Migrants

A Laval, des réfugiés interprètent « Les Suppliantes », leur histoire


23/06/2016

Le drame des réfugiés est aussi ancien que l'humanité. « Les Suppliantes », la tragédie grecque écrite il y a 2 500 ans par Eschyle, est ainsi d'une modernité criante. A Laval, le comédien Jean-Luc Bansard a réuni des réfugiés pour la jouer. Bouleversant pour eux et pour nous.




Lors d'un filage le 7 juin
Lors d'un filage le 7 juin

Jean-Luc Bansard est bien connu des lecteurs d'Histoires Ordinaires. En montant « Les Suppliantes » d'Eschyle avec des réfugiés, le comédien ouvrier, à la tête du Théâtre du Tiroir à Laval, reste plus que jamais un passeur dans le théâtre du monde. En 2015, alors que les réfugiés affluent en Europe, il s'implique aussitôt avec les armes de l'homme de théâtre. "Les Suppliantes" lui saute à l'esprit : la tragédie d'Eschyle, ces femmes fuyant l'Egypte, échouant sur les côtes grecques, c'est leur histoire. Et ils iront eux-mêmes la partager sur scène. 

Il lance un "chantier citoyen" (voir la vidéo ci-contre : "Pourquoi Les Suppliantes ?") En septembre,  il part à la recherche de sa troupe dans les associations soutenant les migrants : France Terre d'Asile, le Secours Catholique…  Peu à peu, il en regroupera une quinzaine venant de neuf pays différents : Syrie, Erythrée, Mongolie, Kosovo, Albanie, Guinée, Algérie, Tunisie, Afghanistan, Afrique centrale… Au fil des répétitions, les chiffres varieront : chez les réfugiés, les journées sont fragiles, comme les vies. 

A Laval, des réfugiés interprètent « Les Suppliantes », leur histoire

Walid le Syrien : « En quelque sorte, Eschyle a prévu que Daech arriverait »

En septembre, Walid venait juste d'arriver de Syrie, accueilli avec sa femme et sa fille par un couple d'amis. Jean-Luc Bansard lui a confié le rôle de Danaos, le père des Suppliantes. Walid, le prof de français, le chrétien de Qal`at al-Madhīq, dans l'ouest de la Syrie, célèbre par les ruines antiques d' Apamée, a souvent le cœur qui déborde ; plus d'une fois, pendant les répétitions, sa voix a chancelé.

 « Je suis venu pour sauver ma femme, menacée par l'État islamique », explique-t-il.  « C'est la première fois, ajoute-t-il, que je fais du théâtre, ça exprime vraiment ce que nous ressentons. En quelque sorte, Eschyle a prévu que Daech arriverait. » Dans la vie comme à la scène, difficile de prévoir l'avenir. Son fils est resté là-bas à Damas et il espère bien qu'ils se retrouveront tous ensemble un jour au pays :  « C'est nous qui devrons reconstruire la Syrie. »

Malek (à g.) et Jean-Luc Bansard
Malek (à g.) et Jean-Luc Bansard

Malek, l'Algérien : « Quand je viens, la vérité, je suis soulagé »

Malek, lui, faisait de l'alphabétisation au Secours Catholique quand Jean-Luc Bansard est passé à la recherche d'acteurs. « "C'est une histoire comme la vôtre" a-t-il dit ». Originaire de Sétif, en Algérie, Malek était encore plus éloigné du théâtre : il était policier, membre de la brigade spéciale anti-terroriste. Dans les années noires du terrorisme, sa patrouille a été prise dans une embuscade, la voiture a sauté sur une bombe, il souffre toujours du dos. Quand il a quitté la police en 2012, on avait perdu son dossier. Le voilà à Laval.

« J'aime travailler avec Jean-Luc, dit-il, il a une mentalité internationale. » Bien que tout-à-fait à l'aise en français, il parle arabe dans la pièce : la musique des Suppliantes, c'est aussi la demi-douzaine de langues des réfugiés. « Dans ma situation, parfois je suis démoralisé, ajoute Malek, mais quand je viens, la vérité, je suis soulagé, cette pièce m'a donné l'espoir dans la vie. »

Une trentaine d'acteurs réfugiés et lavallois

Ce soir-là, à quatre jours de la première, les réfugiés étaient en filage (sur la vidéo ci-contre, un filage précédent). Avec les comédiens lavallois amateurs qui les accompagnent (la pièce réunit quelque trente acteurs au total), Walid, Malek, Odko, venue de Mongolie avec son mari Eegii, Vera et Pranvera les Albanaises, Zérit l'Érythréen, Elezi et Nuredini les Kosovars et tous les autres ont commencé à s'échauffer corps et voix. Ensuite, le chœur des femmes s'est formé, le silence s'est fait,  le chant de la tragédie grecque a alors empli la scène. Superbe chant créé par le musicien de la compagnie, Olivier Messager, parvenu à fondre dans une même couleur des parlers différents. 

Par la voix des Suppliantes, de Danaos et du Prince d'Argos, les réfugiés de Laval racontent « l'exil effréné par delà les dangers de la mer », ​relayent la lutte des Egyptiennes du temps jadis pour leur liberté, vibrent pour la démocratie et pour la rencontre entre les peuples. Depuis le 11 juin, un chant de fraternité se fait entendre ainsi en Mayenne. La troupe réunie par Jean-Luc Bansard va se produire de nouveau le 20 juin à Château-Gontier puis reviendra en septembre sur les scènes du département et, on peut l'espérer, au-delà. 

Michel Rouger
(Photos : Bernard Louvel)

Lire aussi : 
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Images d'un filage






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Manuel Valls s'était engagé à soutenir le vainqueur de la primaire : c'est non, il va voter Macron. François Fillon avait déclaré qu'il ne serait plus candidat s'il était mis en examen ; ben non, je reste. Telle est la parole aujourd'hui de deux anciens premiers ministres rêvant de devenir chefs d'État. Le déshonneur assumé, revendiqué même au nom de l'intérêt supérieur de la Nation quand il ne s'agit que d'intérêt personnel : rebondir en tuant enfin le PS pour l'un, se mettre à l'abri de la justice pour l'autre. De quoi favoriser un peu plus les paroles extrêmes, les mensonges de Marine Le Pen, les bons mots de Jean-Luc Mélenchon. D'inciter les électeurs à rester silencieux le 23 avril. De laisser pour de bon la démocratie sans voix.

Michel Rouger

30/03/2017

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