Arts Plastiques

On se soigne au graffiti à l'hôpital psychiatrique


22/06/2012

A Rennes, l’hôpital psychiatrique Guillaume Régnier a placé de hauts grillages autour de l’unique terrasse de patients. Des grilles grises serrées recouvrent les façades de bâtiments neufs. Pourtant, l'hôpital prône l'ouverture sur le monde en soutenant les activités artistiques. Ainsi, Isabelle Lebreton, infirmière art-thérapeute, mêle avec son équipe graffiti et soin aux patients.




On se soigne au graffiti à l'hôpital psychiatrique
Plusieurs personnes sont venues pour « l'activité », celle du mardi à 14h. Setro, le graffeur professionnel, a apporté des galettes et du jus d'orange. L'ambiance s'installe. Les nouvelles se prennent : « Tu dors à l'hôpital en ce moment ? ». Certains parlent et s'agitent, d'autres s'assoient silencieux au coin de la grande table. Tous sont très attentifs. Isabelle tient le calendrier et Setro, la maquette de la fresque en main. Ils ont une commande à honorer. Un graffiti en fresque où chacun a un rôle à dessiner, où chacun maniera sa bombe comme les clefs d'un genier. Pour l'heure, crayons et gomme pour tout le monde, Isabelle et l'équipe de soignants et les patients.

« La relation s’établit autour de l'activité, pas forcément autour de la parole »

Tout a commencé en 2007 avec un jeune patient de 18 ans, atteint de mal être important. Isabelle raconte : « La maladie avait fait qu’il y avait une cassure importante, avec ses amis, sa famille. C’était très difficile pour lui de se battre avec ce mal-être et en même temps de se dire qu'il n'était plus comme avant. Il y avait un repli sur soi, une absence de communication avec les autres. Il avait tendance à se déprécier. Et puis, l'isolement enferme.

Ce jeune, il fallait à tout prix préserver ce qui restait. » Isabelle l'écoute raconter sa passion du jonglage : ils fabriquent ensemble des balles en cuir. Vient la fabrication d'un bâton de pluie. Puis, « tout à coup », l'idée du graff apparaît. Isabelle sourit : «  Moi, je n’y connaissais rien. Je n’y connais toujours rien, j’ai juste un peu plus de pratique ! (…) Le premier test était désastreux, pour lui comme pour moi ! On a fait des pochoirs avec un résultat rigolo mais ce n'était pas un vrai graff. » Isabelle se rembrunit : « Tout sauf un graff, en fait. Et on sent que ça devient important pour la personne. Là, ce n’était pas une bonne expérience ».

La tête d’Isabelle Lebreton se penche : « La relation s’établit autour de l'activité, pas forcément autour de la parole. Ce n’est pas comme un entretien avec un psychologue par exemple où la parole est d’emblée utilisée pour faire travailler la personne». Isabelle parle doucement, à débit variable. On se laisse porter par son flow, ses hésitations, sa délicatesse. Isabelle apaise et le veut bien : « On est dans la rencontre, on s'interroge : qu’est ce qui ne va pas, qu’est ce qui fait mal, comment on va pouvoir aider, travailler sur des choses qui sont, je dirais, saines comme des envies, des désirs... On va se saisir d’un mot, d’une idée pour lancer la personne.(...) On les engage dans un projet d’œuvres conséquent ».

Sur ces murs oppressants, ils dessinent à la bombe ce nouvel horizon

L’association « Ensemble » du service du Dr Kersauze, psychiatre, met Isabelle en relation avec Setro. Très vite, Isabelle se rend compte des effets positifs de cette rencontre. « Le jeune était  beaucoup plus posé, en admiration devant Setro. Je me suis mise en retrait pour l’élaboration du graff de l’entrée de l’atelier mais je participais. Et là, c’est le patient qui me conseillait, qui me corrigeait ! » rit-elle. Le graff terminé, le jeune annonce : « J’ai fait le graff ». Lui qui était incapable de s'attribuer une création, une certaine originalité, « il pouvait s’affirmer, exister à travers ce graff ».

