Musique

Michaël Andrieu libère les élèves de conservatoire


10/09/2014

Il est court : 140 pages. Peu cher : 10 euros. Documenté. Accessible à tous... Et bienvenu en cette rentrée maussade. « Le conservatoire de musique : l'art et la manière » fait en effet souffler un vent de liberté sur l'art le plus partagé : jouer d'un instrument, chanter… Son auteur, Michaël Andrieu, 37 ans, enseigne, compose, crée sans cesse, affiche une curiosité et une énergie insatiables et communicatives.




Une mère danseuse et professeur de danse : Michaël Andrieu est tombé dans la musique dès le berceau. Et sans doute même avant de naître, en novembre 1976. Le gamin en tous les cas est doué. À l'école comme au conservatoire. Parfois insatisfait aussi. Vers 13-14 ans, la musique qu'il entend à la radio le laisse sur sa faim : « J'ai alors écrit un petit truc au piano, confie-t-il ; et je me suis dit : "Mais je peux le faire tout seul !" Je me suis donné le droit d'écrire de la musique... » 
 
Depuis, des milliers de personnes, des jeunes, des adultes, des gens en prison, et surtout des profs et élèves de conservatoire - aujourd'hui ceux d'Alençon - l'ont entendu répéter : créez ! La liberté est son « fil rouge » : « Quand ça ne va pas, dit-il, je reviens à Beethoven, le premier compositeur libre.. » Il a un second fil rouge : une curiosité jamais assouvie. Toujours l'envie de gratter. Un « plaisir », quasiment une drogue : « Il y a quelques mois, je me suis demandé d'où venaient les mots « rondement » et « carrément », je suis allé très loin, en bibliothèque, ça peut être pénible mais je fonctionne comme ça : s'il n'y a rien à chercher, ça ne m'intéresse pas. »

« Ce que voulaient les détenues c'était chanter ! »

Le livre qu'il publie aujourd'hui sur le conservatoire de musique est le fruit de ça, d'années à se poser des questions, à replonger dans l'Histoire, l'expérience pédagogique, les fondements politiques de l'enseignement de la musique : musique de classe, d'une élite, ou art ouvert à tous... Cela l'a envahi dès l'âge de 18 ans, doublement. 
 
D'abord, dès ses prix de musique en poche, il est sollicité pour remplacer un professeur. « J'ai d'abord appliqué les méthodes qu'on m'avait enseignées puis un moment, je me suis dit : "Ce n'est pas possible !" On a monté un projet : transformer les territoires d'un bouquin de Jules Vernes en territoires sonores. » 
 
À tout juste 18 ans, il peut aussi... entrer en prison. Il était déjà bénévole dans une association accueillant les familles de détenus à leur arrivée à Paris. Devenu majeur, il pénètre dans la prison de Fresnes et, sur un piano offert par Barbara, accompagne la messe de Noël. « J'ai découvert que ce que voulaient les détenues c'était chanter ! Et se retrouver à jouer devant des gens qui pleurent ou qui se moquent, tu te dis : "Là, on se dit les choses pour de vrai." D'un coup, tu te prends une espèce de gifle. Il a fallu que j'aille au bout de la question. »

Un livre pour débattre : « Il faut toujours rester en mouvement »

S'en est aussitôt suivies trois années de recherche, des rencontres dans soixante-dix prisons françaises, une thèse de musicologie de 750 pages ramenées à un ouvrage pour le public, son premier, en 2005 (1).

Ont suivi aussi quatorze ans d'enseignement en prison, chaque semaine sauf les deux mois d'été, marqués par des tas d'expériences : l'orchestre de l'Opéra de Lyon chez les prisonniers, des détenus découvrant la Cité de la Musique...
 
