c’est le Cneap de Bretagne, Conseil de l’enseignement agricole privé, qui le sollicite pour prendre la présidence de l’organisation régionale. Le réseau réunit en Bretagne une trentaine d’établissements d’enseignement agricole catholiques et de centres de formation vers les métiers du service, de la nature et du vivant. 

Et maintenant la transmission aux jeunes

« Ce sont chaque année près de 10 000 élèves et étudiants, 600 apprentis qui sont accueillis et plus d'un million d'heures stagiaires dispensées en formation continue. Je n’y connaissais rien en prenant cette nouvelle responsabilité mais finalement, j’ai vite appris : les principes d’éducation et les valeurs qui sont transmis sont ceux-là mêmes qui m’ont animé durant toute ma vie », confie le militant, devenu aujourd’hui président de la Fédération familiale nationale pour l'enseignement agricole privé. 

Alors Jean Salmon, infatigable et insatiable, continue de questionner, d’interpeller et surtout, de transmettre. Qu’est-ce qui continue de l’animer chaque jour ? « Je crois que ce sont mes convictions d'humaniste chrétien, c'est ce qui me fait tenir debout.  L'humanité se construit sur la tolérance, l'écoute, l’accueil… Je suis persuadé qu’elle ne peut vivre qu'à ces conditions. »

Tugdual Ruellan


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