24/03/2021

Emmanuel Antoine, semeur de graines d’avenir

Reportage : Tugdual Ruellan


Au travers de son histoire personnelle, ses engagements, ses doutes et ses certitudes, c’est un pan de l’histoire de l’économie sociale et solidaire qui se dessine. Une ESS qu’il a toujours rêvée désinstitutionnalisée et proche des citoyens. Emmanuel Antoine, 53 ans, co-fondateur du Réseau de l’économie alternative et solidaire (Reas) et de Minga, continue de militer pour une économie alternative avec la question de l’alimentation et de la sauvegarde des semences au cœur de son combat. Un projet lui tient à cœur : participer à la création d’un établissement semencier en Bretagne « Graines de liberté – Hadoù ar frankiz ».



Emmanuel Antoine rêve d’être océanographe. Mais au moment du service militaire, en 1988, il devient objecteur de conscience. Une chance pour cette graine de militant car il effectue son service civil à l’Aldea, Agence de liaison pour le développement d’une économie alternative, une structure qui avait vu le jour en 1981 sous l’impulsion de militants de la CFDT et d’anciens fonctionnaires. Lui, à qui on avait soufflé de trouver d’abord un travail avant de penser à changer le monde, trouve là un bon terreau pour que s’enracinent ses convictions.

À cette époque, une forte demande d’alternatives économiques émerge après « les années frics des années 1980 », comme il les qualifie. L’Aldea, «petit village » en catalan, rejette avec force le modèle de concentration capitaliste et prône un retour à la proximité et à la micro-initiative. Quelques années plus tôt, elle a publié un Manifeste pour l’économie alternative avant de lancer les premiers outils financiers solidaires bien connus que sont les clubs Cigales et Garrigue, une société de capital risque pour le développement d’entreprises alternatives.

Un contre-sommet alternatif en écho au G7

Toes  ("The Other economic summit"), un collectif anglo-saxon pour l’altermondialisation propose à l’Aldea d’organiser un contre-sommet alternatif en écho au G7 réunissant François Mitterrand et Georges Bush père. Avec une trentaine de collectifs associatifs, sont lancés les « États généraux de la démocratie économique » et le « Sommet des 7 peuples les plus pauvres du monde ». Emmanuel est chargé, avec l’équipe de militants, d’organiser ce contre-sommet alternatif. La France célèbre alors les fêtes du Bicentenaire de la Révolution française. Jacques Attali repère l’initiative. Plusieurs artistes, comme Renaud, Johnny Clegg (vidéo ci-contre), Les Négresses Vertes ou la Mano Negra, témoignent de leur soutien lors de ce premier grand rassemblement "anti mondialiste" contre l'Apartheid et pour l'annulation de la dette des pays en voie de développement.

Naissance d’une filiation solidaire

L'insertion par l'économique émerge, issue des luttes urbaines et des bassins d'emplois en crise. Les premiers mouvements réunissant des chômeurs et des travailleurs se forment comme Solidarité emploi, l'Association syndicale de chômeurs Partage, Agir contre le Chômage. Une filiation « solidaire » est en train de voir le jour face à la montée du chômage et de l'exclusion, revendiquant en urgence « le partage et la répartition des richesses, au nom de la solidarité. Emmanuel, qui a toujours tenté de faire coïncider son engagement professionnel avec des convictions militantes, adhère alors au parti des Verts un an après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl.

Le mouvement a vu le jour à l'automne 1984 et est devenu Europe Écologie les Verts en 2010. Emmanuel se trouve vite propulsé à d’importantes responsabilités, chargé entre autres, de l’équipe de coordination du programme du nouveau parti aux élections européennes de 1989 avec Antoine Waechter comme tête de liste. Les Verts obtiennent 10,6 % des voix. Emmanuel quitte le mouvement en 1995 face à l’évolution institutionnelle du parti dirigé essentiellement par des élus ou futurs élus réduisant à ses yeux, l’engagement politique a un engagement électoral, éloigné des réalités du monde du travail et des métiers, reproduisant une domination de classe.

L’économie alternative et solidaire voit le jour

Avec quelques militants de l’Aldea et de Solidarité emploi, Emmanuel participe en 1991 à la création la coopérative Reas (Réseau d’économie alternative et solidaire).
« Je me trouvais au carrefour d’un engagement écologiste très prononcé et d’une implication dans cette mouvance politique. Au-delà de la récupération par de grands médias et partis politiques, je réalisais qu’il y avait en France de nombreuses initiatives alternatives, dans la société civile, riches de sens et porteuses d’espoir. Mais nous trouvions que les structures de l’économie sociale de l’époque étaient aveuglées par l’arrivée de la gauche au pouvoir et s’enfermaient dans un bureaucratisme exacerbé. Il y avait une forte tension entre le courant alternatif et les engagements solidaires de citoyens. D’un côté une idéologie, de l’autre un projet de traitement social du chômage. Plutôt qu’une approche séparée, on s’est dit qu’il fallait faire converger. »

