Rebelles non-violents

"L'éducation en mal d'autorité : lâchez-moi, tenez bon..."

Vendredi 13 Décembre 2013

De Granville, Yann Le Pennec, éducateur aujourd'hui à la retraite, vient de publier "L'éducation en mal d'autorité". L'idée est née au cours de la campagne électorale de 2007 : Nicolas Sarkozy y parlait du laxisme des éducateurs et du manque d'autorité des parents. Son sang n'a fait qu'un tour. Il s'explique.



Voici le texte de cette intervention :

"L'éducation en mal d'autorité : lâchez-moi, tenez bon..."
La crise de l’autorité,  effective depuis quelques décennies, ne peut manquer de fragiliser la position de ceux qui sont en charge de l’éducation des jeunes générations. Elle présente toutefois l’intérêt d'amener les éducateurs, au sens le plus large et les parents, en premier lieu, à réfléchir et à repenser le modèle d’éducation qui prévalait encore à l’issue de la seconde guerre mondiale. La crise de l’autorité et l’incertitude qui en découle pourraient conduire à des propositions visant principalement l’obéissance, la discipline, la punition, en définitive, la soumission.

C’est pourquoi le sous-titre « Lâchez-moi, tenez bon » indique que l’être humain, dès l’enfance, est habité par une pulsion libertaire, celle que l’on observe chez le jeune enfant dès qu’il commence à marcher et qu'il tente de se libérer de la main de l’adulte qui le conduit : « Moi tout seul ». L' adulte contient cette pulsion, il « tient bon » pour socialiser l'enfant, pour lui faire accepter progressivement les règles du « vivre-ensemble » dans un ordre social et culturel qui lui préexiste mais qui n'est pas, pour autant, immuable comme les bouleversements sociaux du demi siècle qui vient de s'écouler, nous l'enseignent.
 

"L'éducation en mal d'autorité : lâchez-moi, tenez bon..."
"Ce que nous avons fait pour que nos enfants soient si durs"

J'ai cité en exergue de mon livre, Barack Obama, profil-type de l'individu de ce début de siècle et de millénaire : enfant métissé d'une famille recomposée, élevé sur trois continents aux confins de deux religions. Dans son livre « Les rêves de mon père », il se demande « ce que nous avons fait pour que nos enfants soient si durs... comment nous pourrions redresser collectivement leur boussole morale » et il poursuit « mais je nous vois faire ce que nous avons toujours fait, nous faisons comme si ces enfants n'étaient pas les nôtres ».
 

Cette forme d'interpellation pose implicitement la question de la transmission entre les générations, transmission des normes, des modèles de comportement qui garantissent plus ou moins le « vivre-ensemble » dans une société, à une époque donnée. Or, les mécanismes de la transmission ont été fortement perturbés depuis la dernière guerre mondiale.. Auparavant, c'est la personne qui transmettait qui écrivait le testament. Aujourd'hui, et c'est une grande différence, c'est l'héritier qui décide de ce qu'il veut conserver et de ce qu'il rejette. La société moderne est basculée vers l'avenir, tendue vers le projet, détournée de la tradition. 

Une incertitude assez générale s'est installée avec la perte de consensus sur les règles éducatives. Parents et éducateurs, au sens le plus large, pouvaient intervenir à propos de tel comportement ou de telle attitude sur le mode du "maintenant, ça suffit"  et "parce que c'est comme ça" sans risquer d'être interpellés par quiconque et encore moins d'avoir à s'en justifier. Les parents d'aujourd'hui doivent définir eux-mêmes le cadre éducatif; le doute les habitent et l'incertitude les fragilisent. 
 

Un travail pour la société civile

Dans un monde caractérisé par la mouvance et la complexité, les parents sont légitimement convaincus que l'amour qu'ils portent à leurs enfants, appuyé sur un peu de bons sens et sur les conseils des proches devrait y suffire. Aussi conçoivent-ils difficilement que des références collectives puissent venir, de l'extérieur, leur indiquer la conduite à tenir même quand ils sont dépassés (et non « démissionnaires » pour autant). Quant au bon sens, pour reprendre B. Obama en recherche d'une  « boussole morale », il aurait quelque peu perdu le Nord depuis des décennies.

L'incertitude est à ce point qu'un pédiatre réputé n'a pas craint d'énoncer, pour la refouler aussitôt, cette proposition : « On ne va tout de même pas aller jusqu'à contraindre les parents à obtenir un permis pour avoir des enfants ». Il n'a pas précisé qui le délivrerait . L'éducation appartient aux parents en premier lieu et plus largement à l'ensemble de la société civile que l'UNESCO définit comme « l'auto-organisation de la société en dehors du cadre étatique et du cadre commercial, c'est-à dire un ensemble d'organisations ou de groupes constitués de façon plus ou moins formelle et qui n'appartiennent ni à la sphère gouvernementale ni à la sphère commerciale ».
 
Le livre appelle à l'élaboration par la société civile d'une culture éducative visant à définir des repères éducatifs collectifs et à repenser toute l'organisation sociale du passage de l'enfance à l'adulte pour préserver la possibilité d'éduquer .

Des individus disciplinés et conformes pourront mieux supporter et conforter un pouvoir autoritaire que ceux chez qui la capacité d’initiative a été stimulée dans une perspective de conversion du projet démocratique en pratiques éducatives profilées, en son temps, par Condorcet. Ici se situent les enjeux de l’élaboration, par la société civile - parents, éducateurs, enseignants, police de proximité, élus spécialistes de l'enfance - d'une culture éducative propre à permettre aux éducateurs, au sens le plus large, de retrouver des repères collectifs, aux parents d'assumer leur identité de parents. Telle est l'ambition de cet essai . 

Livres parus aux éditions l'Harmattan

"L'éducation en mal d'autorité. Lâchez-moi, tenez bon"  - 11 euros  
"Centre fermé, prison ouverte , Luttes sociales et pratiques éducatives spécialisées" - 10 euros 
"Démocratie, le devoir d'éducation" - 11 euros
"L'enfant, l'adolescent et les libertés, pour une éducation à la démocratie" , ouvrage collectif ( Christian Vogt, Reynald Brizais, Christian Chauvigné , Yann Le Pennec ) - 12 euros 

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Marie-Anne Divet
Marie-Anne Divet
Ce qui m'a intéressée dans les idées de Gandhi, c'est le choix. Ou de réagir à la violence par la violence ou de répondre, en me creusant la tête, d'une autre manière, qui respecte l'être humain, comme un autre moi-même. J'aime cette obligation de faire autrement, d'une façon active et créative, une manière d'être à l'autre et non d'avoir l'autre.
Pédagogue de profession, j'aime cette idée que nous puissions collaborer, lecteurs/lectrices, expert/e/s, pour partager nos questions, mettre en commun nos réflexions et mutualiser nos ressources pour agir au quotidien là où nous vivons.

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