Vu, lu, entendu... Travail

Travailleurs en esat : « Différents et compétents ! »


06/06/2014

Le dispositif "Différent et Compétent" est né en Bretagne en 2001 pour reconnaître les compétences des ouvrières et ouvriers d’est et d’entreprises adaptées. Il a depuis essaimé dans quinze pôles régionaux de France au sein de 474 établissements. Ce sont 5 923 personnes déficientes intellectuelles qui ont ainsi été reconnues dans leurs compétences.




Des femmes et des hommes de métier en esat
Ce film, réalisé par "Différent et Compétent" grâce au concours du Fonds social européen, présente quatre témoignages de professionnels d'esat dans différents métiers. C'est la preuve, s’il en faut, que… le professionnalisme n'a pas de sexe. L'Esat est un lieu de professionnalisation où il n'est pas ajouté de différence à la différence, les métiers sont rendus les plus accessibles possibles quel que soit le genre.
 
Réalisatrice : Manon Faillenet ; prise de vue : Antoine Tracou ; prise de son : Emmanuelle Sabouraud ; interviews : Tugdual Ruellan ; mixage : Jean-François Briand.

Une initiative bretonne

Nous sommes en 2002…. La Loi du 17 janvier, dite de modernisation sociale, est alors en cours d’élaboration. Elle prévoit de reconnaître la VAE, Validation des acquis de l’expérience. Gérard Brière et Christian Guitton, tous deux directeurs d’établissements en Ille-et-Vilaine, s’interrogent sur la manière de valoriser les compétences des ouvriers qu’ils accompagnent et qui risquent d’être exclus de ce dispositif règlementaire, contraint et venu des hautes sphères académiques. Avec deux autres collègues du département, ils proposent aux ouvrières et ouvriers des stages et expériences professionnelles divers au sein de leurs établissements et ne tardent pas à constater de notables évolutions. 
 
En 2001, ces quatre établissements, gérés par de petites associations, formalisent une coopération départementale avec pour objectif, la reconnaissance des compétences de chaque personne, quel que soit leur niveau de compétence et de performance. Quelques mois après, leur initiative est reconnue par le Fonds social européen dans le cadre du programme Equal. Vingt-quatre esat se rassemblent autour de ce projet et Pierrot Amoureux rejoint le collectif naissant. Avec Christian Guitton, président de l'association régionale, Emmanuel Brivot, représentant le ministère de l'agriculture, Jean-Yvon Cabioc'h, représentant l’Education nationale, et Gérard Breillot, aujourd’hui directeur d’esat, ils s’attachent à « opérationnaliser la feuille de route ».

Remise des attestations de compétences à plus de 300 ouvrières et ouvriers, à Saint-Brieuc, le 3 juillet 2014.
Remise des attestations de compétences à plus de 300 ouvrières et ouvriers, à Saint-Brieuc, le 3 juillet 2014.

Une reconnaissance dans le droit commun

Des formations actions voient le jour. C’est sans doute la première fois en France que moniteurs, ouvriers en situation de handicap intellectuel et responsables de direction réfléchissent ensemble à leur métier et à leur évolution dans l’entreprise : « Nous nous efforçons alors de rendre accessibles les référentiels métiers pour que les personnes puissent y être reconnues, confie Christian Guitton. Chacun devient auteur de son projet. » 
 
Trois niveaux sont élaborés pour permettre à tous les ouvriers de s’inscrire dans la démarche : concret (je montre ce que je fais), abstrait (j'explique ce que je sais faire), transfert (je compare et j'adapte afin de mettre en œuvre ma compétence ailleurs). Chacun à son rythme constitue un dossier de preuve qu'il présente à un jury, accompagné de son moniteur. Au cours d'un entretien de valorisation, un jury, constitué de représentants de l'entreprise, de professionnels et de représentants de l'organisme certificateur, reconnaît les compétences présentées par rapport aux attendus des référentiels métiers de droit commun. Cette dynamique influe sur l'ensemble de l'établissement qui renforce ainsi son « organisation apprenante ».

Les quatre directeurs fondateurs de "Différent et Compétent". De gauche à droite : René Gendrot, Christian Guitton, Gérard Brière et Roland Louët.
Les quatre directeurs fondateurs de "Différent et Compétent". De gauche à droite : René Gendrot, Christian Guitton, Gérard Brière et Roland Louët.

