12/10/2012

Le batteur intermittent et ses Assedic


Depuis 16 ans, Régis Boulard, batteur reconnu sur la scène rock et free music, vivait de son art. Jusqu'à ce que la maladie le terrasse. Sept mois de souffrance, la vie en suspens mais aussi les revenus qui fondent, les dettes qui gonflent : ses droits d'intermittent du spectacle s'étaient comme noyés dans les arcanes des règlements et de l'administration du travail. Une autre bataille a alors commencé.


Nous nous sommes donné rendez-vous au bar du "Jardin Moderne", haut lieu de la création musicale à Rennes. C'est un mail de son frère avec un lien vers un site internet qui nous alerte sur sa situation. Avec l'appui du producteur de musique "La Station Service" et le collectif d'artistes des "Ateliers du vent", Régis Boulard lance une souscription pour financer un projet de disque. Cela devrait lui permettre de reprendre pied dans son métier et de bénéficier à nouveau du statut d'intermittent du spectacle qu'il a, pense-t-il, injustement perdu après sept mois d'arrêt de maladie.
 

A 32 ans son rêve d'enfant se réalise, Régis se lance dans l'aventure de musicien professionnel

Rien dans son éducation familiale ne prédisposait Régis à faire carrière dans la musique. S’il n’y avait eu ce choc éprouvé à l'écoute d'un disque des Who, laissé par un client du bar que tenait sa mère. « J'avais 10 ans. Je me souviens exactement de la seconde à laquelle ça s'est passsé. J'étais transpercé... ». L'empreinte est restée dans un coin de sa tête et dès qu'il l'a pu - vers 14 ans - il se fait offrir sa première batterie, monte son premier groupe de rock, d’autres suivront. « C'était prétentieux, nettement au dessus de mes pompes, juge-t-il aujourd'hui, rien de sérieux. ». En revanche son habileté pour le dessin et le montage de modèles réduits lui ouvre la porte du travail. Après avoir gagné quelques sous à vendre ses maquettes d'avions, il devient graphiste dans une imprimerie.

Mais sa passion pour la musique l'habite et, sur son temps de loisirs, il perfectionne son art. « Un jour, un animateur des Jeunesses Musicales de France nous a proposé, à moi et à un ami violoniste, de monter un spectacle. » En duo, violon électrique et batterie, ils initient un public scolaire à la musique rock jazz improvisée. Régis a 32 ans et supporte de moins en moins son travail à l'imprimerie. « C’est ma chérie, tient-il à préciser, qui m’a dit "tu le fais maintenant ou tu ne le feras plus jamais…" Je suis parti à l’aventure ». Le duo va enchaîner de nombreux concerts pour les enfants. « On s’est retrouvé à bosser comme des dingos. »
 
Grâce à de bonnes rencontres et parcequ'il est têtu, le travail et le talent de Régis sont vite repérés. Pendant plus de 16 ans, il enchainera les projets, les disques, les spectacles. Il collabore avec plusieurs groupes : Chien Vert, son bébé, Trunks avec notamment le saxophoniste Daniel Pabœuf ; pendant 13 ans, il est le batteur de l'excellent groupe anglais "Sons of the desert    
 

Intermittents du spectacle, tantôt salariés, tantôt chômeurs

Ainsi Régis mène-t-il une riche carrière de musicien professionnel, sous statut d'intermittent du spectacle. Ce statut est une exception française négociée en 1936, dans la dynamique du Front Populaire, d'abord pour les techniciens et cadres du cinéma. En 1969, il est étendu aux artistes interprètes et techniciens du spectacle vivant. Mais à mesure que le chômage se développe dans la société, ce statut est régulièrement remis en cause. Les réformes successives pour en baisser le coût et le faire coïncider avec la couverture sociale des salariés ordinaires se succèdent à partir de 2003. 
  
« Ces dix dernières années, constate-t-il, on s'est fait matraquer. » Effectivement, obtenir 43 cachets sur 10,5 mois (soit la valeur de 507 h de travail) c’est très dur pour un interprète. « Imagine, plus de 40 concerts par an en sachant qu'avec les déplacements c'est trois jours de travail pour un seul cachet. » Tout le temps passé à la préparation d'un spectacle ou d'un disque bien sûr n'entrent pas en ligne de compte car on est rarement sous contrat pour cela. Et puis un musicien qui ne travaille pas son instrument tous les jours ne peut tenir la distance. « Tu sais, batteur, c'est un sport de haut niveau ».
 
Alors, comme la plupart de ses confrères, Régis perd le statut, puis le retrouve au gré des fluctuations de l'activité. « Quand on peut en bénéficier, on se fait entre1 000 et 1 200 net par mois ».  Finalement, un niveau de revenu proche de celui de l'indemnité de base du chômage, bien loin des revenus de quelques vedettes souvent évoqués pour dénoncer les abus de l’intermittence.
 
