Asie-Pacifique

Et la vie de Karma, le petit nomade, bascula


28/05/2015

Karma Lejschey a 61 ans. Il vit au camp de réfugiés tibétains de Tashi Palkhiel à Pokhara au Népal. Histoire d'une vie qui a basculé un jour de 1959 quand les Chinois sont arrivés au pied du mont Kailash.




L'association Du Bessin au Népal (voir notre reportage Yangchen, la jeune Népalaise) a décidé, en lien avec l'association suisse Kam for Sud, de soutenir les victimes du séisme de la région de Baktapur. Priorité est donnée à l'alimentaire et aux habitations. Voir l'Appel aux dons  pour participer à cette solidarité. Pour d'autres informations sur la situation, voir aussi la page facebook

« On a d'abord construit des cabanes de branchages puis des maisons de briques »
« On a d'abord construit des cabanes de branchages puis des maisons de briques »


Assis sur les banquettes recouvertes des épais tapis fabriqués à l'atelier de tissage, le silence s'installe, le temps de boire le thé salé fumant. Il nous observe. Il sait pourquoi nous sommes là. Il accepte de refaire avec nous le parcours, si difficile qu'il ait été. 

Ce sont d'abord des sons et des odeurs qui surgissent de ses souvenirs : le clapotement de la rivière et le sable qui lui glisse entre les doigts, la fumée âcre dans la grotte où il passe l'hiver avec les troupeaux, l'aboiement si particulier des grands chiens capables d'attaquer les ours, le claquement sec des drapeaux de prière contre les tentes noires, le grondement du vent des hauts plateaux désertiques du Tchang-Tang, la lumière des neiges du Mont Kailash...

Un jour de 1959...

Il a 6 ans, Karma Lejschey, le petit nomade tibétain. Quelle agitation, soudain, dans le camp ! Les cinq familles qui vivent ensemble n'ont pas besoin de se consulter longtemps : les Chinois arrivent, il faut partir ! 

" Mais mon frère, pense Karma, il est chez mon oncle ! " Impossible d'attendre son retour. Nomades, animaux et tentes prennent le chemin de l'exil. La frontière népalaise n'est pas loin. Trop loin cependant pour le grand frère qu'il ne reverra jamais. Des nouvelles, il en reçoit quelques-unes depuis une vingtaine d'années. Mais passer la frontière pour le serrer dans ses bras lui est toujours interditOn est en juillet 59. Il fait chaud, très chaud. " Si chaud, dit Karma Lejschey, que les vieilles personnes et les enfants sont malades, jusqu'à en mourir."

Où aller ? Les cinq familles qui ont décidé de ne pas se séparer, n'ont pas de point de chute. " Nous avons erré en zig-zag, allant ici et là, se rappelle Karma Lejschey. D'abord, on a commencé par vendre les animaux puis les bijoux. Au Tibet, on n'avait pas d'or mais un peu d'argent et surtout du corail et des turquoises." La caravane avance, couchant dans les grottes à proximité des villages. Il se souvient des portées de petits chiens que mettaient bas les chiennes errantes. Tout comme eux, en quelque sorte. " Quand il n'y a plus eu rien à vendre, on a chanté et dansé pour avoir un peu de pain."

Enfin, un jour, ils arrivent à Dhorpatan, un camp de réfugiés soutenu par la Croix Rouge suisse. Les familles se séparent : deux prennent la route de l'Inde et trois, dont la sienne, partent pour le camp de Pokhara où vivent déjà une quarantaine de familles.

" Bien sûr si chacun avait en tête d'en faire un lieu provisoire avant de retourner au Tibet, il était malgré tout nécessaire de s'installer. On a d'abord construit des cabanes de branchages puis des maisons de briques. Je suis même allé à l'école. La maîtresse était une volontaire française. Elle faisait l'école sous un grand arbre."

À 25 ans, enseignant la langue tibétaine à l'école du camp
À 25 ans, enseignant la langue tibétaine à l'école du camp

Redonner ce qu'il a reçu

Mais, un autre malheur s'abat sur la famille : son père tombe des rochers et se tue. Il a 32 ans. Pour subvenir aux besoins de Karma et de ses deux soeurs, sa mère devient sherpa. Elle porte sur son dos le lourd matériel des expéditions. Mais elle est ferme sur un point dont elle ne démordra jamais : pas question pour Karma de rater l'école. "Tu dois apprendre, mon fils ! " lui répète-t-elle.

Jusqu'à 16 ans, il vit au camp puis part pour Varanasi ( Bénarès ). Heureusement, il a un copain avec lui : cela atténue leur peine.

Il restera au Central Institute of Higher Tibetan Studies ( CIHTS ) pendant neuf ans. Dans cette université, créée par Nehru et le 14ème Dalaï Lama, pour instruire les jeunes du Tibet en exil à Dharamsala et au Népal, il apprend le sanskrit, l'anglais, la philosophie bouddhiste et l'histoire.

"J'écrivais des lettres à ma mère, se souvient Karma Lejschey, elle ne savait pas lire. Elle allait voir le maître pour qui lui dise." A la fin de ses études, elle lui demande de revenir : il doit redonner au camp ce qu'il a reçu de la communauté. Celui-ci a bien changé pendant ces longues années d'absence : il y a une école gérée par l'association de parents et de professeurs, un centre de soin en médecine tibétaine, un monastère... 

Il a 25 ans, il se marie : " Ma mère aimait ma femme, dit-il en riant, nous nous connaissions, elle habitait la maison voisine." Pendant dix ans, il enseigne la langue tibétaine et l'histoire à l'école du camp et sa femme est professeur de tissage. Ils ont bientôt quatre enfants mais leurs deux revenus ne suffisent pas à entretenir la maisonnée. Ils décident d'ouvrir un commerce pour les touristes. 

