Agriculture

Rémi Serres a mal à sa guerre et à sa terre


06/07/2011

Depuis sa maison du Tarn, là-haut, construite de ses mains et grande ouverte aux paumés de passage, Rémi Serres, 73 ans, veille sur notre humanité. En exorcisant les deux grands maux des paysans de sa génération : la guerre d'Algérie et l'agriculture intensive.




Si vous passez à Cahuzac-sur-Vère, dans les collines du Tarn, montez donc au village d'Istricou et arrêtez-vous à la première maison : elle est toujours ouverte. « Je n’ai pas de clé sur la porte, je ne ferme jamais, tout le monde peut rentrer, il n'y a rien à voler ici »,  indique Rémi Serres en vous emmenant vers l'étonnant logis qu'il s'est construit au bout de la grange. 

Rémi Serres a mal à sa guerre et à sa terre

Une maison pour 10 000 €

À 68 ans, Rémi Serres s'est séparé de sa femme : « Ça ne marchait pas.  » Il est parti voir ses arbres aux alentours, des chênes, des hêtres... Il en abattu quelques-uns et les a traînés avec son tracteur. D'abord, il a fait un hangar puis il a construit une maison dessous. 
 
« Je n’avais pas d'argent, j'ai construit avec de la récup'. » Il a tout fait lui-même ou avec des amis auquel, en échange, il a donné de son temps. Il a trouvé les fenêtres à Emmaüs, « les briques dans un fourré pas loin d’ici, dans une ferme abandonnée. »  Pour le double vitrage, il a « cherché longtemps » avant d'aller au plus simple : deux lignes de fenêtres en parallèle.  
 
Dans les murs, des branches de bois polies émergent du crépi.  « Ce n’est pas pour tenir le mur et je ne me suis pas simplifié la vie avec ces bois, ça m'a plutôt emmerdé, mais il faut bien mettre un peu d'humour ! » En tout cas, en pas plus de deux ans, la maison était faite. Pour 10 000 €.

« Je pensais que je ne reviendrais pas »

C'était samedi, à l'heure de midi. La table était prête. Au menu, le poulet rôti, les patates croustillantes et le vin du pays. Nous nous sommes assis et Rémi le rebelle,  en même temps que le repas, a partagé sa vie. Celle d'abord d'un jeune paysan catholique projeté violemment dans la vie.
 
« J'avais 20 ans. En 1958,  je suis parti à la guerre en Algérie, avec le peu de culture que j'avais eu par la JAC », la Jeunesse agricole catholique. « Je ne savais pas ce que j'allais faire là-bas. J'ai appris à manier les armes, surtout à obéir. On te mate. »
 
Est arrivé le jour où le jeune paysan s'est « retrouvé au plus profond de la guerre. Tu vois la misère, tu vois la mort, tu vois la torture surtout, et puis le temps passe…  » Il a été absent cinq semaines, pour soigner des blessures, puis il est « retourné au combat : je n’avais pas le moral, je pensais que je ne reviendrais pas. Je suis resté 28 mois… »


Rémi Serres a mal à sa guerre et à sa terre

« Beaucoup sont revenus détraqués »

Au retour, pas un mot, comme dans tous les villages de France.  Ni révolte ni réconfort. « Personne ne te posait des questions. Ils n’étaient pas à l’aise avec cette guerre. J’avais l’impression qu’ils voulaient l’ignorer. De temps en temps, il y avait quelques morts, il y a eu 30 000 morts quand même, mais on ne t’en parlait pas. Il n’y avait personne pour t’écouter...  J’étais malheureux : tu pensais retrouver ton pays et tu ne retrouves pas ton pays. Ton pays ne participe pas aux souffrances que tu as eues. Beaucoup sont revenus détraqués de la tête. »
 
Tous les hommes de cette génération devront vivre avec, au fond d'eux-mêmes, une plaie jamais refermée. Au sein de la famille que Rémi Serres peu à peu construit, la guerre n'est pas vraiment refoulée. Pour preuve : le fils aîné se fait objecteur de conscience et rejette même tout service en forme d'embrigadement.

