Justice / Inégalités

Sur scène, le cri de Rachel, victime de violences conjugales


12/11/2013

Les victimes de violences conjugales craignent souvent de s'exprimer, paralysées par la peur, l'isolement et la honte. Rachel Jouvet a pu sortir de ce cycle de violence. Aujourd'hui, elle se bat pour toutes celles qui ne peuvent pas s'affranchir de cette peur. Elle a écrit une pièce de théâtre à partir de sa propre histoire : « Je te veux impeccable ».




Sur scène, le cri de Rachel, victime de violences conjugales

13_11_12_rachel_jouvet.mp3 13 11 12 Rachel Jouvet.mp3  (12.74 Mo)



Rachel nous accueille chez elle, notre écoute est une protection de plus à ce qu'elle a déjà mis en place : « C'est beaucoup plus dangereux pour moi, dit-elle, d'attendre tapie dans l'ombre que de me mettre en lumière. » Mais que redoute t-elle ? L'homme qui a tué son père et qui l'a laissée pour morte : il doit sortir de prison dans quelques années.
 
14 ans après, Rachel nous raconte ce qui aurait dû la détruire mais qui aujourd'hui lui donne la force de se battre, elle nous livre ses doutes, ses souffrances, ses peurs, ses espoirs. Elle a  besoin de parler, de dire son histoire qu'elle-même à encore du mal à croire mais qu'elle doit déverser pour s'en débarrasser.   
 
« Ce qui est étrange, nous dit-elle, c'est de se dire : "Mais ça m'est arrivé à moi cette histoire !" Je ne me sens pas plus faible qu'une autre, j'ai toutes mes capacités intellectuelles et physiques et pourtant ! »

Une adolescente au caractère bien trempé

Rachel a grandi dans une famille qui cultivait des valeurs : « Il y avait des valeurs familiales loin de toute cette violence ». Ses parents travaillent dans le milieu artistique, elle et sa petite sœur vivent une enfance sans histoire, protégées par des parents soucieux de leur apporter une bonne éducation : « Mes parents étaient idéalistes, pour eux c'était important d'être juste. »
 
Adolescente, Rachel fait partie d'un groupe de danse qu'elle retrouve chaque semaine, elle mène la vie d'une lycéenne insouciante. Elle a un caractère bien trempé, elle sait ce qu'elle veut et l'obtient. En même temps elle rêve de trouver le grand amour, de fonder une famille. Aujourd'hui elle réalise qu'elle vivait sur un petit nuage, « dans le monde des Bisounours ». Elle croyait que tout le monde avait le même respect des autres qu'elle même : « Je pensais que tout le monde avait les mêmes limites. » 

Sur scène, le cri de Rachel, victime de violences conjugales

À 17 ans, le coup de foudre

Rachel a 17 ans quand elle rencontre l'homme qui lui fait tourner la tête mais qui va faire basculer sa vie. Elle le trouve beau. Elle est fascinée, éblouie… et pourtant, très vite, elle réalise que ce n'est pas celui dont elle  avait rêvé.
 
Après une période fusionnelle que Rachel qualifie de « normale mais dangereuse », elle réalise qu'elle est isolée de toutes ses amies. Son compagnon change de visage, il l'accuse de « le rendre mal » et la frappe.
 
« La première fois que l'on prend une gifle, on ne veut pas y croire... et puis  ça recommence pourtant, on est prête à la recevoir, on a été préparée par les reproches, l'attitude quotidienne. » Rachel accepte toutes les accusations de son "amoureux" qui lui répète que si lui ne l'aime pas alors personne ne l'aimera jamais. Elle le croit.

Sur scène, le cri de Rachel, victime de violences conjugales

« Je me disais que je méritais ses coups »

Elle sèche ses larmes et repart confiante vers celui qu'elle veut aimer. La violence s'installe, insidieusement jusqu'à faire partie de son quotidien. Rachel a peur, elle cherche à le fuir, à écarter à plusieurs reprises cet homme qui ne correspond plus à la personne qu'elle avait  rencontrée quelques mois plus tôt, mais il la rattrape et surtout le destin va les lier par la naissance d'une petite fille.
 