Soutenir les projets dans les banlieues

Son chemin croise celui de Jean-Louis Laville et de Bernard Eme, deux sociologues qui ont forgé le concept d’économie solidaire alors qu’ils créaient le Centre de recherche et d’information sur la démocratie et l’autonomie puis rejoignaient le Laboratoire de sociologie du changement des institutions de Renaud Sainsaulieu à Sciences Po Paris. Une des membres dirigeantes du Reas se retrouve élue députée européenne. Elle crée les pôles d’économie solidaire dans les collectivités locales et contribue à faire reconnaître le réseau au niveau national.

On propose à Emmanuel d’en devenir le directeur général. Installé au siège à Pantin, en Seine-Saint-Denis, il voit alors défiler une galaxie d’intervenants politiques des Verts et du parti socialiste. Intervenant au carrefour d’initiatives militantes et d’une mouvance écologiste en recherche d’assise, il travaille en parallèle, à la conception d’un modèle financier pour agir dans les banlieues. L’idée est d’investir de l’épargne pour soutenir des projets cogérés par des associations en banlieue. La société à capital risques « Génération banlieues » voit le jour.
« Nous voulions regarder autrement ces territoires. Oui, il y avait du chômage mais il y avait aussi de l’emploi, de la ressource. Nous voulions développer de l’initiative économique, sortir de la politique de la ville qui assiste, pointe les handicaps, les manques plus que les ressources. »

Une structure vieillissante

Par la force des choses, la structure devient spécialiste financier ce qui n’est pas pour plaire à Emmanuel. L’équipe s’épuise à rechercher des financements, des niches et autres exonérations fiscales, rédiger des rapports plus que de réaliser des projets. De plus, les membres du réseau vieillissent et souvent, les débats s’enveniment…
« On se retrouvait à avoir de l’argent mais sans projet ! Ces militants, très respectables, avaient souvent des visions très idéologiques de leur engagement. Devenus retraités, ils voulaient réparer ce qu’ils n’avaient sans doute pas réussi durant leur vie active et reproduisaient, dans un acte de rédemption, une position de classe. Ils voulaient que leur épargne serve et reproduisaient un rapport de domination avec l’argent, parfois d’ingérence. Le vieux qui sait face au jeune qui ne sait pas ! On essayait de maintenir une sorte d’idéal alternatif mais on avait perdu le dialogue avec la population.»

Soutenir la création d’entreprises

C’est une formation au collège coopératif de Paris qui va redonner un nouveau souffle à Emmanuel. Désireux de s’imprégner de culture sociale, il travaille alors à la création d’entreprise et la notion d’entrepreneuriat. À cette époque, il rencontre Jean Pradalier un ancien maquisard, imprégné de cette culture de vieille économie sociale d’après-guerre et d’éducation populaire des années 1950 marquées par des penseurs comme Lanza del Vasto. Il lui propose d’intervenir au sein du Reas pour former les membres à la micro-entreprise. En 1994, après s’être éloigné du mouvement écologiste, il crée un organisme de formation à la création d’entreprise pour accompagner des projets.

Après le Reas, Minga pour une économie de proximité

Craignant une récupération par l’État les adhérents décident en 1999 de dissoudre le Reas.
« Certains dirigeants du réseau avaient rejoint des cabinets ministériels, persuadés que l’on pouvait changer la société par le haut. C’était être naïf quant à la structure profonde de l’État. »
 
Emmanuel continue son activité de formateur à la création de petites entreprises et à la reprise d’activités par les salariés sous forme de coopératives. Cette même année, il participe à la fondation de Minga, une organisation professionnelle et politique engagée dans la production d’une économie de proximité et de qualité, au niveau local comme international, avec pour ligne d’horizon l’article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, axé sur le droit au travail, une rémunération juste.
 
« L’association Minga a été fondée par l’entreprise Andines, elle-même créée en 1988, pour le développement d’un commerce équitable. Nous affichions une autre conception du commerce équitable, affirmant que le Nord devait cesser de contrôler le Sud en lui imposant sa vision et ses normes. Nous ne supportions plus les contradictions absurdes qui opposaient les associations militant pour le commerce équitable. Certaines agissaient prioritairement pour leur notoriété, avec des discours totalement désincarnés. »

L’alimentation fonde le combat de Minga

Campagne "Alimentons-nous" menée par Minga.
Minga décide alors de s’investir sur le sujet alimentaire qu’il estime prioritaire et lance en 2009, ses campagnes « Alimentons ! » Il s’agit d’abord de lettres ouvertes que les militants adressent aux candidats des élections européennes de 2009, puis à ceux des régionales de 2010 et enfin, ceux des législatives de 2012. Dans toute la France, ils organisent des rencontres de jeunes « Alimentons-nous », interpellent à un niveau plus large avec « Alimentons l’Europe » et publient divers ouvrages.
 
