Citoyenneté / Libertés

Les résistants-reconstructeurs du Bassin minier


10/12/2015

Comment continuer à inventer, construire l'avenir, défendre une région humaniste avec un Front National à 40 % ? La situation est terrible pour la masse des gens de la région Nord Pas-de-Calais Picardie qui militent pour les valeurs citoyennes. Mais ils vont résister. Voici cette résistance, en quelques visages. Pour commencer, cette semaine, Lisette Sudic, infatigable militante écologiste à Bruay-la-Buissière.




Nous étions le 4 décembre. Le choc de la victoire FN au premier tour des Régionales approchait. Au cœur du cyclone, à Hénin-Beaumont, le fief de Marine Le Pen, "Le Rassemblement" gauche-écologiste tenait meeting dans la salle Albert Debeyre. Le dernier meeting. Celui où l'on se reprend à rêver. Et Lisette, assise au milieu d'une centaine de militants et sympathisants, rêvait aussi. 

Comment imaginer que l'immense travail abattu depuis des semaines risquait d'être ignoré ? Les seize forums participatifs, les 850 propositions qui en sont sorties, les heures de tractage, le porte-à-porte, les marchés, les affiches... Non, la population d'ici n'est pas ce qu'on en dit. Au micro, Sandrine Rousseau, l'ardente et expérimentée tête de liste, vice-présidente du conseil régional sortant, en a témoigné : « J'ai rencontré des gens qui se battent au quotidien, donnent des leçons d'humanisme et de solidarité. J'ai rencontré une région qui n'a rien à voir avec celle du FN. »

Les résistants-reconstructeurs du Bassin minier

« Les gens étaient demandeurs »

Lisette Sudic, 55 ans, l'infatigable militante écologiste de Bruay-la-Buissière, qui bat les campagnes électorales depuis plus de dix ans, est de ces gens. Dimanche après-midi, alors que la pression monte, elle trouve du temps pour faire une pause entre deux bureaux de vote. Du temps pour raconter, se raconter. « La campagne aurait pu être formidable, commence-t-elle par dire ;  les gens s'intéressaient à notre programme, ils étaient demandeurs mais on a tout eu : les attentats, le chômage record, la crise des migrants et ça s'est retourné contre nous. »

C'est un grand "nous" que celui de Lisette. La candidate aux régionales - en 7ᵉ place pour le Pas-de-Calais -  vit quotidiennement au rythme des collectifs, petits ou grands, qui animent les grandes débats citoyens de la région : soutien aux migrants, lutte contre le gaz de couche ou de mine (tel le collectif Houille-ouille-ouille) ; la ligne THT, le grand TER entre Hénin-Beaumont et Lille, le titanesque chantier du canal Seine-Nord... Elle baigne aussi dans le grand chaudron de l'économie sociale, solidaire et écologique et tout autant dans celui la "3ᵉ révolution industrielle" chère notamment à l'étonnant maire écologiste de Loos-en-Gohelle Jean-François Caron (lire ci-dessous). 

Fille et petite-fille de communistes rebelles

Non, sur le terreau communiste du Bassin Minier ne pousse pas seulement les mauvaises herbes lepénistes. Lisette Sudic est aussi fille et petite fille de communistes. Des militants. « Mon premier tract, je l'ai distribué à 7 ans, avec mon père, aux municipales de Houdain. » Elle rit :  « Durant quinze jours, socialistes et communistes ne se parlaient plus. Le jour des élections, ils se regardaient en chiens de faïence. Et puis "Allez, au dépouillache !" Les résultats étaient proclamés, tous sortaient... et tous se retrouvaient au bistrot. C'était génial. »

Et que dire des grands-parents paternels, lui « viré de toutes les compagnies de mine », elle tout aussi rebelle, engagés tous les deux dans un réseau de résistance ? « Culturellement, y'a de quoi faire, c'est génétique... » Sa mère a encore voté communiste aux dernières élections, à 96 ans ;  son père, lui, a commencé à douter en 1979 quand les Soviétiques ont envahi l'Afghanistan  : « "C'est fini, Lisette", m'a-t-il dit. »

Les résistants-reconstructeurs du Bassin minier

« Trop facile de rester dehors à critiquer tout le monde »

« Mes parents étaient aussi très cultivés, grâce au bibliobus, et croyaient en l'école », poursuit-elle. C'est ainsi que la fille de mineur est devenue prof d'anglais en lycée professionnel. Où elle a rapidement, bien sûr, implanté la CGT-Education à laquelle elle adhère toujours. Le cap de la politique, elle l'a franchi à 40 ans seulement. En 2001, elle entre chez les Verts. Arrive le choc de la Présidentielle 2002, Le Pen au second tour : « Le choc était énorme. Je me suis dit  "Il faut que tu t'engages. C'est trop facile de rester dehors à critiquer tout le monde". »

