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La belle aventure du Ciné Manivel au pays de Redon


31/10/2017

Voilà plus de trente ans que l’association Manivel a mis le cinéma au cœur de la vie des habitants du pays de Redon. Entre 190 000 et 210 000 spectateurs fréquentent chaque année les cinq salles, les festivals, débats et tables-rondes qui y sont organisés. Aucune autre ville française de moins de 10 000 habitants ne dispose d’un tel équipement. Quand un "pays" se réapproprie son accès à la culture... Récit avec Philippe Rouxel, au cœur de toute cette aventure.




manivel.mp3 Manivel.mp3  (18.26 Mo)


Ce soir-là, le 1er mai 1998, quelque sept-cents personnes se sont rassemblées dans les locaux désaffectés de Garnier à Redon. L’ancienne usine, fleuron de l’activité industrielle du secteur, a connu ses heures de gloire jusque dans les années 1970, réputée pour la qualité de ses machines agricoles. Comme tant d’autres, elle a fermé ses portes dans la douleur, laissant sur le carreau des centaines de familles. Dans le pays, on a tous dans notre entourage, quelqu’un qui se souvient. Ce soir-là, le cinéma Manivel, avec la CFDT et la CGT, rend hommage à la mémoire ouvrière.

Le temps d’une soirée, l’ancien hall d’expédition s’est transformé en salle de projection. On est dans l’ambiance, enveloppé des odeurs d’acier rouillé, les pieds dans les traces d’huile de moteur, indélébiles, qui ont marqué le sol. En première partie, d’anciens ouvriers de l’usine sont venus témoigner avant le film Les Virtuoses, réalisé par Mark Herman, dans lequel une fanfare tente de sauver l’honneur après la fermeture des mines de Grimlet en Angleterre. L’émotion est à son comble. Y compris chez Philippe, dont le père était ouvrier chez Garnier. La fiction a rejoint la réalité. Et c’est ce cinéma-là, ancré dans la vie et la citoyenneté, que Philippe Rouxel entend défendre et promouvoir avec son équipe.

Plan 16, du cinéma itinérant au pays

BEP de mécanicien moteur en poche, Philippe travaille quelque temps comme ouvrier à l’usine de fabrication de briquets à Redon. Mais il rêve d’images et de photographie. Il entre en formation chez un photographe à Baud et accueille avec une grande satisfaction, la proposition que lui fait en 1985 Murielle Sagorin, directrice de la Fédération d’animation rurale des pays de Vilaine : monter un circuit de cinéma itinérant sur le pays. La démarche, dénommée « Plan 16 », s’inspire de celle initiée à Ploudalmézeau dans le Finistère et en Ardèche, avec l’idée d’offrir des séances régulières de cinéma dans les petites communes du pays de Redon. Il y avait bien deux cinémas en ville mais ils n’étaient ouverts que trois jours par semaine. Le premier, privé, Le Damier, avait été créé en 1920. Le deuxième, Le Familial, avait vu le jour en 1947, au sein du patronage de la Saint-Conwoïon, grâce à l’abbé Delépine, alors vicaire à Redon.

Dans l’esprit de l’éducation populaire

Une centaine de bénévoles se rassemble autour du projet et un petit collectif se constitue dans chacune des douze communes. « Nous avons acheté un écran portatif et un projecteur 16 mm, se souvient Philippe. Chaque commune s’était engagée à équiper une salle en installant des rideaux occultants, une cabine de projection et des sièges confortables. » La dynamique associative est vivante et les spectateurs sont au rendez-vous. La projection se fait dans une salle municipale, parfois à la mairie elle-même, une soirée tous les quinze jours. « Peu à peu, poursuit Philippe, on découvrait le monde du cinéma et nous apprenions à gérer une programmation à partir d’un catalogue. »
 
Le choix est grand public, dans l’esprit de l’éducation populaire. Certains films sont purement divertissants, d’autres offrent un caractère culturel et font l’objet d’une table-ronde ou d’un débat à l’issue de la projection. En parallèle, sur le même principe, l’équipe lance Cinépouss’, une programmation destinée aux enfants avec une projection l’après-midi. Mais, pour bénéficier de la disponibilité de certains films, il faut attendre parfois six à sept mois après la sortie nationale… D’autres communes se manifestent pour rejoindre Plan 16 mais la fédération décide de mettre un terme à cette initiative. 

