06/06/2013

Cet homme réconcilie habitants des quartiers et urbanistes


L'habitant des quartiers est un drôle d'animal. Il y a cinquante ans, on l'enfermait d'ailleurs dans des cages à lapin. Heureusement, les esprits ont bien évolué, grâce notamment à des passeurs entre les architectes urbanistes et la population. André Sauvage est de ceux-là. Aujourd'hui, il parcourt d'une rue à l'autre, d'un camp à l'autre, le quartier rennais du Blosne où il vit et qui est en pleine métamorphose.


Mettez-vous à sa place. À la place d'un fils de paysan breton du pays de Vitré, découvrant les nouveaux quartiers rennais au début des années 60. Franchement, comment peut-on habiter là ! Cette question a orienté la vie d'André Sauvage, elle en a fait un expert de l'urbanisme à visage humain et aujourd'hui les habitants du Blosne, dans la ZUP Sud de Rennes, le voient toujours, à 70 ans passés, entrer et sortir de l'Atelier Urbain où bat le cœur d'une colossale opération de renouvellement urbain.

À deux pas de là, dans les locaux du comité de quartier, André Sauvage fait une pause. « Toute ma recherche, dit-il, ça a été "qu'est-ce qu'habiter ?" » Se mettre dans la tête des habitants. Le fils d'agriculteur s'est préparé à cela en entrant en fac de psycho. Il aussi eu la chance, comme bien des étudiants et futurs universitaires de l'époque, d'avoir un maître :  l'anthropologue rennais Jean Gagnepain  dont la théorie de la médiation irrigue encore les sciences humaines. Celle-ci a inspiré sa thèse de doctorat : « L'Habitant raisonnable, élaboration culturelle de l'espace urbain». 

Des diktats au dialogue

À la veille de mai 68, le futur urbaniste anthropologue avait déjà labouré le terrain, travaillant notamment sur les comités de quartiers rennais. Quand les archaïsmes de la société ont explosé, que les écoles d'architecture « dont l'enseignement datait quasiment du 17° siècle » se sont enfin ouvertes, André Sauvage s'est retrouvé naturellement au milieu du grand bouillonnement de l'époque. Il est allé enseigner les sciences humaines à l'école d'architecture et en même temps s'en est donné à cœur joie sur le terrain : changer les esprits, quel boulot !  

« Dans les années 60, rappelle-t-il, les habitants étaient des individus qu'on logeait et qui devaient rester tranquilles là où on les mettait, rester soumis, passifs. »  C'est ainsi qu'a été conçue la première ZUP à l'ouest de Rennes, Villejean. En 1969-1970, c'est devenu moins acceptable. Les habitants de Villejean ont entamé une longue bataille contre le groupe qui gère la chaufferie collective. André Sauvage se souvient aussi des premières réunions d'habitants du Blosne, au sud. « Les responsables disaient : là, on va dialoguer.» « En fait, ajoute-t-il, tout était décidé... » 

Pas trop mal au demeurant cette ZUP avec ses « unités de voisinage », ces sortes de villages que les gens se sont appropriés : « Moi je suis des Hautes Ourmes, moi je suis du Landrel, moi de Torigné. » Mais sûr qu'aujourd'hui les habitants ne peuvent plus supporter les diktats des architectes. 

Avec les habitants "ambassadeurs"

Le dialogue s'impose, un dialogue qui a lui-même évolué au fil des années au rythme des mentalités : « La pratique du dialogue a beaucoup changé, note André Sauvage ; aujourd'hui, on remet tout en cause parce que " moi, je suis au centre du monde, mon monde à moi ne peut accepter ça". C'est un autre problème mais ça fait partie du jeu. »

Au fond, rien ne pouvait enchanter davantage André Sauvage que cette profonde rénovation du Blosne, qui plus est où il habite, imposée par les mutations des dix-quinze dernières années : l'arrivée du métro qui met le centre-ville à 7 mn, la baisse de la population, le  poids du chômage, la mixté culturelle, le besoin de logements sur la ville...

Dès la première réunion sur le quartier, il y a bientôt cinq ans, il s'est jeté à bras le corps dans l'opération de concertation architectes, urbanistes et habitants confiée à l'Institut d'aménagement et d'urbanisme de l'université Rennes 2 où il travaille toujours. Et il s'est saisi des outils créés par la municipalité : l'atelier urbain (avec l'université), le groupe des cinquante habitants "ambassadeurs"...

Après les enquêtes habituelles pour recueillir les attentes, André Sauvage a incité les habitants à se projeter dans l'avenir. « On leur a toujours dit : "si vous voulez vous faire entendre, il faut construire votre philosophie du quartier." » Seul moyen pour que le projet soit « co-conçu » avec les architectes quelque peu réticents au départ. 

Au sein de l'équipe réunie par l'Institut et par l'Agence d'urbanisme de l'agglomération rennaise (Audiar), le médiateur André Sauvage a fait se rencontrer dans des "ateliers de création" architectes, habitants, paysagistes, ingénieurs et autres professionnels sur des lieux précis à faire évoluer : c'est ainsi qu'est née l'idée de la  "rue internationale" futur centre du Blosne. 

Une rambla au Blosne

Mais les moments de dialogue les plus forts ont été sans doute les voyages à Berlin et Barcelone. « On s'est dit "Il faut faire une école du voyage", selon la méthode préconisée par Patrick Geddes  », le célèbre biologiste-urbaniste écossais. Pour Barcelone (lire ici un compte-rendu du voyage), ils sont partis à 120 en avion pour une semaine. Là-bas, ils ont découvert des projets, rencontré des habitants de quartier en lutte, comparé. « Et puis, quand nous avons demandé "qu'est-ce que vous retiendriez ?", ça a été : "La rambla", c'est ça qu'on veut au Blosne. Ils n'ont jamais lâché cette idée, le centre ce sera la rambla, la rue internationale. D'une certaine manière, ils sont devenus concepteurs. »

Bien sûr, ce n'est pas idyllique. Des gens ne comprennent pas, les "ambassadeurs" ne représentent qu'eux-mêmes mais « une sorte de libération culturelle » est survenue, se réjouit André Sauvage. Les architectes et paysagistes, rudement contestés au départ, devant quelque 500 personnes, pour leurs projets de tours, se sont rapprochés des habitants, sont devenus crédibles. Les deux camps vont maintenant s'allier pour imposer leurs choix aux techniciens et financiers...

Comment et jusqu'où cette rénovation concertée peut-elle aider à réduire les maux du Blosne, les jeunes qui décrochent de l'école, leurs aînés au chômage, l'attraction de l'extrémisme religieux ? « Travailler sur un quartier, c'est traiter toutes les questions, c'est faire du développement global » souligne André Sauvage.

Lui-même, tout en mettant la dernière main à un livre sur l'histoire du Blosne conçu avec Flavie Ferchaud et une commission de dix habitants, apporte sa pierre « pour accrocher les jeunes » : un projet de construction en terre mené avec l'architecte afghan Ashmat Froz et qui pourrait mobiliser des entreprises du bâtiment turques, nombreuses au Blosne. « J'ai toujours été intéressé par les gens en panne », a-t-il dit en commençant.

Michel Rouger

Pour aller plus loin

SUR LA REVUE PLACE PUBLIQUE : 

Dix ans de rénovation : le nouveau destin du Blosne
par André Sauvage




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