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Denis : « La fraternité, c’est avant tout l’absence de pouvoir sur les autres »



Denis Prost a fait sienne le principe d’ATD Quart monde : « Rien pour moi, sans moi ». Depuis 1993, il agit pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Après avoir animé à Redon le groupe Rebond-dire, pour faire entendre la parole des chercheurs d’emploi, il s’engage aujourd’hui pleinement dans l’initiative collective de « Territoire zéro chômeur de longue durée ».


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Liberté

De par mon expérience avec ATD quart-monde, j’ai côtoyé des gens confrontés à de vraies et grandes difficultés de vie. Lorsqu’on est dans cette situation, bien sûr, il y a les difficultés matérielles qu’il faut chaque jour affronter. Mais il y a aussi et surtout, le regard des autres. Sans cesse, ce regard renvoie à la honte et à la culpabilité de ce que l’on est, extrêmement dépendant de tout, des aides financières, des services sociaux, de tous ces intervenants à qui il faut sans cesse rendre des comptes, à qui il faut justifier que l’on est un bon parent, un bon demandeur d’emploi…

La personne en pauvreté perd cette idée qu’elle peut donner et qu’elle peut être utile. Tous ces dispositifs qui créent de l’assistanat ne permettent pas aux personnes d’être autonomes. C’est une liberté perdue. Il faudrait repenser les politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion dans cette dimension de respect et d’autonomie de la personne. Faire en sorte que les gens restent maîtres de leur vie.
 

Egalité

L’égalité, pour ATD Quart-monde, trouve sa résonance dans l'égale dignité de tous les êtres humains. C’est inscrit dans l’article premier de la loi de lutte contre les exclusions pour laquelle l’association s’est battue en 1998. C’est le défi à relever : considère-t-on vraiment que tous les êtres humains sont égaux en dignité ? Alors, comment accepter pour les autres ce que l’on n’accepterait jamais pour soi-même ? Pourquoi n’est-ce pas la priorité des priorités que d’offrir un toit aux personnes à la rue ?

Comment se fait-il que l’on ne soit toujours pas capable d’offrir à tous les citoyens une vie digne alors que l’on est capable de mobiliser des budgets conséquents pour des travaux, pour d’autres causes ? Sans doute parce que, lorsque l’autre est en difficulté, on le met à distance. D’ailleurs, on le nomme différemment, « SDF », comme pour signifier qu’il n’est plus des nôtres, comme s’il n’était plus un être humain. Un « SDF » est avant tout une personne humaine, sans abri, en difficulté, privée de logement. Je suis persuadé que si les priorités budgétaires étaient définies avec les habitants, les simples citoyens, on obtiendrait des résultats tout à fait différents, que la dépense publique serait beaucoup plus centrée sur la satisfaction des besoins essentiels : que chaque enfant réussisse à l'école, que chaque personne ait un logement décent, un emploi, etc.
 
Dire que l’on est tous égaux en dignité, cela signifie que la parole de chacun a la même valeur. Mais encore faut-il qu'il puisse parler en confiance, sans crainte d’être jugé. Il faut ensuite créer les conditions pour que ces paroles soient respectées et entendues, qu'elles dépassent le témoignage pour être une vraie participation à la réflexion commune. Toute expérience individuelle est nécessairement limitée. Elle doit être discutée collectivement pour prendre tout son sens. Elle doit être ensuite transmise, entendue.

Je me réfère à l’expérience du 8e collège du CNLE, Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion, constitué de personnes en situation de pauvreté et d’exclusion, où la question de la prise de parole est pleinement prise en compte. Les personnes sont invitées la veille à prendre connaissance de l’ordre du jour de la séance plénière. Les expériences personnelles nourrissent alors le propos collectif. Les expressions en séance plénière prennent ainsi tout leur sens et sont entendues. Tous les citoyens doivent être à égalité dans la réflexion, la pensée sur la société ce qui signifie qu’il faut se donner les moyens de réfléchir et de produire ensemble. Prendre l’engagement, lorsqu’on écoute, de donner suite. Beaucoup de choses changeront le jour où la société donnera une place égale à la parole de chacun dans le débat.

Fraternité

La fraternité, c’est avant tout l’absence de pouvoir sur les autres, être ensemble, agir ensemble, à égalité. Avec ATD Quart monde, nous avons mené des enquêtes à Maurepas, un quartier de Rennes, il y a quelques années. Les personnes en situation de pauvreté elles-mêmes et d'autres qui n'étaient pas confrontées à ces difficultés menaient ensemble ces enquêtes. Et toutes se retrouvaient à égalité autour de la table pour organiser ce travail et réfléchir aux résultats.