Foot sur la place devant la salle de réunion de la communauté
Foot sur la place devant la salle de réunion de la communauté

La vie au camp

Karma Lejschey se lève : n'est-il pas temps d'aller visiter le camp ? Nous le suivons dans les petites ruelles caillouteuses comme des chemins de montagnes. Les petits jardins sont fleuris et accueillants. Karma Lejschey marche d'un pas lent et assuré, du pas de celui qui accomplit ce qu'il doit accomplir.

Les femmes que nous croisons sont vêtues de robes longues et d'un changden, tablier aux bandes de tissus colorés. Elles saluent notre hôte d'un "tachidele" chaleureux, le " bonjour", "bonne route", "bon courage", " que la force soit avec toi" tibétain. 

Les écoliers n'ont pas classe aujourd'hui, ils viennent de terminer leurs évaluations. Ils jouent au foot sur la place devant la salle de réunion de la communauté. Seule une dizaine de petits à la maternelle sont en plein travail. La maîtresse leur propose, un par un, d'assembler de grosses pièces de puzzle. Chaque réussite est saluée d'un petit applaudissement de la part du groupe.

Nous passons devant le monastère où vivent 108 moines. Les salles de cours sont bourdonnantes d'activités. Aux ateliers de tissage, c'est bientôt la pause et les tisserandes se hâtent de passer les fils. La maison de retraite accueille les personnes âgées qui sont sans famille. Dans le patio fleuri, vieux messieurs et veilles dames, aux visages burinés par les épreuves de l'exil, vaquent à leurs occupations. L'un transporte sa bassine en plastique rafistolée avec de la cordelette, son linge prêt à être lavé. Un autre tire malicieusement sur le loquet de la porte que vient de fermer le monsieur à la bassine. Là aussi, les "tachidele" sont nombreux pour saluer l'arrivée de Karma Lejschey.

Pas question de décider seul
Pas question de décider seul

L'homme du dialogue


Ils savent ce qu'ils lui doivent tous ces gens que nous croisons et ils l'ont clairement exprimé lorsque le gouvernement tibétain en exil a souhaité que soit élu un représentant de chaque communauté. Karma Lejschey a obtenu 98% des voix lors du premier mandat de trois ans. C'est lui également qui fut choisi lors de la seconde élection alors qu'il refusait de se représenter.

C'est un homme de dialogue qui sait dire les choses avec équité. Hors question par exemple qu'un enfant soit pris en charge par la communauté alors que ses parents peuvent subvenir à son éducation. A l'écoute, il sait repérer les besoins. C'est à lui que la communauté doit la création de la maison de retraite, la fabrique de jus de fruits, le don du sang, la coopérative et sa boutique pour les touristes. Pour cela, il a mis en place des groupes de travail : pas question de décider seul de l'avenir. Les discussions, il s'en fait l'écho quand il participe aux réunions du gouvernement en exil à Darhamsala.


Notre visite se termine auprès du chörten qui surplombe le camp. Les drapeaux de prière flottent mollement au vent. Karma Lejschey est silencieux. Son regard se perd vers l'horizon des montagnes qui découpent le ciel bleu immaculé. En gravissant le raidillon, il a parlé de ses enfants : de sa fille aînée qui vit à Berlin, elle est infirmière et elle a épousé un allemand. De ses deux fils qui poursuivent leurs études en Inde. Seule la petite dernière, comme le veut la tradition, vit avec ses parents et tient la boutique avec sa mère. Karma Lejschey sait qu'il y a de moins en moins d'enfants dans les camps. Les jeunes se sont petit à petit intégrés dans les sociétés où ils vivent. 

"Notre civilisation ne doit pas disparaître dans l'exil"

" On ne rejette pas la culture népalaise, explique-t-il, nos enfants vont dans les écoles de Pokhara pour poursuivre leurs études et nous utilisons les services médicaux de la ville mais c'est important de nous sentir ensemble pour ne pas perdre notre langue et notre culture. Notre civilisation ne doit pas disparaître dans l'exil. Le problème est dans notre coeur, mais, ici, au Népal, on vit en liberté."

Comment s'intégrer sans se diluer et perdre son âme ? Karma Lejschey garde en main le fil conducteur que lui a donné sa mère " Depuis que je suis petit, elle me parle de ma place dans la société et de mon engagement. Elle pense que si les gens vont bien, alors ils ont  envie d'aller plus loin pour le bien de la société. C'est ce qui fait mon énergie et c'est ma mère qui me l'a transmise."

Marie-Anne Divet






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Le billet de la semaine

​Penelope

On peut le révéler : l'affaire Fillon est finie. Ouvrage il y a eu. Dans la solitude de son château, Penelope tricotait ardemment au coin du feu des chandails et des chaussettes pour les pauvres que son mari opiniâtrement créait à Paris, avec son parti. L'assistante parlementaire assistait. Ça fait cher la pelote mais la laine du mouton noir du natal Pays de Galles n'est pas donnée. Penelope aurait bien aimé aussi, pour l'abbé Pierre, abriter quelques familles sans logement mais il est difficile de cohabiter avec ces gens-là. Comprenons bien que François et Penelope souffrent en ce moment tant ils se sentent en accord avec leur foi catholique qui leur répète que les pauvres sont habillés pour le paradis. Avec Penelope et Les Républicains, prions pour que François Fillon devienne président et applique son programme : développer la pauvreté et aider Penelope à faire sa pelote.

Michel Rouger

01/02/2017

Nono



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