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Maurepas au cœur Maurepas au cœur

Maurepas au cœur

Par des étudiant·es en journalisme de l'IEP de Rennes

Cemil Akabayia, la détermination d’un barman mélomane


Marqué par les nombreux départs de sa vie, Cemil Akabayia est passionné d’art. Dans son bar, le BabaZula, il y a toujours de la musique, et ce n’est jamais la même. Cette institution du quartier de Maurepas, née de la rencontre entre Cemil et Onur, accueille des créations variées et les projets de multiples associations.


Quatorze heures. Avant de commencer le service, Cemil Akabayia entrouvre les rideaux de son bar, le BabaZula. Les ouds du Trio Jourdan, un groupe palestinien, enveloppent la pièce embrumée par la fumée des cigarettes qu’il enchaîne. Le quarantenaire vient de sortir du lit, la colocation qu’il partage avec son ami saxophoniste « Fab » est juste au-dessus du bar.

Cemil Akabayia, la détermination d’un barman mélomane
Après avoir englouti deux tasses de café, il commence fièrement la présentation du lieu. La porte des toilettes accueille le programme du mois, inscrit à la craie. Il mêle lecture poésie, groupes post-punk et musique des Balkans. Sur les murs d’une salle adjacente, une exposition sur le désir féminin trône, réalisée par cinq habitantes du quartier de Maurepas. Cemil explique : « Il manque des lieux à Rennes qui accueillent aussi les amateurs. Il faut leur donner une chance. Ici, on accueille beaucoup de projets. »

Son associé Onur Cagir se joint à la conversation. Leur complicité est frappante, ils se décrivent comme le yin et le yang, le bon et le mauvais flic. Cemil aborde de longs cheveux noirs et une barbe poivre et sel, deux boucles d’oreille à gauche. Onur est chauve, rasé et une paire d’anneaux pendent à son oreille droite. « Ce n’est pas mon meilleur ami, c’est mon frère », précise Cemil.

La genèse de leur projet ? Il y a dix ans, ces deux anciens stambouliotes se rencontrent à Maurepas. Ils souhaitent créer ensemble, un « truc culturel ». Après avoir enchaîné les petits boulots et dormi à droite à gauche, Cemil ouvre le BabaZula, un ancien snack, en 2015. « Au début, c’était dur, on savait car c’était excentré. On courait après tout le monde. Aujourd’hui, c’est devenu une institution. Il n’y a pas que des habitué.e.s, les gens se déplacent pour venir ici. »

Cemil Akabayia, la détermination d’un barman mélomane
Ce succès, Onur l’attribue à la détermination de son acolyte : « Quand il a un truc dans la tête, il ne lâche pas. Il n’aime pas les défaites. » Sa ténacité, Cemil la tient de son parcours de vie. Il grandit jusqu’à l’âge de douze ans à Tunceli, au Kurdistan, ville marquée par le Massacre de Dersim de 1937 et foyer de tensions entre turcs et kurdes.  Il décide ensuite de suivre ses frères et sœurs à Istanbul, où il travaille, à contrecœur, en tant que garagiste. Las, il retourne au Kurdistan mais n’y reste que quelques mois : les forces de sécurité turques détruisent et évacuent des milliers de villages.

Cemil s’installe alors à Istanbul à ses 15 ans et travaille dans une grande librairie à Taksim. Se développe son goût pour l’art : il lit beaucoup, et fait de la batterie avec son groupe de l’époque dans des bars de la métropole. Lorsqu’il est appelé pour le service militaire, obligatoire en Turquie, il comprend qu’il devra se battre contre les forces du PKK, le parti des travailleurs kurdes, et des civils. Il décide alors, une nouvelle fois, de s’enfuir.

Cemil Akabayia, la détermination d’un barman mélomane
À 25 ans, Cemil rejoint sa sœur à Rennes. Toujours muni d’un dictionnaire franco-turc, il apprend le français, passe son temps dans les librairies. Il jongle alors entre demande d’asile, obligation de quitter le territoire français, rendez-vous chez son avocate et associations. Avec Onur, ils viennent de demander la nationalité française. « Je suis breton maintenant, tout est ici. Je ne veux plus partir, j’ai déjà tout quitté trois fois. »

Malgré son attachement à Rennes, Cemil insiste sur un point : le racisme qui persévère. « Quand t’es un étranger ici, tu n’as pas beaucoup de choix, c’est restauration ou bâtiment. » explique-t-il. Du mépris des institutions aux attaques de skinheads, le barman dresse un triste portrait de la mentalité française. Mais malgré tout, il garde un sourire en coin en regardant Onur, penché sur le flipper du bar : « Nous, les clients racistes, ils ne restent pas ici. »

Aujourd’hui, Cemil rêve de grands espaces, de solitude et d’un immense potager breton. “Travailler la nuit c’est fatiguant. Je discute beaucoup avec les gens, je connais plein de vies, et ces gens-là connaissent que mon prénom.” Fatigué de la mentalité capitaliste, il repense aux paysages de Tunceli, des étoiles dans les yeux. « Je suis né à la montagne, je veux finir à la campagne. »

Isis Marvyle




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