Europe

Le général Divjak lutte toujours pour la paix à Sarajevo


09/09/2016

Que devient Jovan Divjak ? Le général d'origine serbe héros de la résistance de Sarajevo n'est plus sous la lumière des médias. Mais il est toujours là. À 79 ans, dans l'ombre, il continue de combattre, par l'éducation des jeunes, la
"haine pure", dit-il, qui continue de gangrener les esprits.




Le général Divjak lutte toujours pour la paix à Sarajevo

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Chaque matin, Jovan Divjak rejoint à pied la rue Dobojska, remontant les pentes qui, partout à Sarajevo, entraînent le regard vers les hauteurs d'où a surgi l'enfer, chaque jour, durant quatre années. En arrivant rue Dobojska, son regard croise aussi la frontière toute proche qui divise la Bosnie : ici nous sommes dans la Fédération de Bosnie-Herzégovine (croate-musulmane), de l'autre côté en République serbe de Bosnie. Plus de vingt ans après les "accords de paix" de 1995, le pays pour lequel Jovan Divjak a lutté est un pays absurde.

Mais Jovan Divjak revient toujours rue Dobojska. « Ça me fait 45 mn de marche, sourit-il, et j'ai bien salué cinquante personnes. » L'ancien général reste un héros pour les habitants de Sarajevo. Serbe de naissance, Yougoslave dans l'âme, il a pris les armes avec les Bosniaques contre les nationalistes serbes. Aujourd'hui, il est Bosnien. En lutte toujours. C'est pour cela qu'il revient rue Dobojska, dans les locaux de son association OGBH

OGBH : « L'éducation construit la Bosnie Herzégovine ».  Jovan Divjak l'a lancée le 28 juillet 1994, dix-huit mois avant la fin de la guerre. Ce jour-là, ils étaient 58 autour de lui, des intellectuels, des soldats, des citoyens ordinaires, et ils se donnaient une « mission cruciale » : au milieu des débris du système scolaire, donner une éducation aux milliers d'enfants victimes de la guerre. 

Melina (à g.) : « Nous ne sommes pas assez de volontaires… »
Melina (à g.) : « Nous ne sommes pas assez de volontaires… »

Depuis la guerre, 56 000 enfants et jeunes aidés

En cette matinée, dans son bureau encombré de photos et objets témoignant de vingt-deux années d'action pour l'éducation,  Jovan Divjak a fait venir Melina. Après avoir bénéficié d'une bourse de l'association pour suivre le lycée puis la fac, Melina est aujourd'hui psychologue et travaille bénévolement à l'association auprès des femmes et des enfants ayant perdu leur père.

Melina résume l'action d'OGBH. En vingt-deux ans, 56 000 enfants et jeunes ont bénéficié de ses services. Soutenue par des citoyens bosniens et des ONG étrangères, l'association a récolté 5,5 millions d'euros. La moitié a servi à financer les bourses scolaires de 6 105 enfants dont 1 240 de la minorité Rom. Quelque 4 000 jeunes ont bénéficié de séjours d'été ou d'hiver en Bosnie et ailleurs en Europe. 45 000 scolaires ont reçu de l'aide matérielle et alimentaire. A travers le pays, de nombreuses écoles ont été équipées.  

C'est beaucoup mais si peu face aux forces contraires : « Nous ne sommes pas assez de volontaires… » De plus, la situation des jeunes Bosniens n'est pas brillante. Le travail manque cruellement. Comme la Bosnie bénéficie des accords Erasmus, beaucoup s'en vont et ne reviennent pas. Melina n'écarte pas l'idée de partir elle-même à l'étranger comme bien des jeunes diplômés.

« Chez les jeunes, la haine est plus pure »

S'en aller permet au moins de s'éloigner du poison nationaliste. L'association de Jovan Divjak ressemble à une enclave dans la guerre de l'éducation que mènent les nationalistes serbes, musulmans et croates. « L'Histoire est un opium pour les jeunes, on la raconte de trois façons différentes », lâche Jovan Divjak. Chaque camp a son école, au mieux une même école avec deux entrées. Jovan Divjak est quand même invité régulièrement, ici ou là, à parler aux élèves, il essaie d'être neutre, bosnien, de faire entendre sa petite musique…
Le poison est ancien : « Depuis 150 ans, l'Histoire est un opium pour les jeunes. » L'enseignement nationaliste a aggravé les choses. Il sort une phrase terrible : « Chez les jeunes nés depuis la guerre, la haine est plus pure. Partout, la purification ethnique a eu lieu, dans tous les domaines. C'est même encore plus « pur » aujourd'hui. Les nationalistes sont contents.  »

