01/11/2023

En Hongrie, Via lutte sur tous les fronts jusqu’à l’épuisement

Par Agathe Neveu


Via Molnar est une jeune activiste hongroise de 28 ans. Emmenée en manifestation à 15 ans par sa mère, elle a, depuis, été de toutes les luttes - étudiantes, sociales, démocratiques, féministes…- quitte à se mettre dans l’illégalité. Mais il est éprouvant de militer sous le dirigeant d’extrême-droite Orban, de ne pas être menacé de burn out fréquent aujourd'hui chez les militantes et militants.


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Une jeune citoyenne de tous les combats sous un gouvernement d'extrême-droite

En manif à 15 ans

Via, 28 ans, militante depuis l'adolescence
Née dans une famille engagée, Via est plongée très tôt dans le grand bain des mouvements sociaux. Enfant, elle grandit avec la lutte pour l’égalité femme-homme. Sa mère exerce le métier de doula : elle accompagne les futures mères dans leur maternité. En 2010, lorsque la jeune fille a 15 ans, une affaire éclate autour de la sage-femme et obstétricienne hongroise Ágnes Geréb, pionnière de l’accouchement à la maison et militante contre les violences obstétricales.

Cette sage femme a contribué à faire évoluer les pratiques des maternités hongroises en permettant notamment aux pères d’être présents lors de l’accouchement. Mais ses pratiques dérangent. En 2010, quelques mois après l’arrivée au pouvoir du parti conservateur Fidesz, Ágnes Geréb est placée en détention préventive par la justice hongroise. De nombreux rassemblements de soutien s’organisent alors dans tout le pays.

La mère de Via descend dans la rue pour manifester et emmène sa fille. Un grand mouvement féministe nait de cette affaire. De ses yeux d’adolescente, Via prend conscience de l’injustice. Elle est particulièrement marquée par la manière dont Ágnes Geréb est traitée en prison. Considérée comme une terroriste, la sage femme subit de nombreuses violences.
« J’ai réalisé pour la première fois le pouvoir qu’avait l’Etat. Cet évènement a montré comment le gouvernement utilise son hégémonie pour réprimer celles et ceux qui expriment leur avis et pensent différemment. »
Manifs étudiantes : l’apprentissage du militantisme 

En 2012, Via a 17 ans. Alors que le droit à l’enseignement supérieur gratuit est menacé par le gouvernement, les étudiant·e·s descendent dans la rue. Les facultés de Budapest sont occupées. Des manifestations s’organisent, les plus grandes depuis la fin du régime soviétique. Via, encore lycéenne mais intriguée par cet élan contestataire massif, prend part au mouvement. Au sein des bâtiments occupés, une petite démocratie s’instaure : chaque action est longuement débattue puis soumise au vote.

La jeune hongroise découvre les rouages du fonctionnement démocratique. Pour la première fois, elle prend la parole, exprime son opinion et surtout, ne doute pas de sa légitimité. Les manifestations sont très vite réprimées et les occupantes et occupants chassés des universités. Le mouvement contestataire s’essouffle vite. Cette expérience marque tout de même un tournant dans le parcours militant de Via qui restera très proche du réseau étudiant.

Sociologie et Fraternity : tournant en 2018

La sociologie pour comprendre, le collectif pour agir
Après avoir hésité sur le choix de ses études, Via opte en 2018 pour la sociologie. Cette discipline, très connotée "à gauche" politiquement, n’est pas perçue d’un bon œil par une partie de de son entourage. « Tu vas maintenant faire partie de ceux qui aident plus les migrants que les Hongrois ! » commente un ami de son père. Malgré ces remarques, la jeune femme va au bout de ses idées. C’est toute une analyse du monde contemporain qui s’ouvre à elle.

En même temps qu’elle s’inscrit à la fac, Via adhère au groupe étudiant Fraternity qui coordonnait les manifestations pour l’éducation supérieure gratuite en 2012. Outre les cours sur les oppressions et discriminations au collège des hautes études en sciences sociales, elle participe à des groupes de réflexion, prend part au processus démocratique du collectif.

Bref, cette expérience est intense :
« Toute ma vision du monde et mes valeurs ont été façonnées grâce à Fraternity. »
Cette expérience est une véritable révolution intellectuelle. La jeune activiste finit à la tête de ce mouvement et le quitte en 2022, épuisée par les débats interminables.

Non c'est non
La lutte pour le droit des femmes

Parallèlement à ses études et son engagement au sein de Fraternity, Via rejoint en 2018 l’association féministe NANE1. En tant que volontaire, elle anime des ateliers d’éducation à la vie affective et sexuelle auprès d’enfants et d’adolescent·e·s. Alors que les jeunes de son entourage s’investissent pour la protection de l’environnement, les droits des personnes LGBT, Via choisit, elle, le droit des femmes car « c’est la plus vieille oppression et qu’on est loin d’en voir le bout ».  L’éducation sexuelle dans les écoles est une pratique aujourd’hui interdite en Hongrie.

Les volontaires de NANE enfreignent la loi, convaincues de l’urgente nécessité d’aborder avec les enfants et adolescents les notions de consentement, d’égalité, de pouvoir d’agir. Comment se comporter dans la société de manière non oppressive ? Un objectif ambitieux face à un gouvernement qui lutte contre les militant·e·s. En effet, la vie est dure pour les activistes. Ces minorités vivent dans la précarité, prennent des risques et reçoivent des menaces. Via est fichée, elle le sait. Elle a parfois peur pour sa sécurité. Et pourtant, elle continue par conviction.

Retrouver son pouvoir d’agir

Agir pour le vivre ensemble, la coopération, l'action collective
Dans un pays où le gouvernement d’extrême droite mène une politique autoritaire, la jeune hongroise ne peut pas se contenter du droit des femmes. Elle doit être sur tous les fronts. C’est ce qui l’a amenée à travailler aux côtés d’une organisation de la société civile en parallèle de NANE. Son pari : accompagner les ouvriers et ouvrières dans la défense de leur droits les plus basiques tels que les conditions salariales.

Son combat : éveiller à la notion de vivre ensemble, de coopération et d’action collective grâce à l’initiation à l’accès aux droits fondamentaux. En effet, la militante est convaincue que les individus prendront conscience de leur pouvoir citoyen en défendant des causes qui les touchent au quotidien. En d’autres termes, ils et elles retrouveront leur pouvoir d’agir grâce à la force du groupe tel qu’un mouvement syndical.

Entre burn-out militant et nouvelles aspirations 

Malgré ces actions porteuses d’espoir, Via est épuisée et aspire à de nouveaux projets. Elle vit actuellement une période de burn-out militant, une sensation de fatigue extrême liée à un sentiment d’impuissance. Pendant ces années d’engagement à NANE, où elle a été volontaire, puis salariée, la jeune femme a vécu dans la précarité. Son emploi pourrait disparaitre par manque de financement de la structure. Elle rêve aujourd’hui d’accompagner les organisations de la société civile à se structurer. Désormais, elle souhaite agir à l’échelle macro, pour que son expérience nourrisse d’autres mouvements en création.


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