Moyen-Orient

Témoignage au coeur de la révolution égyptienne


05/02/2011

Marjolaine Peuzin vit au Caire. Dans les jours qui ont précédé la chute de Moubarak, au plus près de la population, elle racontait les évènements pour les lecteurs d’histoiresordinaires.fr.




Vendredi dernier, dans la nuit, l’imam du quartier a passé une annonce. La dernière prière étant achevée depuis longtemps, on s’est douté que quelque chose n’allait pas. « A tous les hommes : prenez des armes et descendez défendre notre quartier. Les pilleurs sont à quelques rues d’ici. » 

En même temps, un ami nous appelait pour nous dire sa détresse : dans le quartier très populaire de Dar Es Salam, les prisonniers s’étaient échappés et s’en prenaient aux maisons, aux biens et aux femmes. Un autre ami est venu nous rendre visite et a essayé de nous embarquer pour Tahrir : «Arouh ! Arouh ! » (j’y vais !). Finalement, il est parti tout seul, et il s’est arrêté 500 m plus loin, à la rue des Pyramides, devant le spectacle hallucinant de bandes de gamins, âgés de 15 à 20 ans, pillant, brûlant et saccageant les magasins. Les nuits suivantes ont été vécues dans la même hystérie.

Subitement, la police disparaît de Tahrir

Pour certains en tout cas, les consignes sont claires: « l'ambassade conseille aux ressortissants français la plus grande prudence. En aucun cas, se rendre sur les lieux sensibles ou prendre part à des manifestations ou activités politiques. Le devoir de réserve s'impose. Les titulaires de l'Education nationale pourront être sanctionnés administrativement. » Après tout, chacun son travail. Les journalistes sont là pour nous informer, les enseignants pour enseigner, la police pour nous protéger. Sauf que les écoles sont fermées. Sauf que les journalistes sont arrêtés, violentés, et leur matériel cassé.

 

Et les forces de l'ordre? Après quelques jours, il s’est avéré les choses suivantes : des manifestants, vendredi en fin d’après midi, qui voulaient se rendre aux manifestations à Tahrir, étaient stoppés par la police. Impossible d’avancer jusqu’à la place, malgré le nombre, malgré le rapport de force avec la police. Subitement, les policiers partent, enlevant leur uniforme à même la place. Subitement, l’accès à Tahrir est libre. Subitement, la police disparaît de Tahrir. 

Est-ce pour aller protéger les Egyptiens dans le reste du Caire qui risquent de subir les assauts des pilleurs ? Est-ce plutôt parce que la police a disparu que les pillages ont été possibles ? Ou, et c’est bien ce que les Egyptiens se demandent, ne serait-ce pas la police elle-même qui aurait montré l’exemple aux pilleurs, ayant revêtu le costume civil? Puisque de nombreuses personnes disent avoir reconnu des policiers parmi les fauteurs de trouble ? Mais n’est-ce pas l’opposition qui alimente ces rumeurs, comme le prétend le gouvernement ? Chacun est libre de croire ou non ces cris qui semble bien venir de simples citoyens.

De l'espoir à l'effroi

Que s’est-il passé entre le moment où la ville était sous le contrôle de la police, et celui où elle a basculé dans le  désordre, la violence, et la PEUR ? Quelle aubaine en tout cas, pour ce gouvernement, qu’en quelques heures, les Egyptiens passent de l’espoir à l’effroi ! Que s’alimente au fil des jours la peur de manquer de vivres, comme en Tunisie, la peur de voir l’économie s’écrouler dans un pays paralysé, et surtout la peur de ces bandits qui cassent et volent ! 

Malgré tout, c’est plus d’un million et demi de personnes qui ont répondu à l’appel « au million » en descendant dans la rue mardi dernier. Malgré la confiscation d’Internet jusqu’au mercredi midi, ils sont descendus en nombre exiger le départ du raïs. On croyait presque que c’était gagné ! Et puis, en soirée, voilà que toutes les émissions télévisées colportent la même idée : il faut arrêter. Le président a dit qu’il allait partir, qu’il ne se représenterait pas. Khalas ! Il faut quitter Tahrir. 

Psychose

Une nouvelle peur semble alors grandir dans les esprits égyptiens : et s’il partait ? On vit déjà dans la psychose, la police nous abandonne, on ne peut plus travailler ! Si Moubarak part, qu’est-ce qui va se passer pour nous ? Le jour suivant, le Président lui-même leur promet le chaos.

Mercredi. Retournement de l’opinion à 180°. Ils sont, je ne sais pas combien, mais en tout cas, très nombreux à descendre dans les rues réclamer l’arrêt du mouvement. Certes, et ce n’est pas une nouvelle étonnante, la plupart des malfrats qui ont démarré les affrontements avaient des cartes de police. Certains manifestants ont même «twitté» l’identité, le numéro, et le poste d’affectation des policiers pris. 

Ces Egyptiens ordinaires qu'on ne montre pas

Mais la plupart des gens descendus dans la rue, loin de Tahrir pour le coup, ne sont pas des agents du gouvernement. Ce sont de simples mères et pères de famille qui demandent au Président de ne pas partir. Certains étaient prêts à se battre contre les manifestants, et ce n’était pas des policiers. Comme beaucoup d’Egyptiens, ils veulent le retour au calme, veulent la réouverture des écoles, des entreprises. Et le parti ne se refuse rien : on a pu lire sur une pancarte «Baba Moubarak, Mama Suzanne, we say sorry »

Où en sont-ils vraiment ces Egyptiens ? Depuis une semaine, Al Jazeera nous montre quasiment 24h sur 24 la place Tahrir, à croire que rien ne se passe ailleurs. Toujours les mêmes plans (je parle d’Al Jazeera international, en langue anglaise, la version arabe étant confisquée). Pourquoi Al Jazeera et les autres chaînes ne sont pas allés à la rencontre de ces Egyptiens ordinaires qui ne sont pas allés manifester ? Pourquoi n’ont-ils pas montré les rues remplies de manifestants pro-Moubarak, ou peut être simplement anti-fitna (discorde entre les musulmans) ? 

Mourir ici plutôt que dans les prisons

Ce que les médias n’ont pas assez dit, c’est que depuis qu’ils sont nés, la plupart des Egyptiens vivent dans la peur d’émettre toute opinion politique en public. Ils vivent dans la peur de la prison, de la torture. Les Egyptiens pensent à l’injustice du gouvernement, mais ils pensent aussi à remplir les assiettes de leurs enfants jour après jour, et ces derniers jours elles sont plutôt vides. Sans doute l’impact et la rapidité fulgurante de ce mouvement a-t-il déstabilisé leurs perspectives à court terme, et ils semblent enclins à faire confiance au gouvernement dans ses promesses, dans l’espoir d’un retour rapide au calme et à une vie normale.

Les Egyptiens sont maintenant partagés, entre ceux qui veulent le retour au calme et ceux qui ne veulent rien lâcher, si proches de la victoire ! Que deviendraient, au fait, ces révoltés de Tahrir, si le mouvement s’arrêtait ? Des opposants sont déjà arrêtés en masse, et le centre pour les Droits de l’homme du Caire est cerné par la police. Qui va défendre ces milliers de protestataires quand ils se feront cueillir chez eux pour être emmenés en prison, et peut-être torturés ? Les révoltés de Tahrir ne semblent pas près de lâcher. Ils préfèrent mourir à Tahrir pour la révolution plutôt que dans les prisons égyptiennes plus tard. Une promesse les lie aussi à leurs frères martyrs tombés tous ces jours-ci : celle qu’ils ne seront pas morts pour rien. 

Marjolaine Peuzin





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​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono