Demain

Le vieux castor et son éco-héritier


13/01/2011

Y-a-t-il un lien entre les francs-tireurs actuels de l'éco-habitat, habitat groupé, etc., et les célèbres Castors des années 50? L'autre jour, dans sa petite maison rennaise, l'infatigable castor Henri Leborgne, 88 ans, a discuté avec l'un de ces francs-tireurs, Pierre-Yves Jan.




Henri Leborgne et Pierre Yves Jan
Henri Leborgne et Pierre Yves Jan
«"Elles sont même pas d'aplomb!", disaient les gens".»Thérèse a servi un café et Henri raconte, comme toujours. La petite cuisine de la maison castor, rue Roger Chevrel, est un recoin de l'histoire sociale d'après-guerre. L'inoxydable Henri Leborgne, 88 ans, en est le témoin infaillible. Les murs aussi, peut-être bien, en y regardant de près... «On travaillait au bord de la route ; en se promenant, les gens s'arrêtaient devant le pignon, les maisons semblaient plus larges en haut qu'en bas! "Comment qu' c'est fait? Vous pensez que ça tiendra?", disaient-ils.» 

15 février 1953, 300 candidats castors

Elles ont tenu. La construction par les habitants eux-mêmes des 170 petites maisons castors alignées tout alentour demeurera à jamais une épopée. Celle de la "Petite Maison" de Pierre-Yves Jan restera seulement une belle aventure. Depuis 1987, la "Petite Maison" réunit quatre familles qui ont conçu ensemble leurs logements pour partager une partie des équipements. 

A priori, rien à voir entre les deux histoires, pour plein de choses. Retour à Henri. Février 1953. Un soir, en rentrant du boulot, l'ouvrier de l'arsenal, 30 ans, tombe sur un article de Ouest-France: les Castors organisent une réunion d'information le 15 à "La Marine", place de Bretagne. :«On en a parlé Thérèse et moi, je me suis inscrit, on était 300!» Avec les destructions de la guerre et l'exode rural, les mal-logés s'entassent à Rennes comme ailleurs. Les Castors représentent une solution parmi d'autres.

«C'était des pauvres qui construisaient»

Allons vite. Il faudrait un livre pour tout dire. Henri Leborgne l'a d'ailleurs fait. Finalement, ils se retrouvent à 170: des non-qualifiés ouvriers, employés, policiers, gendarmes..., et des pros qui donnent le "la": maçons, couvreurs, menuisiers, charpentiers, plombiers, électriciens... Des comptables aussi: la gestion, comme les statuts (en coopérative) tout est bien calé.Ils s'organisent, trouvent et aménagent des terrains avec la ville. En janvier 1954, la première pierre est posée; en août 1958, le dernier coup de truelle de la 170e maison donné.

«On a démarré à peu près au moment de l'appel de l'Abbé Pierre, à l'hiver 54, et du lancement des Cités d'Urgence, alors les gens ont fait l'amalgame», souligne Henri en revenant aux doutes des passants sur la solidité des maisons. «Et ça a duré longtemps: "Ah, vous habitez la Cité des Castors". Après un décès, les maisons se vendaient plus lentement.".» «Et puis, glisse aussi Henri, c'était quand même des pauvres qui construisaient: pour les gens, est-ce que ça pouvait être solide?»

«Dans la semaine, on criait après les flics; le dimanche, on était ensemble, copains»
«Dans la semaine, on criait après les flics; le dimanche, on était ensemble, copains»

Flics et syndicalistes ensemble

Le grand chantier d'auto-construction collective mené pendant quatre ans par les 170 familles populaires est vraiment difficile à rapprocher de la "Petite Maison" de Pierre-Yves Jan. Les quatre couples, de conditions moyennes (un enseignant et une infirmière; un consultant et une secrétaire; deux architectes et deux éducateurs) n'ont pas fait la "Petite Maison" par eux-mêmes, à part les finitions, et leur problème n'était pas de se loger: : «Notre première motivation était d'offrir un cadre de  vie favorable à nos enfants: c'était un projet convival et parental"», souligne Pierre-Yves Jan.  

La société est très différente de celle d'hier même s'il y a aujourd'hui une grave crise du logement. «Les mentalités ont changé, tout a changé, il n'y a plus la même solidarité, même dans le monde du travail», regrette le syndicaliste de toujours Henri Leborgne en songeant, un brin nostalgique, à la camaraderie d'antan, « même avec les flics - j'ai toujours dit les flics, c'est pas outrageant - :  nous étions beaucoup de cheminots, d'ouvriers de l'arsenal, tous syndiqués;. dans la semaine, dans les manifs, on criait après les flics,  et le dimanche on était ensemble, copains.»

Aujourd'hui, «beaucoup de micro-collectif»

«C'est une autre génération mais il y a des choses semblables», corrige Pierre-Yves Jan, « et ça remonte à loin : les familistères, il y a très longtemps ; les cités jardins, il y a un siècle ; les Castors, il y a cinquante ans; l'habitat autogéré il y a une trentaine d'années; et aujourd'hui,  l'habitat groupé, l'éco habitat, l'éco hameau, l'habitat participatif, tout ça c'est la même logique.»
 
Bien sûr, les relations sociales ne ressemblent guère à celles de jadis, y compris dans la cité des Castors. Quand quelqu'un meurt, Henri est bien le seul désormais à faire une quête. Avec les années, la cité a connu un gros brassage de population. En 2003, le cinquantenaire des Castors rennais et  la sortie du llivre d'Henri ont provoqué un sursaut mais le vieux militant a bien du mal à étendre le repas annuel de sa rue. 
 
«Mais il y a beaucoup de micro-collectif dans les quartiers, reprend Pierre-Yves Jan; le lien entre les gens, ça se fait: l'entraide, la solidarité, la fête des voisins, le pedibus, le compost collectif au pied de l'immeuble, les liens existent mais il ne faut pas qu'ils tombent au moindre coup de vent; nous, nous voulons les promouvoir.»

«Plein de réseaux»,

Et le castor nouveau, en quelque sorte, de se faire optimiste. "Nous avons ouvert la Petite Maison en 1987. Au début, nous avons eu des visites puis, pendant quinze ans, personne. Soudain, en 2005, deux couples de retraités sont venus puis des jeunes familles, puis des gens vivant des séparations; toutes les générations, de 25 à 70 ans, viennent voir. Maintenant c'est une mouvance.avec plein de réseaux. Le 20 novembre dernier, la rencontre nationale de Strasbourg a attiré plus de huit-cent personnes: ça sort de la clandestinité.»
 
Bien des obstacles sont quand même à faire sauter. Psychologiques, également juridiques: la France n'est pas le Québec ou les Pays-Bas et ces logements perdent souvent leur nature à la revente. Economiques aussi. Les deux hommes sont d'accord : c'est sûr que peu d'ouvriers et employés d'aujourd'hui peuvent racheter les maisons de la Cité des Castors.

Michel ROUGER.

Pour mieux connaître les Castors et l'Habitat Groupé






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