A l'ombre des églises, catholiques ou orthodoxes, des mosquées, de la synagogue, des immeubles austro-hongrois, des boutiques ottomanes de Baščaršija qui entretiennent encore l'illusion, Sarajevo la multiple, celle pour laquelle Jovan Divjak a combattu, a énormément changé :  « Avant la guerre, rappelle-t-il,  il y avait 48 % de Bosniaques, 31 % de Serbes, 17 % de Croates ; maintenant, la population est musulmane à 95 %. » 

« 3% seulement des gens se disent Bosniens »

« Il y avait 88 mosquées à Sarajevo avant la guerre, poursuit-il, maintenant 125. » Les trois nationalismes rivalisent de provocations. « "Tu construis une église, je construis une mosquée". On a une Académie de l'Art, bosnienne ;  il y a deux ans, on a créé une Académie bosniaque. »  Il y a seulement un petit pourcentage de citoyens à vouloir vivre ensemble, en Bosniens. « Des petits groupes travaillent ensemble, à l'association par exemple, mais quand il s'agit de transmettre à la famille, ça ne passe pas. 3% seulement des gens se disent Bosniens. » 

Les ambiguïtés des gouvernements européens, qui ont fait beaucoup de victimes en prolongeant la guerre, n'arrangent toujours pas les choses malgré les années. « Certains criminels condamnés  par le Tribunal de La Haye sont déjà libres. Quel est le message ? Pour les victimes, c'est une provocation. »

En ce printemps 2016, le tribunal international vient même d'acquitter l’ultranationaliste Vojislav  Seselj : le pousse-au-crime serbe était poursuivi pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre, le tribunal n'a pas trouvé de lien direct entre ses harangues politiques et les crimes commis en Bosnie… « L'avenir c'est l'Europe, poursuit  Jovan Divjak, je regarde vers l'Europe mais elle est elle-même en crise, et l'Allemagne soutient la Croatie, la Russie les Serbes et le Monténégro… »

« Dans l'imaginaire des Serbes, j'ai trahi »

Tant de déconvenues ne décourage pas l'ancien général que l'on imagine mal ne pas combattre. Né dans une famille pauvre de Bosnie, entré dans l'armée pour faire des études, considéré comme l'un des meilleurs tacticiens de l'armée yougoslave, Jovan Divjak porte Sarajevo au cœur. « J'y habite depuis 50 ans », rappelle-t-il. Il ne saurait la quitter.

Ses déplacements, au demeurant, sont mesurés. Pas question de rentrer dans la République serbe de Bosnie, à quelques minutes de la rue Dobojska. « Dans l'imaginaire des Serbes, j'ai trahi. » Ailleurs aussi, il peut être arrêté. En 2011, à l'aéroport de Vienne, il a été interpellé par la police autrichienne sur un mandat d'arrêt lancé par la justice serbe : il est resté bloqué là-bas en liberté surveillée pendant quatre mois avant de pouvoir rentrer (triomphalement) à Sarajevo.

Le général Divjak lutte toujours pour la paix à Sarajevo

« On est né pour faire le bien »

Il sait qu'il va rester « jusqu'à la fin de sa vie dans la situation d'être puni » mais il fait avec, sereinement. Quelle force intérieure peut bien le guider outre l'amour de la Bosnie ?  Peut-être y-a-t--il un peu de candeur chez l'étonnant général. « J'étais un peu naïf, dit-il quand on reparle du passé. Je croyais qu'il n'y aurait jamais la guerre en Bosnie ; quand ça a commencé, je me suis dit que ça allait durer deux ou trois mois, ça a duré cinq ans… »

Il sourit en parlant de l'assurance-vie qu'on lui a offert un jour : « Il y a 10 ans, alors que je me trouvais à Chypre, une femme m'a dit que je vivrais jusqu'à 87 ans. Tous les jours, je note sur mon agenda. » Aujourd'hui, mardi 10 mai 2016,  il lui reste 2 668 jours à vivre, à lutter. 

En tous les cas, si son pays cherche la paix en vain, il semble l'avoir trouvée pour lui-même : « On est né pour faire le bien, explique-t-il. Tous les soirs, vous vous demandez : "ce que j'ai fait dans la journée, c'est bien ou non ?" Cette pensée me donne de l'énergie. »

Michel Rouger et Nicolas Rouger

A lire : « Sarajevo, mon amour » Entretiens de Jovan Divjak avec Florence La Bruyère, chez Buchet-Chastel (2004)
 






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