Rachel commence à perdre pied, elle ne sait plus qui elle est : « J'avais conscience d'être en construction. » Un système de dévalorisation se met en place. Elle accepte tout. Elle se sent partir à la dérive, elle culpabilise et surtout se sent responsable de tout ce qui se passe: 

« Je me demandais qui je pouvais bien être pour mettre mon compagnon dans cet état. Je m'en voulais et je me disais que je méritais ses coups », se souvient-elle. « Je ne mettais pas de mots sur ce que je vivais, j'essayais de trouver une justification à ce qu'il faisait. »

Parce qu'elle est enceinte, son compagnon lui met toutes sortes d'interdits. « "Quand on est enceinte, on ne fait rien" », dit-il. Il est dans la domination, dans la toute puissance. Malgré ces interdictions, elle se raccroche à son cours de danse. Rachel sent que l'étau se resserre et pourtant elle ne lâche pas, elle sait qu'il faut garder un lien avec l'extérieur. Et elle a raison.

Sur scène, le cri de Rachel, victime de violences conjugales

Treize plaintes... jusqu'au drame

Des bleus alertent  son professeur de danse qui avertit ses parents. Ils pensent la protéger en mettant son compagnon à la porte de chez eux. Quelques mois plus tard, alors que Rachel est enceinte de sept mois, il lui fracture la mâchoire en public. Les policiers lui demandent si elle veut porter plainte. Croyant que c'est lui ouvrir les portes de la prison, elle refuse. « Je ne mettais pas de mots sur ce que je vivais. Mon père, qui voulait pourtant m'aider, était encore plus perdu que moi. »

« Cet homme m'avait pourtant cassé la mâchoire mais je n'étais pas encore positionnée sur le fait que c'était de la violence, je voulais croire que c'était comme une bagarre d'enfants dans laquelle on peut se faire mal. Il y avait des valeurs familiales loin de cette violence. Je lui ai demandé pardon mais les violences ont repris. »
 
Rachel réagit enfin. Elle va déposer pas moins de treize plaintes en deux ans. Mais les violences continuent. L'homme est pourtant bien connu des services de police mais il n'écope que de peines avec sursis. Travailleurs sociaux et policiers sont impuissants. Et le drame arrive : en pleine nuit, l'homme vient abattre le père de Rachel à bout portant, elle-même est laissée pour morte ainsi que sa mère. Il repartira comme il était venu, en taxi, et ne sera arrêté qu'après trois jours de cavale.

Sur scène, le cri de Rachel, victime de violences conjugales

Revivre, à 20 ans

Après le drame, Rachel a un sentiment de culpabilité, sa famille est dévastée. Pour essayer de s'éloigner de ce cauchemar, elle part avec sa fille à Annecy où elle trouve du travail. « Je gagnais bien ma vie. » Au bout de quelques mois, elle revient cependant à Rennes pour reprendre ses études. « J'avais 19 ans, je voulais devenir quelqu'un de bien et pour moi ça passait aussi par les études. »
 
Rachel a du courage, elle se dit qu'avec de la volonté elle va réussir à repartir. Elle commence un  BTS en alternance mais elle est fragilisée : une famille brisée, les assises, des difficultés relationnelles au travail, elle tombe dans une grave dépression.
 
Les trois mois d'hospitalisation sont pour elle une pause qui lui permet d'amorcer une vraie remise en question de sa vie. Elle se cherche  et décide de faire des choix en fonction des ses valeurs.  Elle cherche ce qui va la « faire respirer à nouveau ». Elle veut devenir comédienne.

Sur scène, le cri de Rachel, victime de violences conjugales

« Je te veux impeccable » : le théâtre pour remède

Alors qu'elle est toujours hospitalisée, elle s'inscrit dans une petite troupe de théâtre et c'est là qu'elle rencontre Loïc Choneau, scénariste. « Au début  il ne voulait pas me croire  mais je lui ai apporté les preuves de ce que je disais. » Rachel raconte son histoire, Loïc Choneau l'écrit avec elle. Ce sera la pièce de théâtre « Je te veux impeccable »  jouée pour la première fois en septembre 2013. 
 
Cette pièce est une base de travail à l'action qu'elle veut mener, une amorce au dialogue. Après chaque spectacle, elle propose un échange avec le public.
 