Influence sur l’écriture du texte de loi

En 2005, d'autres établissements de Bretagne rejoignent le dispositif Différent et Compétent et créent l’Aresat, Association régionale des esat et entreprises adaptées de Bretagne, aujourd’hui coordonnée par Yoann Piplin. Elle pérennise les actions au-delà du projet européen grâce à un financement mutualisé des établissements. C’est à cette période qu’un décret est en cours d’écriture, relatif à « la formation, à la démarche de reconnaissance des savoir-faire et des compétences et à la validation des acquis de l’expérience des travailleurs handicapés accueillis en établissements ou services d’aide par le travail. » 
 
Les porteurs du projet Différent et Compétent viennent juste de faire paraître leur premier livre « Travailleur handicapés en Esat : reconnaître leur expérience », sous la direction de Patrice Leguy. Par chance, l’ouvrage tombe entre les mains de Thierry Boulissière de la Direction générale de l’action sociale : « J’ai pris alors contact avec les porteurs du projet Différent et Compétent, se souvient-il, et ai réellement pris conscience de l'importance de l’amont, des phases de préparation, tout ce travail d'accompagnement des personnes handicapées. Nous n’aurions jamais autant insisté dans le décret sur la démarche de reconnaissance des savoir-faire et des compétences s'il n'y avait pas eu ces échanges préalables avec Différent et Compétent. »

Une construction progressive dans l'expérimentation

Née en Bretagne, la démarche a depuis essaimé au  sein de collectifs régionaux. « Ce métissage permanent d'expériences de terrain, la formalisation de celle-ci, le croisement avec des "universitaires" ont  permis, estime Pierrot Amoureux, la construction progressive et l'ajustement de la démarche. » 
 
Une équipe de coordonnateurs assure dans les régions à la fois l'animation, la promotion, le développement de cette démarche. Dans le même temps, Les coordonnateurs assurent les formations nécessaires à la mise en œuvre du dispositif. « En intervenant pour les formations dans les différentes régions, poursuit Pierrot Amoureux, ils croisent leurs interventions, leurs sensibilités autour du dispositif. Ces apprentissages et modalités de formalisation ont largement contribué à la construction identitaire du dispositif Différent et Compétent ». 

Lors d'une réunion des coordinateurs de toute la France
Lors d'une réunion des coordinateurs de toute la France

Essaimage dans toute la France

En 2012, comme une traînée de poudre, l’idée essaime dans toute la France. L’association «Différent et Compétent Réseau» est créée. Ce réseau, aujourd'hui dirigé par Magdeleine Grison et présidé par Christian Guitton, est constitué de 474 établissements répartis dans 15 pôles régionaux de France. Ce sont 5 923 personnes qui ont été reconnues à ce jour. Le 3 juillet 2014, à Saint-Brieuc (Côtes d'Armor), 329 personnes ont à nouveau reçu leur attestation de compétence, dans 15 métiers différents, avec toujours cette même émotion et cette explosion de sourires. 
 
La démarche ne cesse depuis de s'enrichir, notamment grâce à de belles rencontres comme celle avec Claire et Marc Héber-Sufrin, cofondateurs des réseaux d’échanges de savoir. « Cette démarche, confie Christian Guitton, met les personnes en confiance, leur donne envie d’aller plus loin et de s’engager dans la découverte de nouvelles compétences. Nous les aidons ainsi à devenir plus autonomes dans le travail mais aussi dans leur vie. »

T. R.
 
POUR ALLER PLUS LOIN 

Deux ouvrages :
« Travailleurs handicapés en esat : reconnaître leur expérience – 24 esat coopèrent pour valoriser les compétences acquises », Patrice Leguy (Editions Erès, 2007 – 189 pages).
« Handicap, reconnaissance et formation tout au long de la vie – 295 esat en réseaux : lieux d’innovation sociale et d’ingénierie de formation » sous la direction de Patrice Leguy avec Christian Guitton et Pierrot Amoureux (Editions Erès, 2013 – 384 pages).


Tags : handicap




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Le billet de la semaine

​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono