Éducation

Le Breton-Brésilien Christian Leray, ses mots, sa vie : quelle histoire !


14/12/2014

« Tu seras picaù ! » - tailleur de pierre en gallo, le parler de Haute-Bretagne - avait dit sa grand-mère. Christian Leray est devenu sociolinguiste, spécialiste du langage. Il a d'abord renié les mots de son enfance combattus par l'école puis, une fois devenu pédagogue, les a retrouvés, les a partagés avec des élèves désorientés, s'est lui-même ouvert au monde, a découvert le peuple brésilien, a commencé à raconter des vies. L'humaniste Christian Leray est un spécialiste des « histoires de vie »




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Le Breton-Brésilien Christian Leray, ses mots, sa vie : quelle histoire !
Sa vie, à lui, c'est celle d'un gamin extrait du pays du granit, à Parigné, près de Fougères. Un monde pauvre, à la vie dure : à ses 11 ans, en 1958, son père maçon perd un bras, l'argent devient un peu plus rare. Si la grand-mère, matriarche, le voit en futur picaù, le grand-père, « résistant culturel » comme dit son petit-fils aujourd'hui, l'initie à la musique, crée une passerelle avec l'extérieur : ses absences de journalier agricole entraîne l'enfant dans des rêves de voyages que nourrissent aussi les saltimbanques des petits cirques qui passent à Parigné. 

Le jeune Christian parle en gallo avec ses grands-parents maternels, qui vivent dans la maison, et en gallo-français avec ses parents. Sa mère, qui aurait aimé être institutrice, va le pousser aux études. Comme partout, l'école alors veut arracher ces racines populaires. Apparemment, elle y parvient. À 11 ans, à la distribution des prix, le premier de classe Leray Christian repart chargé  de livres, de la collection Rouge et Or. Les premiers. Il ne va plus cesser d'en dévorer. Et d'écrire. Ses premiers poèmes, à l'adolescence, scellent la victoire de la « belle langue » sur ce gallo franchement pas beau comme le répètent les enseignants.

« Ce qui bouillonnait à l'intérieur ne pouvait venir qu'en gallo ! »

Sauf que... Une fois devenu instituteur, Christian Leray est nommé dans une école nationale de perfectionnement et se retrouve face à des gamins de campagne en difficultés. Il y a, par exemple, Michel, totalement bloqué en français. Alors le jeune instit' échange avec lui en gallo. Michel retrouve l'estime de soi. Il peut même écrire un poème en gallo : « Normal, tout ce qui bouillonnait à l'intérieur ne pouvait venir qu'en gallo ! », s'enthousiasme encore Christian Leray. « Il faudrait des passerelles linguistiques », ajoute-t-il. Christian Leray est un passeur. 

On comprend pourquoi, dans son dernier livre, il a cette phrase : « La différence linguistique et culturelle, l'hétérogène, font partie de ma vie. » À cause du gallo soudain réhabilité mais pas seulement. L'école de perfectionnement est aussi dirigée par un militant du mouvement Freinet dont la pédagogie est basée sur l'expression libre et la co-formation. Christian Leray va en devenir le responsable départemental. Et c'est à ce titre qu'en juillet 1981, il s'envole pour une rencontre internationale des éducateurs Freinet. Il pose les pieds au Brésil, dans l'État de Santa Catarina. Le coup de foudre.

En 2003, à L'institut  Paulo Freire de Sao Paulo, Christian Leray remet son livre "Brésil, le défi des communautés" au fils de Paulo Freire.
En 2003, à L'institut Paulo Freire de Sao Paulo, Christian Leray remet son livre "Brésil, le défi des communautés" au fils de Paulo Freire.

Avec le Brésil, la même pédagogie libératrice

Dans la favela de Mocoto où, durant l'été, il participe à une campagne d'alphabétisation, il rencontre des collègues brésiliens nourris de la « pédagogie des opprimés » de Paulo Freire. Une pédagogie libératrice elle aussi, citoyenne. Parmi ces Brésiliens, il y a notamment Maria, qui va l'emmener ensuite dans les communautés de base de l'État de Bahia, l'accompagner dans ses recherches et cimenter... sa réconcilation avec le gallo : « Je retrouvais dans le portugais des Brésiliens des diphtongues du gallo. Je découvrais que, dans le monde, des gens parlaient donc ainsi, comme dans cette langue qu'on m'avait interdite, que j'avais rejetée au point de refuser, par honte à ma mère de venir au lycée. »

Au retour du fameux été 81, pour communiquer avec le peuple brésilien et notamment les paysans sans terre venus s'entasser dans les favelas, il apprend le portugais, s'inscrit à l'université, fréquente les travailleurs portugais du coin. On le verra bientôt participer à leurs aller-retour au Portugal, assis dans leur  « bus communautaire » comme il dit, où il entame ses aller-retour intimes entre Brésil et Bretagne.

En même temps arrive en Bretagne un recteur d'académie, Paul Rollin, qui vient d'être confronté au drame linguistique des Kabyles coincés entre l'arabe et le français. Les jeunes qui parlent gallo sont coincés eux aussi. Le recteur crée pour eux deux postes de conseiller pédagogique et choisit Christian Leray pour le primaire et le collège. Chez les enseignants, il y a du rejet mais aussi de la demande. Le conseiller y répond avec passion, au service des jeunes des campagnes comme des quartiers en difficultés.

