Éducation

Avec Claire Héber-Suffrin, « chacun, tour à tour, enseigne et apprend »


03/06/2016

Claire Héber-Suffrin a créé, avec Marc son mari, les réseaux d’échanges réciproques de savoirs, mouvement devenu aujourd’hui Foresco. Chacun y est tour à tour enseignant et apprenant. Cette pédagogie s’enracine dans une enfance populaire, sous des combles parisiens. Et l’aventure elle-même a commencé il y a 45 ans maintenant…




Marc et Claire Héber-Suffrin
Marc et Claire Héber-Suffrin
« Tout le monde est à la fois savant et ignorant, mais pas des mêmes choses, tout le monde peut apprendre aux autres à apprendre. » Claire Héber-Suffrin rayonne de joie et de réciprocité. La jeune institutrice qu’elle est en 1964, larguée dans sa petite école préfabriquée d’Orly, le ressent tout au fond d’elle, intuitivement : « Il n’est pas question que l’école humilie un enfant, qu’on lui dise qu’il est nul ! Ce que je voulais alors, se souvient-elle, c’est que tous aient du plaisir à apprendre. Cinquante ans plus tard, je réalise que ce n’était pas une idée si simpliste que ça… » 

Ses convictions trouvent leur ancrage dans ce que lui ont transmis ses parents et ses proches, issus de la promotion sociale. Ses parents, bienveillants, placent l’accès à la culture parmi leurs choix fondamentaux pour leurs enfants. Son père apprend le latin et l’anglais en aidant ses enfants à faire leurs devoirs. Claire comprend que l’on peut apprendre soi-même en aidant les autres, que l’on peut enseigner en étant plus, qu’en disant. « Voir, juger, agir… Ce sont des héritages qui m’ont beaucoup servi lorsque j’ai démarré ma carrière d’enseignante. » 

Ne surtout pas devenir enseignante !

Claire est née à Paris en 1942 dans une famille qui n’a pas oublié ses racines du Cantal. Le couple et ses quatre enfants vivent dans un appartement de 27 m²  sous les combles, au 5ᵉ étage sans ascenseur. C’est la joie lorsqu’en 1953, ils intègrent un logement HLM tout neuf à la Butte-Rouge, à Châtenay-Malabry. Révolutionnaire, il préfigure les écoquartiers, la Cité-jardin de la Demi-lune : « Une chambre pour les filles, une chambre pour les garçons, des balcons, un petit bois, un square, des toilettes à l’intérieur, une baignoire-sabot… c’était un château et on était heureux ! » 

Après le lycée, Claire veut être éducatrice d’enfants « inadaptés ». Surtout pas enseignante, un métier et une institution qui pour elle, ne créent que « violence, humiliation et insécurité psycho-affective. » Mais, avant tout, elle veut travailler et devient, malgré elle… institutrice. A 19 ans, elle se retrouve seule, sans aucune formation, face à « de grands gaillards de 15 et 16 ans » en classe de transition : « Curieusement, ça se passait bien ! », se souvient-elle. 

Un inspecteur éclairant

En 1964, Claire s’installe à Viry-Châtillon et est nommée à Orly pour encadrer une classe de CP : « La classe peut-être la plus importante, on la donnait à une jeune non titulaire, sans formation ! » Avec le soutien d’une collègue, elle acquiert de l’assurance, passe un CAP, puis prend une classe de CE2. Un jour, l’inspecteur arrive, de manière impromptue. Ses remarques seront décisives dans l’histoire de Claire et préfigurent la naissance des réseaux d’échanges réciproques de savoirs. 

Il lui dit d’abord qu’elle est une excellente pédagogue : « Au-delà du compliment, qui fait toujours plaisir et qui me faisait rougir, il m’aidait à voir ce que je faisais sans toujours savoir l'inscrire dans les modèles théoriques puisque je n'avais pas été formée et n’avais donc aucun repère. Il y a ainsi des tas de gens qui ne savent pas qu’ils savent et qui ne savent pas que ce qu’ils font est intéressant si personne ne le leur dit. Il y a dans cet intérêt réciproque quelque chose qui aide à la prise de conscience de l’intérêt de ce que l’on fait ». 

A l'inspecteur : « Mais comment auriez-vous fait ? »

L’inspecteur lui signifie cependant que son cours n’est pas du tout cohérent avec le reste de sa pédagogie. Claire lui répond : « C’est vrai et je n’ai pas su faire. » Puis ajoute avec aplomb : « Mais comment auriez-vous fait ? » Surpris, l’inspecteur se met alors à réfléchir avec elle : « J’ai compris à quel point, oser dire qu’on ne sait pas est un appel à l’autre pour qu’il vous dise ce qu’il sait ou pour que l’on cherche ensemble. » 

Enfin, l’inspecteur dit à Claire : « Vous faites sûrement partie du mouvement Freinet ? » Claire ne connaît pas encore ce mouvement qui va renouveler  la pédagogie : « J’ai été séduite et ai aussitôt pris contact avec le réseau local ». Très vite, elle sera associée par son inspecteur à une recherche-action sur la mise en pratique des théories de Piaget. Tandis que ses intuitions trouvent là un fondement conceptuel, sa pratique s’affirme, sans cesse confortée par le regard de l’autre et la formation réciproque entre enseignants.

