Vie rurale

Maria, femme de la terre, femme courage


21/10/2013

Au village de la Ricoulière, à Saint-Hilaire-des-Landes, sur les dernières terres bretonnes avant la Normandie, vit Maria, 78 ans. La terre et le progrès lui ont apporté le pire et le meilleur. L'ont sortie de la misère mais lui ont brisé le corps. Ont surtout emporté Jules.




Maria, femme de la terre, femme courage

maria.mp3 Maria, femme de la terre, femme courage.mp3  (2.74 Mo)


Quel beau jardin elle a, Maria ! Les parterres de fleurs, à l'avant de sa maison, annoncent  la couleur qui s'épanouit à l'arrière, en mille nuances, entre les arbres et les allées : Maria Vallée, 78 ans, sait apprivoiser sa terre. Cette terre rude qui l'a tant asservie.
 
Dans la maison, debout devant sa grande table, elle redevient enfant, la jeune Maria Ory. Sa voix en tremble encore. « Mes parents avaient un commis. Il avait 19 ans et ma sœur 18 ans. Elle est tombée enceinte. J'arrivais de l'école, j'avais 13 ans et demi. Papa me regarde et il me dit : "Il n'y aura plus de commis à la maison, c'est toi qui feras le commis." »

Maria, 13 ans, les pieds dans la terre

« Je suis restée à la ferme et j'ai fait le commis. On est parti dans un champ avec les chevaux et la charrue. Il m'a dit :  "Tu vas charruer ça". » Alors a commencé une jeunesse calvaire. « Parfois, je laissais mes sabots, ils me faisaient mal, je marchais nu-pieds dans la terre, il fallait tirer sur le brabant pour ne pas écorcher les pommiers. Je tournais trop court et les chevaux se prenaient dans les herses : j'appelais, les voisins disaient "c'est Maria" et ils venaient me déprendre. »
 
Le 4 octobre 1958, à 23 ans, Maria se libère enfin. Ce jour-là, elle se marie avec Jules, le fils Vallée, de la petite ferme du Rocher Rond. Aussitôt, elle part vivre là-bas, chez Jules et ses parents.  Les Vallée n'ont que 2 hectares et 2 vaches... Au bout de six mois, les parents consentent à partir : « Ils m'ont dit : "Tu nous mets dehors !" ».

Seulement, 2 hectares, ça ne suffit toujours pas. Les jeunes mariés songent à émigrer dans l'Allier, comme d'autres jeunes du coin. Mais l'attachement familial est trop fort, et surtout il y a « Le Grand Espoir » : la révolution agricole des années 60.  Quand il se marie, Jules a 26 ans et il est à fond dedans.

Jules sur le Ferguson de la CUMA vu par le sculpteur local Michel Denoual
Jules sur le Ferguson de la CUMA vu par le sculpteur local Michel Denoual

« Jules était de l'avant »

L'année précédente,  le vicaire de St Hilaire, l'abbé Hodebert, a fait venir Paul Havard, le délégué régional des CUMA (coopérative d'utilisation de matériel agricole). Aussitôt, une CUMA de dix adhérents se forme, Jules en est l'animateur et le premier chauffeur. Au début, il tracte même herses et semoirs avec la jeep acquise avec sa solde de militaire en Algérie ! Avant qu'arrive un tracteur Ferguson, le fameux « petit gris ».

Une certitude s'est enracinée profondément chez le jeune couple : le progrès technique et le travail de groupe vont les sortir de là, leur apporter le bonheur. « On n'a jamais eu d'argent, explique Maria, on empruntait au Crédit Agricole, on remboursait avec le salaire de Jules, on a agrandi la ferme comme ça. » Hectare après hectare. Pendant que Jules bosse à la CUMA, Maria arrache pierres, ajoncs et genêts sur les nouvelles terres. Tout en faisant bien sûr, le reste : les vaches, le linge au lavoir, les repas, les enfants... Courage des paysannes. 
 
Et le grand espoir prend forme. Terres et troupeaux grossissent. Sur les prairies, Jules ramène des vaches « hollandaises » bientôt traites à la machine. À la maison, le lave-linge, l'électroménager libèrent Maria qui a plus de temps pour ses quatre enfants. Oui, « Jules était de l'avant », comme dit Maria. Fort et courageux aussi. Pas le genre à se ménager ou à craindre des produits bons pour les cultures.

« Et puis, les tremblements l'ont pris »

« Pendant trois mois de l'année, il n'arrêtait pas de traiter : l'herbe, le maïs, le blé, tout. » Sans cabine sur le tracteur, sans lunettes, sans gants, sans masque, sans rien. « Parfois, il n'avait pas le temps de s'arrêter à midi. C'était vite, tout le temps, pour répondre aux demandes. Il mangeait sur son tracteur, les mains toutes jaunes. Je voyais les têtes de mort sur les bidons, je le lui disais, mais Jules c'était ça, c'était son boulot : "On ne va pas mourir pour ça". »
 
Au bout de vingt années de pulvérisateur, Lindane, Atrazine et autres poisons commencent à faire leur effet. « Il avait 50 ans. Il n'avait jamais été malade. Oh là là, non, jamais ! C'était un homme costaud, costaud. Il pesait 85 kg. Et puis, les tremblements l'ont pris. À la CUMA, on a dit : "Il a du mal à monter sur le tracteur". Quand il faisait la comptabilité, son écriture était moins lisible. On est allé voir le professeur Allain, à Rennes, spécialiste de Parkinson. Il m'a demandé ce que faisait mon mari, alors il a dit : "Ne cherchez pas ailleurs, ce sont les produits". »
 

Maria, femme de la terre, femme courage

« C'était le progrès mais un progrès qui a fait très mal »

Maria a sorti les photos. Elle regarde son homme sur son tracteur puis dans son lit. Sa voix chancelle : « On a vécu de belles choses, tout a été cassé. Tout doucement, il a diminué. Il est devenu comme un bout de bois tout raide, son dedans était mangé par les produits ; quand il est parti, il ne pesait que 35 kg. »
 
Jules est mort à 74 ans. Ses longues années d'affaiblissement, Maria les a vécues diminuée elle-même par ce travail acharné, notamment les travaux forcés de sa jeunesse, ses jambes d'adolescentes tordues par la terre et les chevaux. « Tout cassait partout, je ne pouvais plus marcher, j'ai dû être opérée des deux genoux. » Malgré ça, elle a gardé Jules « tout le temps à la maison », jusqu'au bout.
 
Il est parti depuis sept ans maintenant. Maria vit avec l'affection de ses quatre enfants, onze petits-enfants, cinq arrière-petits-enfants. Avec ses 400 € de retraite et les 700 € de la reversion de Jules. Une vie réussie, simple et héroïque. « C'était le progrès, a-t-elle résumé, mais un progrès qui a fait très mal. » Et Maria est repartie à son jardin, soigner ses plantes, ses bêtes, sa terre qui jamais ne peut la quitter.

Michel Rouger





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​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

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