L'invité du mois

Les jeunes de Mayotte sont en grand danger

Une interview de Bernard Schricke, directeur France- Europe au Secours Catholique


04/12/2014

Les jeunes de Mayotte sont en grand danger. Malgré leur soif de s’en sortir, ils vivent dans une extrême précarité, non reconnus dans leur identité, avec la crainte permanente de l’expulsion. Le Secours Catholique, Médecins du monde et les Apprentis d’Auteuil  préconisent un « plan d'urgence en faveur de la jeunesse » mahoraise tenant compte de la culture et de la spécificité de Mayotte. Explications avec Bernard Schricke, directeur « Actions et plaidoyer France- Europe » au Secours Catholique.




Cette interview mensuelle est réalisée en lien avec le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, le CNLE.  

Après avoir été délégué régional du Secours Catholique, Bernard Schricke s'est rendu régulièrement à Mayotte depuis 2001. Il a contribué à l’organisation de cette mission.
Après avoir été délégué régional du Secours Catholique, Bernard Schricke s'est rendu régulièrement à Mayotte depuis 2001. Il a contribué à l’organisation de cette mission.
Comment le Secours Catholique intervient-il à Mayotte ?

Naïvement, nous sommes arrivés à la fin des années 1990 à Mayotte, pour soutenir des micros projets de développement économique… Très vite, nous avons réalisé qu’il fallait agir au niveau des besoins et des droits élémentaires, pour une assistance humanitaire auprès des plus jeunes. Nous avons donc créé un centre qui accueille les jeunes présents sur le territoire, sans droit ni titre, et qui n'ont pas accès à la scolarité. Nous accompagnons aussi un réseau de formation de bénévoles. Nous menons enfin une action de soutien humanitaire auprès des personnes réfugiées politiques en attente de statut, principalement issues des pays des grands lacs, Rwanda, Burundi, République démocratique du Congo. 

Pourquoi avoir organisé une mission en juin dernier avec Médecins du monde et les Apprentis d’Auteuil ?

Nos trois associations sont implantées depuis de nombreuses années sur Mayotte. Nous agissons principalement en matière d’éducation, de formation, de santé auprès des plus jeunes qui représentent la part essentielle de la population… Nos constats se rejoignent et les chiffres que nous avons rassemblés sont terrifiants. 40 % des 212 645 habitants recensés en 2012 sont d'origine étrangère : 50 à 60 000 personnes vivant sur le territoire seraient en situation irrégulière. Chaque année, 20 000 personnes en moyenne sont expulsées vers les îles voisines. On imagine la pression qui s’exerce au quotidien sur les habitants : on a peur d'aller acheter à manger, d'aller se faire soigner car potentiellement, la police aux frontières est au coin de la rue et expulse dans la journée. Des centaines d'enfants se retrouvent seuls, sans parents, livrés à eux-mêmes, dans un contexte de crise économique où les réseaux de solidarité sont de moins en moins importants. 

Quels étaient les buts de cette mission ?

Les présidents du Secours Catholique et d’Apprentis d’Auteuil et le directeur général de Médecins du Monde se sont rendus sur l’île, accompagnés de deux parlementaires, d’un membre du Conseil économique, social et environnemental. Il s’agissait de mieux comprendre la situation et évaluer les possibilités d’actions à mener. Les membres de cette mission ont pu échanger avec plusieurs acteurs locaux institutionnels et associatifs, des jeunes et leurs familles. 

Quelle est la situation économique de Mayotte ?

Plus d'un tiers de la population est au chômage : les inactifs représentent plus de la moitié. Six femmes sur dix sont sans activité génératrices de revenus. Un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté et 71 % des personnes d’âge actif n'ont aucun diplôme qualifiant.

Les jeunes de Mayotte sont en grand danger
Et au niveau de la santé ?

Médecins du monde, présent à Mayotte, note qu’il n'y a pas d'aide médicale d'État ni de couverture médicale universelle. L'accès à l'eau et à l'hygiène est difficile. Quelques bornes d'eau ont été mises en place dans les années 2000 mais elles sont complètement dépassées face au développement des bidonvilles notamment autour de Mamoudzou, la capitale. Une épidémie de choléra a eu lieu en 2000. Des taux de malnutrition aigus, sévères et modérés autour de 5 à 6 % ont été enregistrés, des chiffres que l'on voit au Niger ou au Tchad ! La mortalité maternelle est six fois supérieure à celle de la métropole, la mortalité infantile quatre fois supérieure. En termes de couverture médicale et d'acteurs de santé, on compte 77 praticiens pour 100 000 habitants alors que l'on est à près de 333 en métropole.  