Est-elle alors fin prête pour se lancer dans les élections ? Non. Aux régionales de 2004, le responsable des Verts, où la parité est obligatoire, la sollicite. Elle refuse : « "Je n'ai pas le temps et je ne saurais pas faire..."» Lui : "Tu es la troisième qui me tient ce discours-là !"» On ne se rend pas compte à quel point, culturellement, nous les femmes, on ne se sent pas digne. »

Une foule d'initiatives

Du coup, Lisette Sudic s'est présentée et, depuis, s'est rattrapée. Cantonales, municipales, législatives : elle a été de toutes les dernières élections. Sous les couleurs d'Europe Ecologie Les Verts, à côté des socialistes. Pas avec. « Assez du chantage permanent. L'union avec le PS bloque énormément. On a du mal à faire avancer les projets sur l'environnement, la santé... On est les champions de France pour les cancers, surtout à Béthune, mais le lobbying empêche d'avancer. Il faut construire de la démocratie jusqu'au bout. » 

Et la fondatrice de l'AMAP de Bruay-la-Bussière de reparler avec enthousiasme de tout ce qui s'invente dans cette région Nord Pas-de-Calais Picardie dont l'image est déformée par le score FN. Les nombreux SEL, Systèmes d'échanges locaux ; la Maison des Échanges de Bruay, créée sur le mode des Accorderies et devenue un laboratoire d'idées et la MRES, la Maison de régionale de l'environnement et des solidarités, toutes les deux ouvertes l'an dernier. Etc. 

« Évoluer avec les gens, c'est ça qui est génial »

Derrière ces vitrines, des milliers d'initiatives : « 25 % des gens sont déjà dans une démarche alternative, tout cela c'est du concret, du sociétal, le projet politique est contraint d'évoluer avec les gens, et c'est ça qui est génial !  » « Quelquefois, poursuit-elle alors que l'heure tourne, que le dépouillement approche, j'ai des moments de découragement, je vais peu au cinéma, je ne lis pas assez, je ne vois pas assez les enfants, mais ça vaut la peine. Ce qui me porte véritablement, c'est cette envie de construire pour le 21ᵉ siècle, humblement, pas à pas. »

Et Lisette est repartie. A 20 h, la nouvelle est tombée, terrible : 4,8 %. Même pas les 5% nécessaires pour se faire rembourser des frais de campagne. A l'échec électoral s'ajoute une ardoise de 350 000 € pour lesquels un appel aux dons a dû être lancé. Lisette nous a envoyé un SMS : « Je suis très triste mais peut-être faut-il ça pour rebondir. »

Texte : Michel Rouger

Photos : Marie-Anne Divet

 

JEAN-FRANÇOIS CARON : FACE AU FN, UN MAIRE CRÉATEUR D'ESPOIR

À un quart d'heure de route d'Hénin-Beaumont, Jean-François Caron défie le Front National. Le maire écologiste de Loos-en-Gohelle est l'une des figures de proue d'un renouveau de la région passant par une nouvelle économie, écologique et solidaire, et par un système politique proche des gens à base de démocratie participative. Après avoir beaucoup œuvré au conseil régional, il a préféré cette fois ne pas se présenter pour privilégier le conseil auprès des élus locaux. Lire ce portrait publié le 30 novembre par La Gazette des Communes. Voir aussi son blog.
Photo Sylvie Depraetere (CC)
Photo Sylvie Depraetere (CC)





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Le billet de la semaine

Notre Dame de France

Etouffant le ramdam, le Président a remballé le statut de Première Dame promis à sa mariée lors de sa chevauchée printanière vers le pouvoir. Brigitte (qui n'a d'ailleurs jamais prétendu au rôle d'un Philip d'Edimbourg, le grand consort anglais) va seulement voir sa Maison étoffée, plus de gens, un super standard peut-être. Pour un emploi familial, tapez 1. Un voisin bruyant, tapez 2. Un chat perdu, tapez 3. Etc. Mais pourquoi donc une Première Dame ? En Allemagne, l'époux d'Angela Merkel cultive un anonymat farouche : le rôle, il est vrai, n'est pas fait pour les hommes. Concrètement, la République n'a-t-elle pas ses médiateurs, ses serviteurs ? Pourquoi les Français, pour réveiller une administration parfois ensommeillée, devraient-ils compter sur l'oreiller de la Moitié ? En fait, il y a là, bien sûr, plus qu'un service rendu. Un symbole. Celui d'un peuple de sujets plus que de citoyens.

Michel Rouger

09/08/2017

Nono



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