23/05/2019

Action collective et droits de l’homme : la double lutte d'Hassan Kemmoun au Maroc

Reportage : Jean-Yves Dagnet


Au début du mois de mars, avec une délégation marocaine il était à Bruxelles au milieu des 52 organisations internationales réunies au Parlement européen pour défendre les droits de l’homme. Une étape importante pour celui qui, dès la fin des années 70, s’est engagé dans le syndicalisme et la défense des droits de l’homme dans son pays, le Maroc.


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Entre chèvres et moutons, l’école et la prise de conscience


Dans la cour de son ancienne école à Azou
Que de chemin parcouru depuis son enfance dans le Moyen Atlas où, chaque matin, Hassan Kemmoun devait emmener les moutons et les chèvres brouter sur les flancs des collines, avant de rejoindre l’école primaire d’Azrou. Son père avait acheté ce petit troupeau « pour que ses enfants n’aillent pas se mélanger avec les clochards du village ». Un père rebelle lui aussi.  Pour fuir un mariage forcé avec une femme qu’il n’aimait pas, il avait quitté sa famille et s’était engagé dans l’armée.  Il a participé à la libération de l’Italie (bataille de Monté Cassino) puis de la France.  A son retour, le militaire est affecté à la caserne d’Ain Leuh, puis Azrou où il va vivre avec sa famille une dizaine d’année avant d’être muté à Ifrane pour indiscipline.  C’est ce qui amènera le jeune Hassan à fréquenter les deux écoles, celle d’Azrou puis celle d’Ifrane où, bon élève, il sautera une classe. 

Nouveau déménagement quelques années plus tard avec chèvres, moutons et bagages pour la ville de Meknès. La famille habite un quartier très populaire, il y a « une pièce pour le troupeau et une autre  pour la famille ».  Avec ses frères et ses cousins, le jeune Hassan alterne la garde des moutons  et chèvres avec l’école. Là, Il connaît à la fois le mépris, « on était marginalisé car on puait l’odeur de chèvres et on ne savait même pas jouer au foot ! », et l’empathie, celle « d’un instituteur formidable » qui détecte en lui un élève brillant et le soutient dans ses études.

Au cours de cette période difficile où il ressent fortement « l’oppression des nantis vis à vis des pauvres », où en plus des moutons il doit gagner un petit pécule en vendant des fruits sur les marchés après l’école, se forge la volonté farouche de s’en sortir. Le sentiment de révolte contre les inégalités et les injustices et la prise de conscience de l’importance de la solidarité ne le quitteront plus.  « Issu d’un bled perdu, né dans un milieu pauvre, c’’est au lycée que j’ai épousé les idées de gauche. »

De l’agronomie à l’action collective en passant par les droits de l’homme

En manifestation contre les disparitions forcées
Le bac en poche, il fait le tour des universités avec des amis. L’un d’eux lui présente l’école d’agronomie : « Je ne savais pas ce que signifiait le mot agronomie. Lorsqu’il m’a expliqué, je me suis dit :  "L’agriculture ça me rapproche de mes racines, ça me plaît". » Il passe les concours, les réussit. Pendant ses études, il intègre l’Union Nationale des Étudiants Marocain, une organisation interdite par le régime du Roi Hassan II  de 1972 à 1977 mais dans laquelle il s’investit fortement. 

En 1980, alors qu’il est à l’ENA (École National d’Agriculture) de Meknès, Hassan Kemmoun adhère à l’ AMDH (Association marocaine  des Droits de l’Homme), participe à la création de la section de Meknès puis au premier congrès malgré son interdiction par le régime. En 1984, alors qu’éclatent des émeutes dans le nord du Maroc et à Marrakech, le roi fait arrêter la plupart des  opposants. Il passe trois mois en cellule au commissariat de Meknès. A maintes reprises il sera convoqué au commissariat. Mais, comme il le dit si bien, « Obtenir des résultats en matière de lutte pour   les droits de l’homme au Maroc relève d’ un long et difficile combat ». C’est donc dans ses activités  quotidienne qu’il va aussi mettre en œuvre  son sens aigu de l’action collective. 

Le collectif au quotidien

Soutien au mouvement du Rif
A peine diplômé, il accompagne le développement des coopératives issues de la réforme agraire, complète sa formation par un 3ème cycle en sciences sociales à Toulouse. Il y fait son mémoire sur les CUMA ( Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole). De retour au pays, il se lance dans la formation des ingénieurs et techniciens pour mieux appuyer les agriculteurs et les accompagner dans leurs projets.  

Il s’engage ensuite  dans l’accompagnement du développement rural, toujours avec les même principes : faire émerger des  démarches collectives, « quitte à tordre certains appels à projets basés sur des démarches individuelles en prouvant à travers l’expérience que le collectif est plus efficient ». Il accompagne notamment plusieurs projets sur la gestion économique économe et durable de l’eau en agriculture, sur la lutte contre l’érosion des sols, la création de coopératives féminines. C’est lui qui va guider Erik Orsena lorsqu’il qu’il viendra au Maroc pour écrire son livre "L'avenir de l’eau" sorti en 2008.

A la fin des années 90, Il sera aussi la cheville ouvrière d’un projet de lotissement coopératif qui va réunir 120  coopérateurs. Le projet sur les rails, il se lance quelques années plus tard dans la construction d’un immeuble d’habitation en plein centre-ville de Meknès avec une dizaine de personnes, dont une architecte.  Une nouvelle aventure puisque l’entreprise chargée des travaux dépose le bilan en cours de chantier. Le groupe décide alors de racheter le matériel pour le mettre à disposition d’amis maçons au chômage. Ils termineront le travail et se lanceront dans d’autres chantiers. Encore  le sens du collectif et la volonté d’accompagner des projets à vocation économique et sociale.

Le combat pour la vérité et la justice

Aujourd’hui en retraite "active", (il a créé avec deux collègues le cabinet d’étude « Cap rural » pour  accompagner des projets de développement ), il mène son combat, avec le «  Forum marocain pour la vérité et la justice ». Crée en 1999, un peu avant la mort du Roi Hassan II, cette ONG regroupe les anciens prisonniers politiques et les familles de disparus. Elle  s’est donnée pour mission de rétablir la vérité sur les violations des droits humains, d’obtenir des dédommagements pour les victimes  et de proposer des réformes constitutionnelles pour mettre fin à l’impunité.  Il en est le président depuis un peu plus d’un an et c’est à ce titre qu’il était présent à Bruxelles en mars dernier « pour défendre la cause de ceux qui ont vécu les années de plomb ». 

 Jean-Yves Dagnet

Dans le long combat sur le sort des disparus


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