L'insoumis est poursuivi, fuit un moment en Espagne, revient souvent au tribunal. « Quand il gagnait, l’État faisait appel, ça duré dix ans. Un jour, on m’a demandé de témoigner. J'ai dit que j'avais fait la guerre, que c'est une absurdité, que l'armée est l'école de la guerre,  j'ai été applaudi ; cette fois-là  il a été relaxé.   »

Des anciens soldats militants pacifistes

Autant dire que la retraite venue, Rémi Serres se voit mal accepter la pension d'ancien d'AFN !  En janvier 2004, à 65 ans, il lance avec trois collègues une association des anciens d'appelés d'Algérie contre la guerre :  4acg.  « Depuis, beaucoup de gens ont pu vider leur sac. » Quant à la pension, plutôt que d'en faire cadeau à l’Etat, elle sert à financer des actions en Algérie et en Palestine. Rémi Serres est retourné plusieurs fois en Kabylie, il a communiqué son savoir-faire paysan, a même noué amitié avec un ancien « fellagha », l'historien Djoudi Attoumi.
 
Le  repas a avancé. Nous sommes maintenant au café. Rémi Serres va de la cuisine à la table. Parfois, des voix émergent de la grange, à côté, où mangent des jeunes du « jardin collectif » qu'il a mis à disposition pour des jeunes en difficultés. Il vit en effet une autre guerre. Une autre paix aussi. Celle avec sa terre.
 
Le paysan d'Istricou est revenu de très loin, de toutes les illusions de jadis.  « Mon plus grand regret, c'est le monde agricole. Tous les gens  de la JAC sont devenus responsables syndicaux et nous ont amenés au productivisme. C'est un échec total.  »


Rémi Serres a mal à sa guerre et à sa terre

« Je me suis trompé et je le dis haut et fort »

« Aujourd’hui, j’essaie de rattraper les conneries que j’ai faites dans ma vie. J’étais un agriculteur productiviste. Je me suis trompé et je le dis haut et fort. C’est grave : on a écouté ces c… de techniciens, de banquiers, de marchands de machines agricoles.   

Par exemple, on avait fait un plan de développement avec 600 brebis. Le technicien m'a dit  "les agneaux sont aujourd’hui à 50 000 anciens francs mais après ils seront à 80 000 puis à 100 000. Vous pouvez emprunter sans aucun risque et faire la bergerie. » L’Angleterre est rentrée dans le Marché Commun et le prix des agneaux s'est cassé la gueule, ils ont perdu la moitié de leur valeur. J'ai dû travailler un peu plus. On a travaillé beaucoup, je déconseille à tout le monde de travailler autant.   

Et puis, on nous disait  "Produisez les gars, si vous produisez, vous allez désaffamer l’humanité." Ça a eu l’effet contraire. On les a affamés, on a ruiné l’agriculture vivrière d’Amérique du sud ou d’Afrique mais nous, à l’époque, on y croyait. »

« On va tout nous imposer, on ne sera plus paysan »

 Rémi Serres était à la Confédération paysanne mais « il n’avait pas vraiment le temps de militer. Quand tu es au bord du gouffre, tu t’occupes surtout de toi. La prise de conscience, je l’ai faite il y a longtemps mais tu es sur une autoroute et tu ne peux pas la quitter.  »
 
En retraite, maintenant, il a « le temps d’agir ». Avec un collègue, il a créé un groupe pour lutter contre le marquage électronique des animaux. « On met une puce sur chaque bête et avec l’ordinateur, on contrôle tout.  C’est une catastrophe et c’est la profession qui l’a demandé, c’est cela qui est le plus grave. On va tout nous marquer, tout nous mâcher, tout nous imposer, on n’aura plus rien à faire, on ne sera plus paysan. Et on saura tout sur toi, ce que tu as sur ton compte en banque, ce que tu fais, combien de fois tu couches avec ta femme !  »

Tous les combats pour une autre agriculture sont aujourd'hui ceux du paysan d'Istricou : le bio, les AMAP, le foncier avec Terre de liens...

