Éducation

Quand des profs de prépa font entrer les migrants au lycée


16/06/2016

Carine Ernoult est enseignante à Rennes et c’est au cœur même de son lycée qu’elle s’est investie dans l’aide aux migrants. Une véritable gageure. Et le combat n'est pas fini.




Carine Ernoult est entourée d'un collectif de profs et d'élèves
Carine Ernoult est entourée d'un collectif de profs et d'élèves
Repas de fin d’année scolaire au bistrot Chez Théo, à Rennes. Un rendez-vous annuel ordinaire pour ces profs du lycée Chateaubriand, situé à quelques encâblures de là. A un détail près : leurs élèves sont sans-papiers, Somaliens, Syriens, Irakiens ou Bangladais, et ils suivent des cours de français tous les mardis dans l’enceinte du lycée. A l’initiative de ce cours pas comme les autres : des enseignant-e-s de langues vivantes, de lettres, et Carine Ernoult, prof d’anglais en classes préparatoires à « Châto » depuis huit ans. 

« Je militais déjà au sein du MRAP et de RESF, mais le vrai déclic, ce fut la photo du petit Aylan, diffusée dans la presse française le 2 septembre 2015 », raconte cette enseignante décidée aux grands yeux clairs. C’est à son initiative que naît le collectif ‘’Châto Sans Frontières’’ en septembre dernier, près de 70 profs et autant d'élèves qui cherchent à agir concrètement en faveur des migrants. Il s’agit alors, raconte Carine, « de sensibiliser les élèves aux dangers des discours extrêmes, à la haine, au rejet des migrants. Et depuis les attentats du 7 janvier et du 13 novembre, c’était plus que jamais nécessaire. »

Recrutement au campement des migrants

Dès la rentrée, les enseignants rendent visite à des Somaliens qui, faute de solution du 115, campent aux abords du camping des Gayeulles, dans le nord de Rennes. Deux mois plus tard, le collectif convainc le proviseur de Chateaubriand d’accueillir chaque semaine, dans l’enceinte même du lycée, un cours de français pour les étrangers. Un planning est affiché dans la salle des profs : vaille que vaille, ces enseignantes de lettres classiques et  modernes, de cinéma ou d’anglais assurent bénévolement les cours, tout au long de l’année scolaire.  

Les élèves s’avèrent peu nombreux, certains s’en sont allés en cours d’année. D’autres sont restés : les voilà presque tous réunis ce jour-là, attablés autour d'une pizza. Carine traduit le menu en anglais à Kahine, un jeune Somalien de 28 ans : « Do you want chicken in your pizza ? » « oui, c’est bien », répond le jeune homme dans un français encore un peu hésitant. Il y a deux ans, il a quitté son pays et traversé la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Kahine veut encore progresser en français pour pouvoir se former à un métier. 

Repas de fin d'année pour les  élèves étrangers et leurs profs dont Carine Ernoult (à g.)
Repas de fin d'année pour les élèves étrangers et leurs profs dont Carine Ernoult (à g.)

"On bricole avec peu de moyens"

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Au détour de réunions avec des enseignants et le collectif d’aide aux sans-papiers, cet hiver, le collectif ‘’Châto Sans Frontières’’ est  alerté sur une autre problématique : la Bretagne est alors la seule académie de France qui ne dispose pas d’un CASNAV, un dispositif qui permet le suivi des élèves étrangers, ainsi que la formation et le recrutement d’enseignants spécialisés (1). Et depuis la rentrée 2015, la situation ne s'est pas arrangée.

Philippe Blanchet, chercheur à l’Université Rennes 2 et responsable du Master de Français Langue Etrangère avait alerté le Recteur d’Académie : « La Bretagne accueille plus de migrants que les académies de Nantes ou de Rouen, et pourtant il n’y a pas de dispositif digne de ce nom dans l’académie de Rennes ! Et ce sont les jeunes étrangers primo-arrivants qui en font les frais. » 

Julie Serieys, enseignante de Français Langue Seconde dans plusieurs établissements rennais, le confirme : « Ces jeunes ont 365 jours de français et après, c’est fini ! Il n’y a pas de dispositif institutionnel pour les accompagner dans leur scolarité et la maîtrise de la langue. On bricole avec peu de moyens et on a les maltraite.  Cela fait huit ans que j’enseigne, j’ai vu seulement cinq élèves poursuivre un parcours dit "normal" ! », s'indigne-t-elle. Contrairement à la France, certains États, par exemple l'Allemagne, les États-Unis ou la Suisse, ont développé des politiques ambitieuses d’intégration scolaire, qui portent aujourd’hui leurs fruits. 

Le regard déjà sur l'an prochain

La détermination des enseignants et des défenseurs des migrants n’a cependant pas été vaine : lors de sa nomination, le nouveau recteur d’académie a annoncé la création d’un CASNAV presque aussitôt. Mais les enseignants restent sur leurs gardes : avec des représentants syndicaux et des militants d'associations d'aide aux migrants, Carine Ernoult a rencontré la direction académique jeudi 9 juin : l’été approche, la rentrée, c’est déjà demain, et ce CASNAV ne doit pas être un dispositif au rabais. Pourtant, la direction académique a expliqué que tout se ferait à moyens constants. « J’espérais qu’ils débloqueraient des moyens supplémentaires mais ce n’est pas le cas, c’est décevant », raconte Carine Ernoult.

Quant aux profs et élèves du collectif "Châto sans frontières", ils s'organisent pour proposer d'autres cours bénévoles l’an prochain. Ils pourraient unir leurs forces à celle des étudiants de l'IEP de Rennes engagés aussi auprès des migrants. Carine regarde déjà son agenda pour la prochaine réunion.

Anna Quéré

(1)  CASNAV signifie, suite à une redéfinition intervenue en 2012, "Centre académique pour la scolarisation des enfants allophones nouvellement arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs."






1.Posté par Nabiyar le 16/06/2016 12:37
Française d'origine afghane, ancienne prof de l'université de Kaboul. Je préside l' association "Malalay-Afghanistan". On lutte pour la formation et l'éducation des femmes et des filles afghanes en Afghanistan.
Votre initiative me touche. J'espère pouvoir faire quelques choses pour ces êtres humains qui frappent à la porte de la France à Rennes
Cordialement.

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​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

Nono



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