Manivel s’installe entre les deux cinémas

Trois ans après, avec trois amis, Marie-Christine Noury, Babette et Didier Hémery, Philippe rencontre les deux gérants des cinémas redonnais, alors en concurrence, pour proposer une programmation complémentaire Art et essai. Face à leur refus, le groupe crée l’association Manivel en août 1986 pour développer une offre supplémentaire et poursuivre l’aventure culturelle. Réunie à la Mapar, maison d’accueil du pays de Redon, une vingtaine de personnes rejoint le collectif.
 
Les projections commencent au théâtre municipal, une fois par mois. Pour ne pas être en concurrence avec les deux cinémas, l’association choisit des films anciens, inscrits au catalogue de la Ligue de l’enseignement. Deux séances sont proposées le vendredi, cinq le samedi et quatre le dimanche. De 14 h jusqu’à minuit, le public est au rendez-vous. La lanterne du projecteur de Manivel ne va pas s’arrêter de briller…

Trois salles de cinéma à Redon

En décembre 1986, le cinéma Le Familial ferme ses portes. Belle aubaine pour Manivel qui décide, un an plus tard, de louer le bâtiment et rallumer le projecteur. Enfin, le collectif dispose de sa propre salle. Constitué d’une cinquantaine de passionnés, il se lance dans une programmation commerciale, éclectique, avec une orientation Art et essai et la ferme intention de faire venir les films de son choix… jusqu’à Redon ! « Nous pouvions proposer des films chaque jour de la semaine avec une politique de programmation orientée vers le jeune public, des tarifs adaptés à tous et une ouverture tous les jours. Nous voulions que le cinéma entre dans la vie. »
 
Philippe intègre alors, à Rennes, une formation d’animateur à l’Institut régional du travail social et obtient son Defa. En 1988, il devient coordinateur salarié de l’équipe cinématographique, poste qu’il occupe toujours à ce jour. Le deuxième cinéma, Le Damier, et ses deux salles, ne peut plus faire face à la concurrence. Le gérant cède le fonds et les murs en septembre 1993 à Manivel qui reste toujours locataire du Familial. L’association développe désormais son activité dans trois salles.

Affiche de 2004 des Belles nuits de Vilaine
Affiche de 2004 des Belles nuits de Vilaine

Ecrans en plein air au-dessus des trains ou de l'eau

Il y a une autre idée qui trotte dans la tête de Philippe et de son équipe : faire voyager le cinéma et le faire sortir de la salle obscure. Le collectif va tenter une projection en plein-air en 1996, en plein centre-ville, à l’occasion de la rénovation de la gare. L’idée, totalement saugrenue, va séduire : tendre l’écran sous le pont où passe le train, au pied de la mairie. Au programme, Le Mécano de la Générale, film de 1926 réalisé par Clyde Bruckman et Buster Keaton.

Malgré un crachin persistant, près de six-cents personnes s’installent dans l’amphithéâtre urbain. L’effet est à son comble. Sur l’écran, le passage des trains fictifs s’entrecroise avec celui des trains réels juste au-dessus ! Séance en liberté pour un spectacle vivant… Comme à chaque séance, Michel, « l'homme aux bonbons », est présent et propose le contenu de son panier garni. Essai concluant.
 
L’année suivante, Manivel lance ses Belles nuits de Vilaine avec six séances au départ puis jusqu’à quinze. Touristes et habitants du pays de Redon apprécient ce moment de détente dans la fraîcheur des soirées d’été… Le public est ravi de la proposition qui associe au film, un événement, un repas, une animation. L’association dispose d’un projecteur autonome et d’un écran gonflable, facile à installer sur n’importe quel site. On se souvient de la projection de Titanic, de James Cameron : avec les Amis de la Batellerie, Manivel a tendu l’écran sur l’automoteur Le Pacifique, une toile de dix-sept mètres qui affleure l’eau du port de Redon. Les 1200 spectateurs voient réellement le navire sombrer ! Pour Les Enfants du marais, de Jean Becker, Manivel a prévu des assiettes d’anguilles à déguster après le film. Pour C’est quoi la vie, de François Dupeyron, on s’est installé dans le hangar agricole de Cécile et Patrice Monnier à Avessac et on débat du devenir du monde agricole.

Au cœur de la vie citoyenne

Manivel est devenu le cinéma du pays. Les salles disposent de projecteurs numériques et de caisses informatiques. Six à huit films sont alors proposés chaque semaine dans les trois salles. L’association est présente au cœur de la vie citoyenne et croise les débats de société. Avec la Mutuelle des pays de Vilaine et l’Assiette aux champs, elle propose, avant l’heure, une série de rencontres autour de l’agriculture, de la santé et de la protection de l’environnement.
 