Liberté, curiosité... Michaël Andrieu a bien ça en lui, comme des cordes qui vibrent chaque fois que s'entrechoquent les débats sur le rôle et les méthodes des conservatoires de musique. Des lieux qu'il a aussi beaucoup parcourus depuis plus de vingt ans en tant que professeur ou directeur de conservatoires associatifs, municipaux, départementaux… Avec le livre, il a voulu faire un point, quitte à le faire évoluer dans quelques années : « Il faut toujours rester en mouvement. » 
 
C'est cela qu'il veut faire partager à ses élèves. « Je veux qu'ils aient une boîte à outils de questions : on a le droit de ne pas avoir de réponses, on n'a pas le droit de ne pas avoir de questions. » Il aime bien par exemple arriver en cours avec ses Omni, ses « objets musicaux non identifiés » : « 30 secondes qui peuvent être n'importe quoi. Mais à partir de ce n'importe quoi on peut poser de bonnes questions. »
 

Créer, « au moins juste essayer »

Un jour, il est arrivé avec un Omni un peu particulier trouvé sur Internet : des morceaux que des élèves de 15 ans composaient avec leurs potes. « Et en plus c'était pas mal ! Personne n'était au courant. » Alors ils ont travaillé sur cette création. Car créer, bien sûr, c'est essentiel chez Michaël Andrieu.
 
« Un conservatoire doit pouvoir laisser des plages pour permettre à ceux qui sont dedans de créer, élèves ou professeurs. J'ai toujours été horrifié par le nombre de musiciens que je connais et qui ne composent pas ! Des gens qui ont une culture musicale énorme et refusent la question : "Et moi je dis quoi ? Au moins, juste essayer. Je prône que dès la première année, les élèves inventent, jouent, après on code tout ça. » 
 
Oui, « tout musicien a besoin d'avoir le codage, il faut passer par là mais ce n'est pas la finalité : le codage doit servir à la musique. » Malheureusement, il y a dans l'écriture musicale, poursuit-il, « quelque chose de mystique. » Même d'ailleurs le mot "interprète" : « Il faudrait donc traduire, ce serait une langue qu'on ne connaît pas ? »

« Il n'y a pas de débat public »

Les conservatoires, aujourd'hui, ne sont plus aussi figés que par le passé. « Ça évolue beaucoup, par rapport à il y a 20 ans c'est incamparable », les futurs professeurs qu'il a encadrés au Cefedem, le centre de formation, « sont dans cette ouverture. » « Mais plus de la moitié des profs, au moins, sont encore de l'ancienne école. Il faut souvent un vrai courage aujourd'hui pour dire : "Je ne fais pas comme vous". On vous répond : "Mais ça fait 30 ans que je fais ça !" »
 
C'est l'un des buts du livre : qu'en le lisant, « des profs se disent "J'ai le droit". Ceux qui cogitent trouveront peut-être des éléments de réponses ou des pistes pour découvrir les leurs. » Cela devrait aussi nourrir de beaux débats…
 
Provoquer le débat, c'est bien sûr l'objectif essentiel. Et il s'agit clairement d'un débat politique. Quasiment tabou curieusement. « En juin, la télé nous montre des queues de jeunes et de parents pour les inscriptions mais n'organise jamais de débat sur le sujet. Il n'y a pas de débat public, de labo de recherche. Il y a des centaines d'établissements mais personne ne va questionner ce qui se passe là-dedans. Au dernier changement de ministre de la Culture, Aurélie Filippetti a parlé musées, arts plastiques, théâtre, danse, pas de l'enseignement musical, pas des conservatoires ! Tout le monde est coincé avec ce truc là. »

« On crée des codes pour classer les populations »

L'élitisme, la musique comme jadis à la Cour du roi... Malgré les progrès, il y a encore fort à faire pour détruire les archaïsmes qui pèsent encore lourdement en France  pendant qu'au Festival de Vienne des gens fredonnent Mozart en buvant une bière !  Nul doute que le conservatisme arrange : « C'est l'art le plus "classant", comme dit Bourdieu ; on crée des codes pour classer les populations. Sur le site de l'Opéra de Paris, on parle encore de la tenue des gens. » 
 