A partir de là, Isabelle veut continuer à développer le partenariat avec Setro qui, rémunéré par l’hôpital, reste étranger au corps médical, sans formation particulière. Il fait partie d'un collectif de danse hip-hop « Engrenages ». Plusieurs patients aux pathologies différentes sont intéressés. Des activités de danse, puis le graff avec Setro se mettent en place. Dans l’atelier, Setro reprend une technique, recadre des idées, invite à en développer... La sympathie et le respect mutuel sont liés directement par la passion du graff et de la culture hip-hop. Autour de la table, on lui parle rappeurs, lettrages de graff...

On montre ses productions personnelles sur feuille Canson, on raconte quelques chansons... Dans l'univers revendicatif du hip-hop, Isabelle a trouvé une force : « L’individu réagit à la maladie avec ce qu’il est. Il faut toujours personnaliser. On reçoit des jeunes qui vont mal et si on veut aller à la rencontre de ces personnes, pour leur mieux-être, il faut essayer de leur montrer un autre horizon que la maladie, le lieu de soin »... Leur monde à soi devient un monde à soigner. Alors, sur ces murs oppressants, ils dessinent à la bombe ce nouvel horizon.

Devant sa partie de fresque, Isabelle ne s’explique toujours pas le succès du graff

Derrière son apparente fragilité caractérisée par sa douceur, Isabelle s’est faite entendre pour continuer. Elle se reconnaît chanceuse du soutien apporté par l'hôpital. Elle s’amuse encore des rencontres fortuites et opportunes qui permettent les projets. Invitée à une soirée chez un ami, Isabelle rencontre le directeur d’une société de travaux publics qui recherche un graffeur. Elle pense à Setro et parle de son groupe de jeunes patients passionnés par le graff. Intéressé, le directeur invite le groupe, chapeauté par Setro, à faire la fresque. S'ensuit en 2009 un partenariat entre l'association, l'hôpital et l'entreprise.

Une commande. Isabelle reconnaît l’enjeu : « Là, c’est différent. On a une contrainte. Il fallait que ça représente l’activité de l’entreprise. Il y avait moins de liberté mais en même temps, ça montrait la réalité des choses aussi. (…) Et puis, on a fait un graff dans la Cité qui est vu dans la zone industrielle, où il y a du passage. Pour la culture du graff, il faut qu’il soit vu ». L'équipe est bien reçue par l'entreprise jusqu’à être invitée à un repas du personnel : « C’était donc intéressant d’aller vers ce monde professionnel. Cette richesse humaine a permis de peut-être montrer une autre image des travaux publics, mais de la psychiatrie aussi. Et bien sûr, une autre image du graff, même s’il est de plus en plus reconnu et accepté ». En 2010, la fondation Réunica leur attribue le Grand prix Etoile de la Culture. Une fierté, un beau symbole pour toute l'équipe. Il faut aller le chercher à Paris, monter sur scène... Les yeux d'Isabelle sourient au loin : « C’était l’aventure, et une belle aventure ».

En 2012, l'entreprise a décidé de reconduire un projet : une cabine de chantier à customiser. C'est alors sous le hangar de l'entreprise que s'affairent patients et soignants, tous de blanc vêtus. Ils préparent en parallèle une fresque mise à l'honneur aux Transmusicales de l'an prochain à Rennes. Devant sa partie de fresque, Isabelle ne s’explique toujours pas le succès du graff auprès de ces jeunes adultes. Pourtant, autour d'elle, pas un mot.

Seules les couleurs, le souffle précis de la bombe, le cliquetis des billes qui s’entrechoquent résonnent dans le hangar. Les regards concentrés foudroient le croquis de leur graff. Des mains multicolores tempèrent une pression d'index pour faire (enfin!) des traits fins. Une pulvérisation colorée teste dans l'air une nouvelle bombe pour faire l'effet dont Setro donne le secret. Ces giclées nettes de peinture éclatante, le remplissage pressurisé de contours souhaités, le sssht de la bombe comme un secret qu'on livre joliment, puis le résultat flamboyant, c’est simplement apaisant.

Violette Goarant






1.Posté par Marie-Anne Divet le 29/06/2012 19:01
J'adore lire le dernier paragraphe, c'est comme si j'y étais !
Vive l'art, quelque chose que nous partageons sans limite d'âge, de santé, de niveau social, d'études, de...... peu importe quoi car c'est notre émotion qui parle.

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