C’est la situation des jeunes qui vous a le plus interpellés. Qu’en est-il pour eux ?

La jeunesse représente aujourd'hui la moitié de la population de l'île. Beaucoup de ces jeunes sont dans une situation de grande précarité, désespérés, sans perspective d’avenir. Certains ont des difficultés pour faire reconnaître leur identité, même s’ils sont nés à Mayotte ! Ils ne peuvent donc pas accéder à leurs droits, en particulier à la santé. La crainte d’une expulsion contribue au sentiment d’insécurité. Par peur d’être dénoncés, ils ne se rendent pas à l’hôpital pour se faire soigner… sans parler des familles qui à tout moment, peuvent se trouver séparées. On compte 3000 mineurs isolés dont 500 sont en situation de très grande fragilité. La plupart de ces mineurs en danger ne sont pas sous protection. La prise en charge des mineurs délinquants, en particulier ceux qui ont besoin d’un accompagnement psychologique n’est pas à la hauteur des besoins. On observe un désœuvrement généralisé. Beaucoup de jeunes sont déscolarisés, en échec scolaire et ne parviennent pas à trouver un emploi. Les associations de jeunes ne sont pas soutenues et il y a encore beaucoup à faire en matière d’éducation populaire. Les jeunes d’origine étrangère ne bénéficient pas d’une préparation à l’accès à l’école, certains y accèdent avec retard. Au-delà de 16 ans, fin de la scolarité obligatoire, plus rien n’est accessible aux jeunes en situation irrégulière. Les transformations de la société, l’influence du modèle occidental, le développement des technologies fragilisent les familles.

Mayotte a obtenu le statut de département en 2011 devenant le 101e département français. Où en est-on ?

Officiellement, on est bien en France mais ce n'est pas l'impression que l'on a lorsqu’on vit là-bas. Ce territoire est au bord de l'explosion. On reconnaît les efforts qui ont été faits, on voit des bâtiments publics, des collèges, des lycées, des structures récentes mais en même temps, on se rend compte que les acteurs qui interviennent, notamment les associations, sont à bout de souffle, manquent de financement. Elles s’appuient sur des acteurs locaux peu formés, qui s'épuisent et se découragent. Le département, gangréné par des situations administratives invraisemblables, n’a pas fait l’objet d’un effort général suffisant en termes financier et d’investissement de la part de la République. La dépense moyenne par habitant à Mayotte, en particulier par élève, est bien inférieure à celle par habitant en métropole. L’accès aux soins est difficile et le département est toujours considéré comme un désert médical. Nous observons, une difficulté notable des différents acteurs à se rejoindre sur l’analyse des problèmes et la proposition de solutions adaptées. 

Les jeunes de Mayotte sont en grand danger
Quels sont les constats faits par les participants de cette mission ?

Ils ont pu constater combien la jeunesse mahoraise dégageait une énergie, un désir de vivre et d’apprendre extraordinaires. 73 % des jeunes ne maîtrisent pas la langue française, car ce n’est pas leur langue maternelle, mais souhaitent vivement l’apprendre. Sont le plus souvent parlés le shimaoré, langue africaine bantoue, ou des dialectes du malgache. D'après le conseil général, quelques dizaines de jeunes peuvent suivre des études supérieures dans la métropole ou à La Réunion mais à 90 %, ces jeunes subissent un échec dans leurs études supérieures. Il y a donc un problème important d'apprentissage du français et des compétences de base dans le cadre de la formation. Ils souhaitent être scolarisés dans de bonnes conditions et accéder à une formation qualifiante. Certains se lèvent à 5 heures du matin pour être une heure avant le début des cours aux portes de leur établissement ! Des jeunes s’investissent dans des conseils communaux, des actions de bénévolat et la vie politique, pour les plus âgés. Les associations font preuve d’innovation et d’investissement pour tenter de répondre à tous les besoins en matière d’accès aux droits, de scolarisation, d’alphabétisation, de formation, d’accompagnement des publics les plus fragiles.