Avec Claire Héber-Suffrin, « chacun, tour à tour, enseigne et apprend »

Pouvoir enfin parler de pédagogie

Avec 1968, c’est un vent nouveau qui souffle en France. On interroge enfin l‘institution, on remet en cause la relation maître-élève, la diffusion du savoir… On parle enfin "pédagogie". Claire est enthousiaste. Quelques années après, elle obtient son diplôme de maître-formateur et conseiller pédagogique puis, celui de directeur d’école. Avec des éducateurs de rue et Marc, son mari avocat, elle contribue à la création d'un club de prévention dans les cités de transit d'Orly, s’engage dans le monde syndical et lance une section Sgen-CFDT dans le primaire. 

Elle se passionne pour son travail et sa classe à Orly : « Il me semblait que c’était là qu’il fallait être, au cœur des cités, pour inventer de nouvelles modalités pédagogiques. Dans les quartiers riches, il n’y a pas autant besoin de faire attention à l’appropriation du savoir. Les enfants ont les clés, par simple héritage. »

Régulièrement dans sa classe, des collègues viennent en formation et partagent leurs réflexions : « Je pensais ma classe au travers du regard de ceux qui me regardaient ; leur présence m'aidait à m'interroger sur le sens de ce que je faisais. » Pour répondre au souhait des enfants, qui ne veulent pas la quitter, Claire propose alors à l’inspecteur de suivre leur progression en CM1 et CM2 et profiter, pendant trois ans, « de l’énergie engagée ». La nouvelle organisation est acceptée. Claire met en pratique ses convictions.

Découvertes au village

Elle se souvient avec émotion de ce séjour d’une semaine, vécu avec ses élèves grâce au jumelage établi dans la dynamique Freinet avec une classe de Marseillan dans l’Hérault. Les trente-six parents ont donné leur accord et se sont mobilisés pour trouver le financement. Elle se souvient aussi de cette classe de neige, non loin d’Albertville, où, pendant un mois, Claire propose diverses enquêtes aux enfants. En fin d’après-midi, un groupe revient et lui dit : "Madame, nous n'avons pas pu réaliser l'enquête mais nous avons rencontré dans le village, un fermier nous a proposé de nous apprendre à traire les vaches !"... " J’ai trouvé ça formidable ! "

Dès le lendemain, elle frappe à toutes les portes pour savoir ce que chaque habitant peut apprendre aux enfants. Une artisane propose d’apprendre à fabriquer des bijoux, le maire de découvrir le patrimoine de la commune, les anciens de raconter des contes du village, un agriculteur de fabriquer du fromage, un menuisier d’apprendre à faire un petit chalet savoyard… 

« Tous les enfants ont bénéficié de tous ces savoirs transmis. Ils avaient de multiples questions et ce désir immense de savoir. Nous faisions de tout : de la littérature, du calcul, de l’histoire, de la géographie, du français ! La dynamique remettait en question la notion de programme comme empêchement d’agir et c’est grâce au projet que le programme prenait du sens. Les apprentissages devenaient des réponses à des questions. Je comprenais que l’enfant, qui n’est seulement que celui qu’on aide, n’était jamais attendu pour ce qu’il pouvait apporter aux autres. » Le retour à Orly est joyeux… d’autant que l’on ramène le chalet savoyard de 1,20 mètre de haut !

Un premier réseau… de 500 personnes

Claire est en ébullition. C’est l’époque où elle découvre le livre d’Ivan Illich « Une société sans école », où elle participe à une réflexion d'un groupe d’intellectuels qui reconnaissent sa pratique, ce qui l’encourage à la développer. En novembre 1971, Claire et Marc proposent de lancer à Orly la dynamique initiée à Albertville. Une soixantaine de personnes répondent à l’invitation : parents, élèves, anciens élèves, un bibliothécaire, le curé, un commerçant, des travailleurs sociaux… 

Tous deux leur proposent de mettre en place des « réseaux d’échanges de connaissances » au sein d’une classe, entre deux classes mais aussi dans l’école, pour les jeunes, pour les adultes, le soir, le samedi, chez les gens, à la MJC, à la mairie, dans l’arrière-salle d’une boutique ou d’un café. L’académie donne son accord. Les élèves de Claire deviennent animateurs du quartier. L’école, ouverte le week-end, voit passer des formateurs improvisés, tous passionnés, venus transmettre leur savoir. Ce sont bientôt quelque cinq-cents personnes qui, entre 1971 et 1976, partagent, échangent, donnent sans attente de retour.

Avec Claire Héber-Suffrin, « chacun, tour à tour, enseigne et apprend »

Interconnexion nationale

Claire poursuit sa recherche-action, passe une licence puis une maîtrise en sciences de l’éducation à Paris V avant de poursuivre, en 1983, en doctorat à Nanterre. Elle publie « L’école éclatée » chez Stock, ouvrage préfacé par Edgar Morin et postfacé par Daniel Cohn-Bendit. Marc, devenu adjoint aux affaires sociales à Evry, propose de lancer un nouveau réseau sur la ville. Vingt-cinq personnes fondent alors le « réseau de formation réciproque et de création collective ». Un premier salarié est embauché puis un second. 