C'est qu'aussi la musique, libre, est subversive ! Un exemple parmi d'autres : « La musique c'est du temps. Un art où tu vas avoir quinze répétitions de deux-trois heures pour vingt minutes de concert.  Ce n'est pas du temps pour mettre les doigts sur l'instrument mais pour vous livrer ce que j'ai mûri. Cette notion du temps est à l'opposé de la rentabilité : qu'est ce que ça fait du bien ! »
 
C'est avec toute cette passion que Michaël Andrieu vient d'entamer une nouvelle année au conservatoire d'Alençon. Durant trois jours, du lundi au mercredi, il assure quatorze heures de cours de culture musicale à tous les élèves à partir de la 5° année, travaillant en binôme avec quatre ou cinq professeurs sur la même longueur d'ondes que lui. Il consacre deux heures à composer pour le conservatoire, il prépare les projets artistiques de l'année... 

« Il y a sans arrêt des trucs qui te questionne et j'ai besoin de ça. »

Il a demandé aussi à reprendre  le travail en prison, mais il y a des freins : la centrale d'Alençon - Condé-sur-Sarthe abrite les détenus jugés les plus dangereux, tel Youssouf Fofana qui a pris récemment trois ans de plus pour avoir agressé un surveillant. Mais il y tient.  « Un jour, dans une prison, raconte-t-il encore, j'ai vu trois mecs qui se faisaient la tronche. J'ai mis deux heures à comprendre. L'un portait un t-shirt de Bob Marley, un autre d'I Muvrini, le troisième un t-shirt d'hard rock. C'est quoi enseigner pour l'un, enseigner pour l'autre ? Il y a sans arrêt des trucs qui te questionnent et j'ai besoin de ça. »
 
En juin, avec une collègue, il a aussi monté  un concert où neuf handicapés ayant des retards de langage, certains autistes, ont joué ensemble tout le concert. Michaël Andrieu se laisse ainsi « exploité avec plaisir ». Et ça ne lui suffit pas. Hyperactif, dormant peu, il est de retour  le jeudi à Paris pour diriger l'orchestre qu'il a monté pour une vingtaine d'étudiants en internat : « Ils ont tous un super niveau et ils ne pouvaient plus jouer ! »

Une fois par mois le vendredi, depuis trois ans, il donne des conférences sur l'Histoire de la musique à la mairie du 20° arrondissement. Et dès qu'il peut, il se met et se remet à composer. Ou il écrit un livre, des partitions. Il a fallu interrompre notre conversation. L'heure de repartir pour Alençon était venue. En covoiturage. Une nouvelle rencontre : toujours cette boulimie de curiosité. 
 
Michel Rouger

(1) De la musique derrière les barreaux, L'Harmattan, 207 pages. 18 €.





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Etouffant le ramdam, le Président a remballé le statut de Première Dame promis à sa mariée lors de sa chevauchée printanière vers le pouvoir. Brigitte (qui n'a d'ailleurs jamais prétendu au rôle d'un Philip d'Edimbourg, le grand consort anglais) va seulement voir sa Maison étoffée, plus de gens, un super standard peut-être. Pour un emploi familial, tapez 1. Un voisin bruyant, tapez 2. Un chat perdu, tapez 3. Etc. Mais pourquoi donc une Première Dame ? En Allemagne, l'époux d'Angela Merkel cultive un anonymat farouche : le rôle, il est vrai, n'est pas fait pour les hommes. Concrètement, la République n'a-t-elle pas ses médiateurs, ses serviteurs ? Pourquoi les Français, pour réveiller une administration parfois ensommeillée, devraient-ils compter sur l'oreiller de la Moitié ? En fait, il y a là, bien sûr, plus qu'un service rendu. Un symbole. Celui d'un peuple de sujets plus que de citoyens.

Michel Rouger

09/08/2017

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