Elle lance Cinéfilous, un festival de cinéma pour le jeune public. Pendant une dizaine d’années, avec la compagnie Casus Délire, elle propose aux enfants de courtes interventions théâtrales qui donnent les clés de compréhension du film. Reconnue au niveau national, elle accueille pendant trois jours, les représentants des trois cents cinémas qui proposent en France, une programmation Art et essai au jeune public. C’est la première fois que cette rencontre a lieu en dehors de Paris.

Entre 190 000 et 210 000 spectateurs chaque année

Depuis 2004, Manivel a son cinéma, sur les quais du port de Redon, avec cinq salles de projection.
Depuis 2004, Manivel a son cinéma, sur les quais du port de Redon, avec cinq salles de projection.
En 2000, coup d’accélérateur ! Un terrain à bâtir est disponible sur le port… juste sur le site de l’ancienne usine Garnier. Manivel décide de s’y installer pour construire "son" cinéma. Le projet est d’envergure avec un investissement de quelque 21 millions de francs. Mais les études sont favorables, tablant à l’époque sur une fréquentation annuelle de 100 000 spectateurs par an. Les banques donnent leur accord. Le nouveau cinéma sort de terre et ouvre ses portes en 2004. Toutes les prévisions ont été dépassées. Aujourd’hui, Manivel, ce sont cinq salles, une équipe de 18 salariés, une autre de 120 adhérents actifs. Entre 190 000 et 210 000 spectateurs fréquentent les salles chaque année. On vient au cinéma à Redon depuis toutes les communes du pays, jusqu’à trente-cinq kilomètres aux alentours. Il n’y a pas d’autres villes en France, de moins de 10 000 habitants, à disposer d’un tel équipement.
 
Manivel a ouvert un restaurant avec une équipe de trois cuisiniers qui propose chaque jour une assiette de produits locaux bio. L’association prévoit d’ouvrir deux autres salles en février 2018, actuellement en construction, pour répondre aux offres sans cesse croissantes. Elle est devenue quasiment indépendante financièrement, ne bénéficiant que de subventions (3% du chiffre d’affaires) au titre du classement Art et essai, comme tous les cinémas, et d’une aide des conseils départementaux d’Ille-et-Vilaine et du Morbihan, ainsi que des municipalités concernées par le festival Cinéfilous : Manivel est en effet l’opérateur pour quatorze cinémas associatifs de Bretagne et des Pays de la Loire. 

La revanche d’un pays oublié

Pour Philippe, le secret de la réussite réside avant tout dans la volonté des habitants : « Pendant longtemps, le pays de Redon a été oublié, ignoré, isolé. Les habitants veulent ardemment un accès à la culture, en proximité, sans être contraints d’aller le chercher dans les villes avoisinantes. Notre offre aujourd’hui est variée, adaptée à chaque public. Chacune et chacun, dans le pays, peut agir sur la programmation. Notre équipe est ouverte à toutes les suggestions et co-construit une offre en fonction d’un projet. Ainsi chaque semaine, une séance est montée avec un collectif local, une association ou une structure institutionnelle pour un débat, une table-ronde, une réflexion à l’issue d’un film ou d’un court-métrage. Le cinéma nous divertit, nous surprend, nous informe, nous fait réfléchir. Il est au cœur de notre vie, il est la vie. »

Texte et photos : Tugdual Ruellan.

POUR ALLER PLUS LOIN

AU PROGRAMME 
 
De passage à Redon, si l’envie vous prend d’aller au cinéma…
www.cinemanivel.fr
 

La belle aventure du Ciné Manivel au pays de Redon
LES CINÉMAS SE RACONTENT EN ILLE-ET-VILAINE
 
Maurice Blanchard, Marcel Perrichot et Jean Piccard, trois passionnés de cinéma, ont fait paraître en décembre 2002, un magnifique ouvrage sur les cinémas d’Ille-et-Vilaine : « nous avons souhaité y donner la parole à tous les passionnés bénévoles qui ont permis le maintien et le développement d’un cinéma de proximité et de qualité. » 

L’ouvrage rend hommage à tous ces bénévoles qui ont fait du département « une terre quelque peu atypique dans le paysage cinématographique français. Dans cette anthologie des anecdotes puisées au fond des mémoires, les auteurs font transparaître tout l’esprit collectif de l’âme bretonne, avec son avidité historique pour la culture et sa passion pour le cinéma. » L'histoire de Ciné Manivel y figure en bonne place...




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​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono