Citoyenneté / Libertés

Une petite-fille de pieds-noirs : « La France est un pays de métissage »


20/04/2017

Lucile, petite-fille de pieds-noirs, a écrit ce témoignage nourri de l'histoire de sa famille. Un témoignage sensible, imprégné de valeurs humaines. Et une très belle parole à opposer aux électeurs du Front National.




« Lorsqu'à l'école nous parlions de nos origines, je me disais "petite-fille de pieds-noirs". Pour moi, ça ne voulait pas dire grand-chose, j'ai même cru venir d'une tribu amérindienne. Puis, en grandissant, j'ai compris que "la ferme" dont parlaient mes grands-parents n'était pas en Amérique mais en Afrique, en Algérie. Le couscous de ma grand-mère, le thé à la menthe et les gâteaux arabes que nous engloutissions avec mes cousins, les grandes démonstrations d'affection et les exclamations "ma fille !" et "mon fils !" de mes grands-parents... font partie de l'héritage de ma petite tribu de pieds-noirs. Au collège, lorsque l'on commence à nous expliquer l'histoire de France et du Monde, celle de mes grands-parents a soudain pris une autre couleur : ils avaient vécu une guerre. Je leur ai demandé de m'expliquer, je voulais comprendre, je voulais savoir ce qui c'était passé. Ils m'ont raconté, avec difficulté parfois, avec douleur même, leur guerre d'Algérie.

    Eux étaient pour l'indépendance de l'Algérie, ils pensaient le système colonisateur fondamentalement injuste. Ma grand-mère avait grandi à La Morissière, dans une petite ferme avec quelques bêtes, qu’exploitaient ses parents, eux-mêmes nés en Algérie française. Elle s'est mariée avec mon grand-père en 1956, au début des "troubles", comme les médias et les élus de l'époque disaient. Les festivités de mariage avaient été écourtées par le couvre-feu instauré par l'Etat français. Peu après, le FLN (Front de Libération Nationale, côté algérien) a fait brûler la petite ferme et a tué leurs bêtes. La famille était contre la colonisation mais ils restaient des pieds-noirs, donc des colonisateurs.

A cette époque, mes grands-parents avaient quitté la ferme et vivaient à Oran, avec leur 1er enfant (ma tante, née en 1957). Ma grand-mère raconte qu'à cause de leur opinion sur l'indépendance,  ils étaient en danger à Oran. L'OAS (Organisation Armée Secrète, côté français pieds-noirs) a posé une bombe dans leur voiture. Ils ont décidé de confier leurs 2 enfants (ma tante et mon oncle né en 1959),  à leurs parents qui avaient retrouvé un petit terrain à la Morissière. Un jour, en 1962, deux membres armés de l’OAS sont venus chercher mon grand-père, engagé dans la lutte contre la colonisation. Il a réussi à s’enfuir.

Mes grands-parents ont alors décidé de partir d’Algérie avec leurs 2 enfants. Ils se sont réfugiés chez les CRS qui les ont mis dans un avion pour Marseille. De là ils ont été dirigés sur Cherbourg, pour que mon grand-père, instructeur dans les arsenaux, puisse prendre un nouveau poste de travail. Ils n'avaient plus rien. Ils sont arrivés en France, en pleine crise du logement, et n’ont trouvé pour toute habitation, qu’une maison sans eau courante, sans électricité, sans meuble, isolée en campagne. Mais ils ont réussi à s'en sortir, à commencer une nouvelle vie en France et à donner une éducation à leurs deux puis bientôt trois enfants.

Je me souviens m'être dit que j'étais vraiment ignorante, je ne connaissais même pas l'histoire de ma propre famille. Histoire qui a pourtant eu un impact considérable sur mon histoire personnelle. Mon père est né à Cherbourg. Il a néanmoins eu le sentiment d’être sans racine : il n'est pas né ni n'a grandi au même endroit que ses frère et soeur. Le traumatisme de sa famille, cette guerre, cette déchirure, étaient renforcés par le fait que leur pays d’origine avait disparu : leur Algérie n'était plus. Mon père ne pouvait donc pas lui appartenir. Il s'est alors attaché à la France, plus particulièrement à cette terre d'accueil et de valeurs de solidarité et d'égalité. Ses grands-parents à lui ne savaient ni lire ni écrire. Lui est devenu enseignant chercheur, poussé par une envie de tirer parti de tout ce que la France pouvait lui offrir, poussé par une certaine rage de réussir, pour pouvoir offrir à son tour. 

Mon père et ma mère nous ont élevés, ma fratrie et moi, dans ces valeurs-là. Dans cette idée que la France est un pays de partage, de métissage, d'éducation. Que cette terre a énormément à donner, que les gens qui la composent ont chacun une histoire qui crée leur identité et que chacune de ces histoires mérite d'être entendue. Alors aujourd'hui, j'ai peur. Peur que leur France disparaisse dans la méfiance de l'autre, autre qui est pourtant lui aussi un être humain, avec son histoire à raconter. »





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A chaque instant, dans les quartiers et les villages, des Français, des Étrangers, des sans-papiers, des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, tout un petit peuple tricote sans bruit des solidarités ordinaires. Imperceptibles souvent aux esprits forts, dissimulés sous les slogans électoraux qui parlent du Peuple, ces solidarités populaires minuscules réparent, sauvegardent un tissu social fragile, créent et recréent de la fraternité, la plus précaire des valeurs républicaines. Pour la rédaction d'Histoires Ordinaires, il allait de soi qu'il fallait relayer sur un blog associé au site l'opération « 1001 histoires » organisée en 2017 par le mouvement ATD - Quart Monde. A partir d'aujourd'hui, des militants bretons d'ATD vont donc raconter des moments, des actions, de solidarité locale. Des instants de vraie vie. 

Michel Rouger

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