L'invité du mois

« Les écarts de réussite se sont creusés de façon insupportable au sein de l’école »

Une interview de Jean-Paul Delahaye (mission « Grande pauvreté et réussite scolaire »)


08/01/2015

Jean-Paul Delahaye mène aujourd'hui une mission pour le ministère de l'Éducation nationale : « Grande pauvreté et réussite scolaire ». Il connaît la question. Professeur de collège en début de carrière, il a gravi tous les échelons jusqu'au poste de directeur général de l’enseignement scolaire au ministère de 2012 à 2014. Son expertise est reconnue en matière de lutte contre les inégalités.




Cette interview mensuelle est réalisée en lien avec le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, le CNLE.   Retrouvez au bas de cette page tous nos invités.

Homme du sérail, Jean-Paul Delahaye est pleinement engagé dans la lutte contre l’exclusion.
Homme du sérail, Jean-Paul Delahaye est pleinement engagé dans la lutte contre l’exclusion.
Pourquoi avoir engagé ce travail ?

Les dernières évaluations internationales comme les études du ministère montrent que les écarts de réussite se sont creusés de façon insupportable au sein de l’école française. En témoigne le fait que les enfants d’inactifs, d’employés de service et d’ouvriers non qualifiés qui étaient en sixième en 1995 ont vu leur espoir de devenir bacheliers généraux diminuer par rapport à ceux qui étaient en sixième en 1989.

En quoi consiste votre mission ?

Elle repose sur l’objectif prioritaire des ministres de l’Education depuis 2012 et concrétisé dans loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République du 8 juillet 2013 : lutter contre les déterminismes sociaux en tant que déterminants de l’échec scolaire pour faire en sorte que la France ne soit plus le pays dans lequel l’origine sociale pèse le plus sur les destins scolaires. La mission grande pauvreté se conclura par la remise d’un rapport mi-mai 2015. Je me suis entouré pour cela d’un groupe de soutien et d’expertise qui m’accompagne lors des auditions et visites réalisées dans les différentes académies.

Elle vient donc à point nommé dans le contexte de la refondation de l’école et de la nouvelle loi relative à la formation professionnelle, à l'emploi et à la démocratie sociale…

Elle vise en effet à rester concentré sur l’objectif de la refondation : la réduction des inégalités scolaires. Il s’agit de maintenir la mobilisation de notre système éducatif et de ses partenaires autour de cette problématique, qui concerne les zones urbaines comme les zones rurales. Le travail est mené en cohérence et en étroite collaboration avec le Conseil économique, social et environnemental, en la personne de Marie-Aleth Grard, qui sera la rapporteure de l’avis du CESE et qui est aussi vice-présidente d'ATD quart-monde. Le CESE mène donc de son côté un travail d’analyse des initiatives partenariales pour la réussite de tous et l’émergence d’une école pleinement inclusive. Ce travail doit conduire à la publication d’un rapport : « Une école de la réussite de tous ».

Comment qualifiez-vous la « grande pauvreté » ?

En termes de pauvreté monétaire, plusieurs définitions sont possibles selon que l’on se base sur 40 %, 50 % ou 60 % du revenu médian. 40 % représentent environ 2,5 millions de personnes, 50 %, 4 à 5 millions, 60 % représentent plus de 8 millions. Un rapport récent de l’Unicef « Les enfants de la récession » (*) montre que 2,6 millions d'enfants ont plongé sous le seuil de pauvreté dans les pays les plus riches du monde depuis 2008, portant l’estimation totale à 76,5 millions d’enfants. Dans le classement concernant l’évolution de la pauvreté des enfants, la France se situe en 30e position des 41 pays étudiés, avec une augmentation du taux de pauvreté des enfants de 3 points (de 15,6 % à 18,6 %) entre 2008 et de 2012, ce qui correspond à une augmentation nette d’environ 440 000 enfants pauvres. 

… et la « réussite scolaire » ?

Par « réussite scolaire », j’entends l’acquisition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture par tous les élèves à l’issue de la scolarité obligatoire, quels qu'ils soient, quelle que soit leur origine. Si on ne parvient pas à donner ce socle commun, l'orientation vers l'enseignement professionnel sera toujours, qu'on le veuille ou non, une orientation par défaut et l’enseignement professionnel sera toujours la roue de secours d'un second cycle d’enseignement général qui peine encore à ouvrir les portes !