La fraternité découle de cette égalité. La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. Le don institutionnalisé crée de la dépendance, prive l’autre de sa liberté et ne permet pas l’émergence de la fraternité. Les trois notions sont vraiment très liées et interdépendantes. Etre fraternel, c’est se penser de la même humanité, sans pouvoir les uns sur les autres. C’est être ensemble face à ce qui nous menace. Il y a de la réciprocité en permanence. Beaucoup de personnes en situation de pauvreté m'ont aidé dans ma vie et donné des leçons d’humilité et d’humanité.
 

ENGAGÉ DANS LA LUTTE CONTRE LA PAUVRETE ET L’EXCLUSION
 

Denis Prost, rennais d’origine, travaille pendant huit ans dans le secteur de l’informatique et rejoint ATD Quart monde en 1993. Il intervient d’abord en soutien de l’équipe nationale sur son action politique et participe à la réflexion qui aboutit à la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions. Il contribue à la réalisation de rapports pour le Conseil économique, social et environnemental, aux côtés de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, alors présidente d’ATD Quart-monde.

En 1999, il coordonne un travail à Rennes (quartier de Maurepas) et à Antrain pour vérifier les effets de cette loi en mobilisant une équipe constituée de personnes en situation de pauvreté et d'autres citoyens qui s'engagent à leurs côtés. Il travaille avec Didier Robert sur le rapport « L’accès de tous aux droits de tous, par la mobilisation de tous » présenté au CESE en juin 2003, pointant l’absence de mobilisation de la société sur la question de l’exclusion. Dans les préconisations, est pointée l’indispensable mobilisation des territoires, avec les entreprises, les élus, les syndicats, pour développer l’emploi stable.

Denis Prost souhaite alors s’investir pleinement dans cette animation territoriale. Avec sa famille, il s’installe à Redon, rencontre Aide emploi services, association intermédiaire d’aide aux chômeurs et crée le groupe citoyen de chercheurs d’emploi, Rebond-dire à Redon. Pendant six ans, il anime ce groupe, d’abord bénévolement avant de devenir salarié. Objectif : faire entendre la parole des chercheurs d’emploi, construire avec eux des réponses à leurs difficultés d'accès à l'emploi, comme ce guide du chercheur d’emploi réalisé en partenariat avec les acteurs locaux de l'emploi et de la formation.

En 2011, ATD Quart-monde le sollicite à nouveau sur le projet « Territoire zéro chômeur de longue durée ». Denis rejoint le groupe de réflexion national et devient à nouveau salarié de l’association. En 2014, il est détaché par ATD Quart Monde auprès du Point Accueil Emploi de Pipriac qui lance l’expérimentation à Pipriac et Saint-Ganton.

Tugdual Ruellan
A retrouver sur Histoires Ordinaires

Sur l'opération "Zéro chômeur de longue durée" 
80 chômeurs bretons trouvent leur emploi
Le portrait-interview de Patrick Valentin, l'initiateur

Sur le groupe de chercheurs d'emploi Rebond-Dire de Redon
Le livre Le Rencard des Mots Dits avec la vidéo
 


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Pourquoi ce blog ?
Michel Rouger
Et si l’on demandait à chacun d’entre nous ce qu’évoque la devise républicaine, ces trois petits mots, parfois bafoués, souvent mis à mal quand ils ne sont pas oubliés de nos frontons publics ? Et si l’on prenait le temps de s’interroger sur le sens qu’ils prennent ou qu’ils ont pris dans nos vies ?

Alors, les citoyennes et les citoyens nous diraient leur mécontentement, parfois leur colère de n’être pas considérés, entendus, écoutés. Ils nous diraient leurs peurs et leur fragilité dans une économie mondialisée, monétisée, déshumanisée. Ils hurleraient leurs doutes, leur mépris face aux promesses qui leur sont faites et qui ne sont pas tenues.

Mais ils nous diraient aussi leur joie d’être libres, de pouvoir dire, rêver, encore et toujours penser. Ils nous diraient malgré tout leur espoir de voir poindre des jours meilleurs, leur soif et leur espérance de justice et d’égalité.

A l’initiative du député Jean-René Marsac, nous sommes allés recueillir des paroles, des histoires de vie, des réflexions glanées sur ces bouts de chemin croisés. Histoires Ordinaires propose de les mettre en partage sur ce blog.

Tugdual Ruellan

« Les valeurs de notre République et de notre démocratie sont violemment attaquées. Vers de nouvelles formes d'engagement et de dialogue avec nos concitoyens »

Par Jean-René Marsac, député



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