« Faire une priorité politique de l’accès à l’alimentation saine partout et pour tous, c’est marquer la nécessité de mettre en œuvre des initiatives génératrices d’emplois dans la production, la transformation, l’artisanat, le commerce, l’industrie et la recherche ; de ces actions qui établissent de nouvelles relations entre l’urbain et le rural, et qui actent que répondre à des intérêts particuliers tel que vouloir manger à sa faim sans se ruiner ni sa santé ni celle des agriculteurs, ni celle des sols, concourt à l’intérêt général. » (site Minga)
 
L’impact médiatique, suscité par les diverses manifestations, est important mais finalement ne produit que peu d’engagements concrets.
 
« Plus les politiques sont en responsabilité, plus c’est compliqué pour eux d’agir. Ils sont rebelles à Quimper mais sont conformistes à Paris ! Ou l’inverse… »

Pour une économie équitable centrée sur les métiers

Redonner au secteur de l’habillement une perspective plus humaine (capture site Minga)
À partir de 2013, face à la récupération marketing du terme « commerce équitable », Minga abandonne le terme de commerce équitable pour évoquer une économie équitable. Le projet se recentre sur le monde des métiers. L’association organise alors sur des territoires, des rencontres « circuits courts », réunissant producteurs, hôteliers, restaurateurs. C’est un succès, les gens se découvrent et tissent des échanges économiques. Emmanuel est séduit par cette rencontre avec Edgar Pisani, ancien ministre de l’agriculture (1966 à 1970), auteur de « l’utopie foncière ». Avec son accord, Minga décide de rééditer l’ouvrage par l’intermédiaire d’un de ces adhérents, "Les Éditions du linteau".

Préserver l’autonomie, sauver les semences

En 2014, deux adhérents semenciers, membres du réseau Semences paysannes, alertent Minga sur l’évolution de leurs métiers et l’emprise du lobby formé par les grands groupes de l’agroalimentaire, de la chimie et de la biotechnologie. Avec l’Alliance des cuisiniers de Slow Food et l’Organisation professionnelle des artisans semenciers européens, les militants proposent alors d’interpeler l’opinion publique. Ils organisent « Graines d’un Paris d’avenir » pour dire que la biodiversité cultivée est aussi un enjeu métropolitain.
 
« Face à la concentration des géants de l’industrie semencière qui vise à contrôler toute la chaîne alimentaire, de la terre où pousse la semence jusqu’à l’assiette du consommateur, des professionnels investis dans le développement d’une alimentation de qualité et de proximité ont décidé de réagir en lançant une campagne de promotion du métier d’artisan semencier sur la métropole parisienne. Pour l’association Minga, l’Alliance des cuisiniers de Slow Food en France et l’Opase, Organisation professionnelle des artisans semenciers européens, l’enjeu porté à travers cette campagne n’est pas seulement de résister pour préserver des savoir-faire agricoles et culinaires, mais de tracer les perspectives d’un projet de société qui garantisse une alimentation bonne, propre et juste, produite pour et avec tous, en ville comme à la campagne, à Paris comme en banlieue. » (in Graines d’un Paris d’avenir, décembre 2017, co-édition Minga).

Semer les Graines d’une Bretagne d’avenir

Pour Minga aujourd’hui, la question des semences est devenue prioritaire et c’est sur elle que se concentre l’action d’Emmanuel. L’association travaille actuellement à la structuration d’une organisation professionnelle des artisans semenciers et à la valorisation du patrimoine génétique. Depuis Quimper, où il vit depuis une vingtaine d’années, il participe à la création d’un établissement semencier « Graines de liberté -  Hadoù ar frankiz » (sur Radio Océane, 10 mars 2021).
 
« De profondes mutations s’engagent avec la crise sanitaire que nous traversons. De nouveaux modèles de domination, comme le social business et ceux imposés par les gafam, ces géants du web, se sont emparés d’initiatives prônées par l’économie sociale et solidaire. Il faut que l’on réaffirme un humanisme affranchi de tout absolu, qui travaille autrement la question du rapport au vivant, que l’on considère en même temps la question politique et la question anthropologique, que l’on se pense en tant qu’espèce en lien avec toutes les autres espèces vivantes. Il ne faut ne pas perdre de vue la déclaration universelle des Droits de l’Homme, notamment son article 23. En négligeant l’enjeu de la pensée, j’ai parfois l’impression que nous sommes dans le film de la rivière Kwaï : le capitaine met toute son énergie à faire construire un pont oubliant qu’il est prisonnier et qu’il fait passer le train de l’ennemi… »
Tugdual Ruellan


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