« Les écarts de réussite se sont creusés de façon insupportable au sein de l’école »
Sur quels aspects se concentre votre travail ?

Un premier point d’observation concerne la connaissance – ou la non connaissance - des conditions de vie des enfants et des familles vivant dans la précarité. C’est par exemple la question des fournitures scolaires, celle des matériels nécessaires pour certaines formations, le coût des sorties… Autant de sujets sensibles pour bon nombre de familles. Dans le second degré, il concerne l’utilisation des fonds sociaux. Nous disposons en effet de moyens financiers – mais les fonds sociaux ont dramatiquement diminué de 2002 à 2012 - pour aider les familles qui sont en très grande difficulté. Une fois que l'on connaît mieux cette situation, nous pourrons évidemment essayer d'y répondre, pas seuls, mais aussi avec nos partenaires.

La relation entre les parents et l’école est aussi primordiale…

C’est le second point d’observation de la mission. L’article 2 de la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école l’énonce avec force : « Pour garantir la réussite de tous, l'école se construit avec la participation des parents, quelle que soit leur origine sociale ». Or, les parents en situation de grande pauvreté ont souvent peur de l’école, ne comprennent pas toujours ce qui s’y fait et, souvent, n’y viennent pas.

C’est enfin un regard critique sur les pratiques pédagogiques et éducatives…

Il faut en effet accepter l'idée que toutes les méthodes pédagogiques, toutes les approches pédagogiques, tous les dispositifs, toute l'organisation de notre système éducatif ne conviennent pas nécessairement à la réussite de tous les élèves. Historiquement, notre école n'a pas été faite pour faire réussir tous les élèves mais bien pour trier, sélectionner et former une élite. Nous avons la meilleure école du monde mais pour seulement 50 % de nos élèves ! Notre pays a enfin pris conscience – très récemment - qu’il est devenu le plus injuste des systèmes éducatifs des pays développés. Or, nous savons que les pays qui réussissent mieux que nous, savent mieux que nous fonder leur élite sur une base beaucoup plus large.

Faut-il donc diminuer le contenu et les attendus des programmes ?

Il n’est pas question de réduire les écarts entre ceux qui réussissent et ceux qui réussissent moins bien, en diminuant le niveau de ceux qui réussissent. C’est le niveau de l’ensemble des élèves qu’il faut élever. Nous réduirons les écarts avec du commun à tous les élèves de la scolarité obligatoire, ce qui nécessite une action pédagogique pour mieux répondre à l’hétérogénéité des élèves, des aides et des accompagnements spécifiques. Il est important de répéter que faire mieux réussir les plus pauvres ne nuira pas aux autres. Important car une partie de la population peut être d’accord sur l’objectif, celui de la réduction des inégalités, à la condition que rien ne change pour elle, pour les élèves qui réussissent. La récente réforme des rythmes et les réactions qu’elle suscite sont à cet égard exemplaires… 

C’est un changement profond de mentalité et de posture… Comment s’y prendre ?

Il s’agit de prendre appui sur les résultats de la recherche qui identifient des pratiques pédagogiques permettant la réussite de tous les élèves, pour permettre aux écoles supérieures du professorat et de l’éducation d’en favoriser la diffusion. Il s’agit de proposer des axes de formation initiale et continue des personnels d’enseignement et d’éducation pour qu’ils intègrent ces différentes questions et, s’agissant des personnels d’encadrement, au sein de l’école supérieure de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il est vrai que c’est un changement profond de conception de notre système d’éducation et de nos représentations… Je renvoie la réflexion au récent rapport du sénateur Yannick Vaugrenard sur la pauvreté et son sous-titre : « Et si on osait la fraternité ? » (*)

Propos recueillis par Tugdual Ruellan
(*) LIRE interview de Yannick Vaugrenard sur Histoires Ordinaires