Rémi Serres a mal à sa guerre et à sa terre

« Petit à petit, quand tu ouvres ta porte... »

Indigné, Rémi Serres, à 73 ans, reste un indigné à la manière de Stéphane Hessel. La flamme qui continue de brûler ainsi en lui, c'est peut-être celle la JAC de sa jeunesse, « restée sous la cendre ». Celle, par exemple, de « la chanson  "Paysan, sois fier d’être paysan" alors qu’avant on était des pauvres mecs. » Rémi Serres restera toujours un paysan. 
 
Mais, au long de sa vie, il y a eu en même temps « tout un cheminement, un questionnement et aussi les gens que tu rencontres… Petit à petit, quand tu ouvres ta portes, que tu écoutes, tu te dis "c’est pas la bonne route de travailler comme ça,  c’est pas la bonne route de faire plus de céréales pour exporter…" Et puis, tes enfants t’apportent aussi des choses… »
 
Les heures ont passé. Alors, à son tour, Rémi Serres, l'esprit toujours curieux, a questionné. « Et vous, pourquoi faites-vous ça ? Quelles sont vos convictions?  » Puis il nous a emmenés visiter les beaux villages des environs.  Rencontrer son pays, les collines éternelles du Tarn, indestructibles comme lui.

Michel Rouger





Pour aller plus loin

- Un livre :  « J'ai vécu la guerre d'Algérie », d'Antoine Abundo avec Rémi Serres (Bayard Presse, collection J'ai Vécu)

- La guerre d'Algérie de René Vautier

 






1.Posté par Rémi Begouen le 13/07/2011 18:13
Bien plus que d'avoir un prénom homonyme, Rémi Serres est un ami... dont l'activité, avec le groupe fondateur de l'association 4 ACG, m'a fait rejoindre ce groupe, merci à lui ! (j'ai fait aussi la Guerre d'Algérie, nous avons exactement le même âge!)
Je découvre et ce bel article qui m'en apprend beaucoup (sa maison, etc.) et votre blog : je crois que nous allons avoir à mieux nous connaître, d'autant plus que j'habite St-Nazaire

2.Posté par Jacques Vuagnat le 15/07/2012 10:51
Bravo pour ces lignes - bravo Tonton,
Je vois que le monde, qu'il soit urbain, industriel, financier ou autre ... a suivi le même chemin que celui de l'agriculture - chemin dont les ornières se creusent de plus en plus.
Comme sur un tracteur et sa remorque la "marche arrière" de notre nouveau mode de vie sera dure à mener.
Avec Roselyne nous allons faire cet été au mois d'août les chemins de St Jacques entre Conques et Toulouse.
Nous passerons à Istricou pour remplir notre gourde d'eau
Je t'embrasse. Jacques Vuagnat

3.Posté par maubay le 06/01/2013 15:04
Bravo pour ce beau témoignage. De 1983 à 1985, j'étais étudiant avec votre fils Pierre. J'ai découvert au long de mon expérience d'agriculteur toujours actif que productivisme, banque... est égal à la faillite, à la maltraitance, au non respect de l' agriculteur et de sa TERRE.

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Etouffant le ramdam, le Président a remballé le statut de Première Dame promis à sa mariée lors de sa chevauchée printanière vers le pouvoir. Brigitte (qui n'a d'ailleurs jamais prétendu au rôle d'un Philip d'Edimbourg, le grand consort anglais) va seulement voir sa Maison étoffée, plus de gens, un super standard peut-être. Pour un emploi familial, tapez 1. Un voisin bruyant, tapez 2. Un chat perdu, tapez 3. Etc. Mais pourquoi donc une Première Dame ? En Allemagne, l'époux d'Angela Merkel cultive un anonymat farouche : le rôle, il est vrai, n'est pas fait pour les hommes. Concrètement, la République n'a-t-elle pas ses médiateurs, ses serviteurs ? Pourquoi les Français, pour réveiller une administration parfois ensommeillée, devraient-ils compter sur l'oreiller de la Moitié ? En fait, il y a là, bien sûr, plus qu'un service rendu. Un symbole. Celui d'un peuple de sujets plus que de citoyens.

Michel Rouger

09/08/2017

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