« Se présenter comme femme battue c'est quelque chose de très difficile. Je n'ai pas envie qu'on ait pitié de moi. C'est quelquefois ce qui se passe mais par mon comportement je replace les choses. Il a fallu se sortir de ce sentiment de victime. J'ai  décidé de lutter pour moi mais aussi pour toutes les femmes qui subissent des violences et qui ne peuvent agir parce qu'elles sont trop menacées. »
 
Si elle a pu mener ce combat, c'est parce que son ex compagnon est sous les verrous. « Je fais partie d'un groupe de paroles "Femmes battantes". J'ai voulu qu'on sorte de l'anonymat en montant une exposition photos mais beaucoup d'entre elles ont abandonné le projet par peur de représailles ».

Sur scène, le cri de Rachel, victime de violences conjugales

Des larmes au rire

Son message, elle le fait passer aussi bien auprès des femmes qu'auprès des institutions. Elle intervient dans des lycées dans le cadre de la prévention des violences conjugales ainsi qu' à l'IRTS qui prépare aux diplômes d'État de travailleurs sociaux, la violence conjugale faisant partie du cursus.
 
Elle fait également partie d'un comité consultatif au conseil régional où elle apporte sa contribution dans le pôle « Agir contre les violences faites aux femmes ». En ce moment, elle participe à la préparation de la Biennale de l'égalité hommes-femmes qui aura lieu en mai 2014 à Lorient.

Aujourd'hui à 35 ans, Rachel fait du théâtre, ça lui donne du temps « pour se recentrer après des périodes intenses ». Elle cherche à jouer des œuvres qui lui réapprennent à avoir des sentiments positifs. Faire du théâtre implique un mode de vie qui n'est pas toujours facile à assumer. « Il faut accepter d'être au RSA et supporter le regard social mais je ne veux plus vivre comme avant. »
 
« Je dois donner du courage aux autres qui pourront se dire : "Si elle a réussi à s'en sortir, moi aussi je suis capable" », poursuit-elle ; je ne suis pas un cas social, je veux vivre et partager des moments qui me construisent.  »  Et elle y parvient : maintenant, quand elle le peut, Rachel choisit des rôles comiques, elle préfère la légèreté des comédies.

Agnès Blaire


POUR EN SAVOIR PLUS

- Les dates des spectacles à venir sur la page facebook je te veux impeccable

- Le blog du Théâtre Quidam

- L'artiste plasticien Rayto a illustré le livret de « Je te veux impeccable »

- Les associations de soutien aux femmes victimes de violences 

- L'action du ministère des Droits des Femmes

- Le 25 novembre, Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes

La présentation de « Je te veux impeccable » en vidéo






Nouveau commentaire :







Donner un coup de main

Tout un chacun peut participer à Histoires Ordinaires. Proposer bien sûr des sujets de reportage et des informations pour la rubrique "Vu, lu, entendu" mais il y a aussi des tâches nombreuses, variées, aussi utiles qu'accessibles. Vous pouvez en trouver ici une liste. Ensuite il suffit de prendre contact avec la rédaction. 


Le billet de la semaine

Notre Dame de France

Etouffant le ramdam, le Président a remballé le statut de Première Dame promis à sa mariée lors de sa chevauchée printanière vers le pouvoir. Brigitte (qui n'a d'ailleurs jamais prétendu au rôle d'un Philip d'Edimbourg, le grand consort anglais) va seulement voir sa Maison étoffée, plus de gens, un super standard peut-être. Pour un emploi familial, tapez 1. Un voisin bruyant, tapez 2. Un chat perdu, tapez 3. Etc. Mais pourquoi donc une Première Dame ? En Allemagne, l'époux d'Angela Merkel cultive un anonymat farouche : le rôle, il est vrai, n'est pas fait pour les hommes. Concrètement, la République n'a-t-elle pas ses médiateurs, ses serviteurs ? Pourquoi les Français, pour réveiller une administration parfois ensommeillée, devraient-ils compter sur l'oreiller de la Moitié ? En fait, il y a là, bien sûr, plus qu'un service rendu. Un symbole. Celui d'un peuple de sujets plus que de citoyens.

Michel Rouger

09/08/2017

Nono



Webdoc "Les 11 de Saint Péran"