Un chercheur dans la cuisine d'Ernestine

En même temps, il s'en va désormais tous les deux ans au Brésil pour approfondir l'apprentissage de la citoyenneté dans les favelas, les communautés de base, et le faire savoir en France. En 1985, sort son premier livre, des histoires, des récits de vie déjà : « Brésil, le défi des communautés. »  En 1986, il glisse un recueil de poésies, en français et aussi, cette fois, dans ce gallo qui, dit-il, « chante en moi ». Ernestine y a peut-être mis son grain de sel.

Ernestine est dame de cantine à Concoret, au cœur de Brocéliande. Ils se sont rencontrés dans une assemblée gallèse. Après un mémoire de maîtrise (master aujourd'hui) de phonologie, le sociolinguiste Christian Leray a décidé de poursuivre ses recherches « à partir de l'histoire de vie d'une personne du pays gallo. » Pendant cinq ans, environ une fois par mois, Ernestine reçoit Christian dans sa cuisine, le magnétophone tourne. « Je ne lui ai jamais demandé de parler en gallo, je regardais à quel moment elle passait du gallo au français et inversement, comment s'opéraient les changements de code. » Il en fait sa thèse de doctorat devenue un livre en 1995.

Le Breton-Brésilien Christian Leray, ses mots, sa vie : quelle histoire !

La musique de Villa-Lobos

Pendant ce temps, les aller-retour Bretagne-Brésil, gallo-portugais, ne cessent pas.  En 1987 à Rennes, ont lieu des rencontres France-Brésil. Il en est, bien sûr, avec entre autres Sylvia de Menez, une brésilienne qui donne des cours à la fac, vit à Tremblay, dans le pays de Fougères, et dont les beaux-parents parlent le gallo : « Elle m'a toujours dit : les bonnes relations avec ma belle-famille tiennent aux liens entre le gallo et le portugais. »

Avec elle, il fait jouer à des élèves de Tremblay « Capitaine des sables » de Jorge Amado dont les héros sont les gamins des rues de Salvador de Bahia. Des Bachianas de Villa-Lobos, qui marient Bach et les musiques populaires brésiliennes, sont aussi interprétées à Rennes. Christian Leray est totalement chez lui : « Tout l'intérêt de l'interculturel est dans ces passerelles entre sa culture d'origine et la culture de l'autre, repète-t-il. Mais il faut d'abord être bien avec soi-même. Pour savoir où aller, où cheminer, il faut savoir d'où l'on vient. »

C'est ce qu'il aime retrouver au Brésil dans la démarche de Paulo Freire où l'acquisition des savoirs part des gens eux-mêmes et amène naturellement à la citoyenneté, à se prendre en charge collectivement, à se parler. La démocratie à la base. Christian Leray adore la roda brésilienne : « Quand on est en cercle, il n'y a pas de hiérarchie, on parle beaucoup plus facilement. »

Le Breton-Brésilien Christian Leray, ses mots, sa vie : quelle histoire !

Tout peut commencer quand l'homme découvre que sa vie peut s'écrire

Au fond, Christian Leray carbure à la parole des gens de peu, comme le gallo de son enfance. Et cette parole, il aime la recueillir, la toucher, la coucher sur le papier. Son livre de récits brésiliens de 1985 le disait bien : «  Tout commence, tout peut commencer lorsque les hommes découvrent les mots de leur propre histoire et plus particulièrement que leur vie peut s'écrire, qu'il y a place pour elle dans l'histoire. » La vie des paysans sans terre comme celle d'Ernestine la cantinière.

Pas étonnant que le livre ait attiré l'attention de Gaston Pineau, fervent promoteur des histoires de vie.  Un long compagnonnage a alors commencé, principalement à l' « Association internationale des histoires de vie en formation » (ASIHVIF) dont Christian Leray est devenu l'un des animateurs. Il participe aussi au Réseau des écoles de citoyens, RÉCit. Également à l'Union des Associations Interculturelles de Rennes (UAIR).

C'est là, d'ailleurs, qu'a germé le dernier livre du sociolinguiste, retraité-chercheur de 67 ans aussi modeste qu'infatigable. Il vient de co-écrire « L'arbre à palabres et à récits » où se croisent deux récits de vie : le sien, cette fois, et celui d'une Franco-Nigérienne engagée dans la défense des droits des femmes, Fatimata Hamey-Warou. Les voilà tous les deux qui racontent leur histoire comme sous l'arbre à palabres ou dans une roda brésilienne. « L'histoire de vie, dit souvent Christian Leray, permet de faire émerger son être, cela aide ensuite à aller vers les autres. »  Aller vers les autres, lui, n'en aura jamais fini. 

Michel Rouger

L'arbre à palabres et à récits,
230 pages, 23 €, Éd. L'Harmattan.






1.Posté par Castel Jean le 05/12/2014 15:20
Bonjour,

Bravo pour ce regard humaniste fondé sur ces approches personnelles, intimes mêmes.
Cela donne aussi tout son sens à l'action quotidienne menée avec d'autres. Je pense particulièrement à cette action que mène Fatimata, soutenu par Christian, envers les personnes âgées immigrées pour lutter contre l'oubli, l'isolement, pour l'accès aux droits et d'abord au droit à la parole.
Savoir qu'à l'heure où leurs engagements sont mis en valeur ici, leur action, pourtant essentielle, conforme aux volontés politiques affichées, est menacée par un manque de moyens financiers! Il nous faut absolument réagir et trouver les moyens de persévérer !

2.Posté par Derennes jacky le 07/12/2014 20:05
encore un bel exemple démontrant que le bilinguisme fonde la réussite des parcours scolaires et cultive l'humanité des peuples.

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Le billet de la semaine

​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

Nono



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