Missionné par Benoît Hamon

L’inspecteur général connaît mieux que quiconque l’Éducation nationale pour en avoir gravi tous les échelons. Après avoir été professeur de collège, inspecteur de l’éducation nationale, directeur d'école normale puis inspecteur d'académie, notamment en Seine-Saint-Denis, il est devenu conseiller du ministre de l'Éducation nationale Jack Lang puis de Vincent Peillon. Il a aussi été professeur associé à l'Université René Descartes-Paris V en histoire des politiques scolaires. Le 16 juillet 2014, le ministre de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, Benoît Hamon, confiait la mission à Jean-Paul Delahaye : « Connaissant votre intérêt constant pour ce sujet, je vous confie une mission « grande pauvreté et réussite scolaire » qui consistera à stimuler et à maintenir la mobilisation de notre système éducatif et de ses partenaires autour de cette problématique qui concerne les zones urbaines comme les zones rurales. »

« Les écarts de réussite se sont creusés de façon insupportable au sein de l’école »
ATD Quart-Monde en quête des réussites scolaires

Comment l’école peut-elle permettre aux enfants qui ont le plus de difficultés de réussir comme les autres ? Que signifie « réussir à l’école » ? Comment la réussite des élèves les plus en difficulté peut-elle se conjuguer avec celle des élèves qui ont davantage de facilités ? Quel rôle doivent avoir les enfants, les enseignants, les parents, le personnel périscolaire, les acteurs de quartier, etc. ? Autant de questions qu’ATD Quart-Monde se pose depuis de nombreuses années….

Pour tenter d’y répondre, le Conseil économique, social et environnemental a décidé de réaliser un avis visant à mieux connaître ce qui permet la réussite de tous les enfants à l’école. Il en a confié la responsabilité à Marie-Aleth Grard, vice-présidente d’ATD Quart Monde et conseillère de cette 3e assemblée. Les résultats et les propositions de ce travail intitulé « Une école de la réussite pour tous »  seront présentés le 12 mai 2015 au CESE.

« Les écarts de réussite se sont creusés de façon insupportable au sein de l’école »
Les enfants de la récession : un rapport de l’Unicef

Les enfants de la récession - Impact de la crise économique sur le bien-être des enfants dans les pays riches du Centre de recherche Innocenti de l’Unicef (octobre 2014).






1.Posté par Erwan Pitois le 13/01/2015 16:32
Je crois que les événements de la semaine dernière nous renvoient à ces enjeux d’éducation et de socle « identitaire » commun.
Qu’est-ce qu’un corps vide de son esprit si ce n’est un imbécile capable de se remplir du pire pour détruire le meilleur !

L’article est intéressant, mais je ne lis pas grand-chose de nouveau concernant le constat et la méthode.
L’éducation nationale est-elle, seule en capacité de répondre et d’agir ? Je ne le crois pas !
Lorsque nous avons à remplir nos corps vides d’une « substantifique moelle » intellectuelle nourrissant le moteur de nos esprits, n’avons-nous pas d’autres « stations-service » pour faire ce plein ?

L’accompagnement des représentations parentales évoquées masquent l’échec d’un système de pensée qui ne veut pas faire son autocritique.
En effet, je suis de ceux qui sont convaincu qu’il faut cesser de dire et d’enseigner que tout viendra de la représentation collective (école, état, association, syndicat,…) et que rien n’est à demander ou attendre de l’individu.
Il faut inverser « la vapeur » et remettre le moteur dans le sens de la marche citoyenne : responsabiliser chacun, stimuler, accompagner la démarche de l’individu et lui faire confiance dans sa capacité à se projeter collectivement.
Le pouvoir est dans les mains de chacun et il appartient au politique et représentions collectives de veiller à un usage respectueux de l’intérêt général !
Ainsi, nous pouvons penser que chacun est une « station » au service de l’autre !
Il est dramatique de constater que le pays qui a inventé la philosophie des libertés individuelles soit, depuis 1945, si obsédé par le tout collectif , qu’il considère que liberté est libéralisme, égalité égalitarisme, et fraternité semblable à solidarité.

Que chacun fasse d’abord la démarche introspective de la relation à soi pour déterminer avec honnêteté la part éthique et morale qui le compose.
Ensuite il sera possible de guérir notre représentation collective de ses maux pour proposer aux générations qui suivent une société meilleure.
Cela dépend de l’éducation, mais… pas que nationale !

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Le billet de la semaine

​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

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