Le réseau, qui existe toujours, connaîtra des fortes périodes avec deux mille participants. Les médias soutiennent l’initiative et des demandes surgissent dans d’autres villes. Marc et Claire répondent à toutes les sollicitations, « non pas pour diffuser le modèle, mais pour aider à découvrir comment chacun pouvait faire pour constituer un réseau ». En même temps, le couple invite les réseaux constitués à se connecter entre eux. En mai 1987, un premier colloque rassemble les représentants de vingt-cinq réseaux qui créent le Mouvement des réseaux d’échanges réciproques de savoirs. 

Avec le soutien du fonds national de développement à la vie associative, les militants se forment et le mouvement prospère. 800 personnes représentant 90 réseaux participent au deuxième colloque d’Evry en 1989 : « Echanger les savoirs, c'est changer la vie ». Le mouvement prospère dans les années 90 qui s’achèvent par la Légion d'honneur remise à Claire par le philosophe Michel Serres. Elle sera promue Officier de la Légion d'honneur en 2012 par Jean-Marc Ayrault. La reconnaissance. 

Le don plus que l’échange

Cependant, des débats couvent à l'intérieur du mouvement sur le modèle économique à trouver. Les tensions se font de plus en plus fortes et aboutissent en 2009 à la liquidation judiciaire. Mais une autre association naît aussitôt Foresco (FOrmation Réciproque, Échanges de Savoirs et Création Collective), devenue aujourd'hui le Mouvement français des réseaux des échanges réciproques de savoirs. 

Un nouvel enthousiasme s’est emparé des militants avec pourtant, très peu de moyens. Marc et Claire n’ont en rien perdu la flamme qui les anime. Ils continuent de sillonner la France pour partager leurs convictions. Des liens se créent avec d’autres réseaux comme le collectif Richesse, avec Patrick Viveret ou Différent et compétent (pour la reconnaissance des acquis de l'expérience des personnes en situation de handicap). Leur force de mobilisation est intacte : ils sont à nouveau instigateurs des prochaines rencontres internationales qui se tiennent les 3, 4 et 5 juin à Evry pour réfléchir à la « force de la réciprocité et de la coopération pour apprendre ». 

Ils vont sortir bientôt deux nouveaux livres, « Apprendre par la réciprocité » et « Des outils pour apprendre par la réciprocité ». Les idées-forces qui continuent d’animer Claire aujourd’hui reposent sur ces trois mots, qui doivent s’articuler entre eux : se relier, apprendre, essayer : « Aujourd’hui, nous sommes plutôt dans une conception du don que de l’échange ou de la contrepartie, une invitation à chacun à donner et à recevoir à son tour, ce qui est différent que d’attendre en retour. Celui qui reçoit est invité à son tour à donner à d’autres et donner d’autres choses. Se créent ainsi des flux de dons, des flux de recevoir…. C’est tellement un bonheur de donner. »

Tugdual Ruellan
Avec Claire Héber-Suffrin, « chacun, tour à tour, enseigne et apprend »

POUR EN SAVOIR PLUS 
 
Rencontres internationales à Evry, les 3, 4 et 5 juin : « La force de la réciprocité et de la coopération pour apprendre ». Renseignements ici  
Des sites à connaître

Le site de Claire et Marc Héber-Suffrin : www.heber-suffrin.org
RERS
RERS d'Evry
Ecole Changer de cap : www.ecolechangerdecap.net
Tous citoyens chercheurs






1.Posté par Pierrot AMOUREUX le 26/05/2016 20:34
Claire Marc
Merci et BRAVO pour le témoignage que vous partagez sur le site
C'est un excellent moyen de donner envie de donner de la VIe à nos savoirs toujours adolescents (pleins d'affirmation et de révolte) qui nous renvoient à la conquête de notre identité.
En attendant de se revoir Vendredi
Merci pour ce que vous portez et apportez

Je suis fier de pouvoir être de vos cousins Bises Pierrot

2.Posté par Bouju Martine faire votre connaissance le 27/05/2016 10:16
toujours émerveillée par" la simplicité" des vrais novateurs. Ce partage des savoirs, de l'enthousiasme, la suite dans les idées ce qui assure l'épanouissement du projet initial: le partage.
Enchantée de faire votre connaissance, je vais faire plus que lire, réfléchir

Nouveau commentaire :







Donner un coup de main

Tout un chacun peut participer à Histoires Ordinaires. Proposer bien sûr des sujets de reportage et des informations pour la rubrique "Vu, lu, entendu" mais il y a aussi des tâches nombreuses, variées, aussi utiles qu'accessibles. Vous pouvez en trouver ici une liste. Ensuite il suffit de prendre contact avec la rédaction. 


Le billet de la semaine

​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

Nono



Webdoc "Les 11 de Saint Péran"