Pour Régis les musiciens sont les prolétaires sur lesquels est fondée toute l'économie du spectacle et ce sont eux qui en profitent le moins. Et d'illustrer son propos : « Au début de ma collaboration avec "sons of the desert", un cachet c'était jamais moins de 800 F.  Quand j’ai quitté le groupe, je touchais 120 € (soit 787 F) ; il s’est passé treize ans ! »
 
Mais ce boulot, il faut l'aimer quand même ! Sinon pourquoi continuer dans une telle galère ? Régis réagit très vite à la remarque. « Bien sûr je l'adore. Ce n'est pas un métier mais une passion de tous les jours. De toutes façons, quoi qu'il arrive, statut ou pas, je serai toujours musicien. Peut être je n'en vivrai plus mais c'est pas grave. »
 

Plongée dans la maladie

En février 2011, le médecin annonce à Régis qu'il a un cancer. Tout s'arrête. Et c'est la plongée dans l'horreur, la peur au ventre, même si ce cancer est réputé guérissable : opération, puis chimio, enfin thrombose qui a failli lui faire perdre une jambe. 
 
En même temps, il découvre qu'il est pauvre et que ça n'ira pas en s'arrangeant au fil des mois En tout et pour tout, il a droit à 14 € par jour de la CPAM. Les mois précédents son arrêt, il avait acquis peu de droits mais il y avait deux spectacles prévus et un disque en chantier. Tout cela s'effondrait. Heureusement, les musiciens ou producteurs qui portaient ces projets ont été solidaires, ils l'ont tous attendu, pas remplacé.
 
L’important c’est d’abord de guérir et il est en bonne voie. Mais c’'est au moment où il voit la fin du tunnel et reprend son activité que Régis ressent l'injustice. « Tout le monde me l'avait assuré, les musiciens victimes d'arrêts de maladie de plus de trois mois ont le droit à une indemnité de chômage équivalente à un temps de travail de 5 heures par jour ». Il pensait donc retrouver un revenu pour relancer ses projets.  
 
Rien ne vient du côté de Pôle Emploi qui pourtant l’avait d’abord assuré de ses droits pour lui apprendre finalement que le système aurait été abrogé en 2011. Seules seraient concernés les victimes d'accident du travail ou de maladie professionnelle ou encore les femmes après un congé de maternité. Pour Régis, la cause est entendue. Il a 10 000 € de dettes, les huissiers à la porte, pas un sou et aucun droit au chômage après avoir cotisé pendant 16 ans. 
 
Régis est un battant. Soutenu par les amis de La Station Service et des Ateliers du vent qui lancent une souscription, il s'engage dans la réalisation d'un disque. Mais il veut aussi que ses mésaventures soient connues pour faire prendre conscience aux intermittents des risques qu'ils encourent. C'est le sens du témoignage qu'il livre en même temps que l'appel à souscription. 
 

Epilogue

Son appel fait un buzz sur les réseaux sociaux et immédiatement, il reçoit des mails ou des appels téléphoniques. Cela alerte les syndicats et même le ministère de la culture. Régis est d'abord surpris des réactions très vives des deux permanents syndicaux qui l'appellent. « Ils sont remontés contre moi, s'étonne-t-il. Je dis paraît-il n’importe quoi et remets ainsi en cause ce qu'ils pensent avoir garanti par la négociation ».

Mais, peu de temps après, ils le rappellent et semblent confirmer que les conditions d’obtention d’allocations en fin de droit avait bien été revues. La même confusion règne au ministère de la Culture. Quant aux agents de Pôle Emploi spécialisés pour l’intermittence, ils ne savent que penser de circulaires apparemment contradictoires.
 
Et puis, d’un coup, ces différentes interventions donnent des résultats. Tout se débloque : « Pour parer au plus pressé, le Pôle Emploi d'Annecy qui s'occupe des intermittents m'a octroyé un truc qui s'appelle APS (Allocation professionnelle de solidarité) en lieu et place de l'ARE. Bilan, je vais toucher 29 euros jour (au lieu de 48) à partir de la date de la fin de mon congé de maladie. Je viens de recevoir 7000 €. »
 
Alors satisfait ? « Finalement, observe-t-il, j’ai obtenu des résultats là où je ne les attendais pas. Je n'espérais plus retrouver mes droits aux Assedic et donc je comptais surtout sur la mobilisation solidaire de la profession pour m'aider à financer le projet de disque ».
 
Sur le premier point, Il n’a toujours pas bien compris ce qu’étaient ou non ses droits. « Le dispositif de l’APS, remarque Régis, s’accorde paraît-il sur dossier. Le gars qui m'a annoncé la bonne nouvelle mercredi m'a dit en avoir accordé 3 sur 400 demandes ». Puis, avec un rire ironique, «Si j'ai bien compris, j’ai eu de la chance. En fait la médiatrice Intermittents m’a bien appuyé. »
 
Pour le financement solidaire de son projet, en revanche, les résultats sont maigres. Nombreux sont les artistes qui se sont mobilisés pour relayer l’appel mais bien peu ont pensé à verser un don. « Et ceux qui l'ont fait, relève -t-il, ne sont pas les plus nantis... »
 
Et Régis de conclure : « Quand je me suis engagé là dedans, je savais que ce serait dur. J'avais un peu l’impression de faire le tapin d’un côté et de la politique de l’autre… Vivement que je retravaille normalement. » Cela, un  musicien comme Ollivier Mellano l'a bien compris en associant Régis Boulay à sa création How you tried à l’Opéra de Rennes pour les Trans'Musicales 2012.
 
Alain Jaunault (photo Christophe Lemoine)
 


Profs et précaires

Ils peuvent avoir enseigné de nombreuses années, de manière continue ou intermittente, ils ont le même niveau d'étude que les titulaires, ils sont profs et précaires, soutiers de l'éducation nationale. 
 
Ce montage photos/sons de Témoignage Chrétien raconte leurs histoires ordinaires...
 


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