Quelles étaient les attendus de cette mission au retour de Mayotte ? 

Nous demandons aux pouvoirs publics d’établir un dialogue avec l’ensemble des acteurs mais aussi avec les jeunes et les familles pour mettre en place un Plan « Jeunesse Mayotte », afin que chacun puisse assumer pleinement ses responsabilités à l’égard de la population. Ce dialogue pourrait s’inspirer de la méthode utilisée lors de la Conférence de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion en vue de préparer le plan pluriannuel qui en a découlé, c’est-à-dire avec une étape d’identification des thématiques prioritaires par l’ensemble des acteurs, la mise en place d’ateliers sur les thématiques choisies réunissant les acteurs concernés, avec l’aide des services de l’État pour assurer le secrétariat et l’appui technique nécessaire. Devront y être associés des jeunes, par exemple ceux issus des Conseils de communes, du secteur associatif… Ces ateliers, qui développent le dialogue social auront pour but de dégager un consensus sur les causes des problèmes et de faire émerger des propositions. A l’issue des travaux, les conclusions seront remises au gouvernement afin que soit élaboré un Plan en faveur de la jeunesse de Mayotte. 

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Nos préconisations ont été soumises au président de la République ainsi qu’au ministère des Outre-mer, au ministère des Affaires sociales et au secrétariat d'État à la lutte contre l'exclusion. Depuis, François Hollande s’est rendu à Mayotte le 22 août dernier. Il a retenu deux de nos propositions dans les trente-huit qu’il a énoncées : « un plan en faveur des mineurs isolés » (n° 9) et un « futur plan d'urgence en faveur de la jeunesse suggéré par le Secours Catholique, les Apprentis d’Auteuil et Médecins du monde » (n°10). C’est une première victoire mais au-delà de l'annonce de ce plan, se pose désormais la question du pilotage. Qui va assumer la responsabilité de réunir les acteurs, publics, associatifs, économiques pour proposer des solutions ? Nous sommes intervenus au CNLE en septembre pour que le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale demande que ce plan spécifique soit attaché au plan pluriannuel contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale. Mais nous attendons toujours la réponse des ministères. Nos équipes de terrain ont déjà amorcé une réflexion avec une dizaine d’associations locales et se tiennent prêtes à l’élaboration de ce plan annoncé par le Président François Hollande. Il y a vraiment urgence…

Propos recueillis par Tugdual Ruellan

Les jeunes de Mayotte sont en grand danger
                Mission Mayotte : associer la population pour un plan d’urgence

Participaient à la mission à Mayotte, du 8 au 14 juin, Pierre Colmant, vice-président du Secours Catholique et Delphine Bonjour, chargée des relations institutionnelles ; Bernard Prevost, président des Apprentis d'Auteuil et Patrick Scaufflaire, directeur adjoint ; Olivier Lebel, directeur général  de Médecins du monde et Ariane Junca , membre du conseil d'administration ; le député Bernard Lesterlin et le sénateur Felix Desplan ; Eustase Jancky, membre du Conseil économique, social et environnemental. Bernard Schricke (Secours catholique), Jean François Corty (Médecins du monde) et Patrick Scaufflaire (Les Apprentis d'Auteuil) ont présenté le compte-rendu de cette mission au CNLE le 18 septembre dernier. 

Pendant six jours, des rencontres ont été organisées avec des acteurs associatifs, politiques, institutionnels, religieux du département aussi bien dans le champ de l'éducation avec le vice-recteur que dans celui de la santé avec le président de l'Agence régionale de santé, le président du conseil général, la présidente du tribunal de grande instance… Mais aussi - et c'était une dimension essentielle de la mission - des rencontres avec les jeunes mahorais, des familles. Le programme était construit de façon à favoriser les rencontres entre les Mahorais, les acteurs de terrain notamment associatifs afin de mieux comprendre les enjeux et la réalité de l'île.

Lire La Lettre institutionnelle du Secours catholique de septembre 2014 : « Les annonces du Président de la République en faveur des jeunes de Mayotte doivent être mises en œuvre. » 
 





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Le billet de la semaine

​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

Nono



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