L'invité du mois

« Le creusement des inégalités pèse sur la croissance »

Une interview de Céline Thévenot (OCDE)


07/01/2016

Notre « Invitée du mois » est Céline Thévenot, analyste et co-auteure du rapport que vient de publier l’OCDE, Organisation de coopération et de développement économiques : « Tous concernés : pourquoi moins d'inégalité profite à tous ? ». Dans la plupart des pays, l’écart entre riches et pauvres n’a jamais été aussi grand.





Cette interview mensuelle est réalisée en lien avec le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, le CNLE. Retrouvez ci-dessous, après l'article, les thèmes sur l'exclusion analysés par nos précédents invités.

Lors d'une conférence des Economistes Atterrés (capture d'écran)
Lors d'une conférence des Economistes Atterrés (capture d'écran)
Pourquoi l’OCDE s’intéresse-t-elle à la question des inégalités ?

Parce que l’écart continue de se creuser entre les riches et les pauvres et que ce creusement des inégalités de revenu suscite bien sûr, des inquiétudes de nature sociale et politique, mais il engendre aussi des préoccupations d’ordre économique. Nous savons que les inégalités de revenu ont tendance à peser sur la croissance du Produit intérieur brut. Dans la plupart des pays, depuis une trentaine d’années, l’écart entre riches et pauvres n’a jamais été aussi grand. Dans les pays de l’OCDE, les 10 % les plus riches ont un revenu 9,6 fois supérieur aux 10 % les plus pauvres (dans les années 1980, il était 7 fois supérieur). Et le patrimoine des ménages est encore plus concentré que les revenus : en moyenne, les 10 % des ménages les plus riches possèdent plus de la moitié du patrimoine total, les 50 % suivants possèdent la quasi‑totalité de la seconde moitié, tandis que les 40 % les moins riches en détiennent à peine plus de 3 % ! Cette concentration élevée affaiblit la croissance potentielle.

En 2008, l’OCDE publiait un premier rapport, intitulé « Croissance et inégalités », mettant l’accent sur les niveaux d’inégalité. Qu’apporte ce nouveau travail ?

La réflexion s’est poursuivie et en 2011, l’OCDE publiait un second rapport, intitulé « Toujours plus d’inégalités - pourquoi les écarts se creusent » pour tenter de comprendre d’où venaient les inégalités. Etaient-elles liées aux grandes tendances de mondialisation, aux nouvelles formes de travail, à de grands changements démographiques comme par exemple le développement des familles monoparentales ? Il y avait alors plusieurs hypothèses pour expliquer la montée des inégalités. En comparant toutes les explications, les deux grandes causes qui se dégageaient étaient l’affaiblissement de la redistribution et l’apparition de nouvelles formes d’emploi. Cette fois, nous avons voulu mesurer l’impact des inégalités sur la croissance économique. Nous pointons le lien entre inégalités et croissance économique. D’autre part, nous avons voulu voir quels outils et démarches pouvaient limiter ces inégalités. 

Le poids des emplois précaires

Quels enseignements apporte votre travail ?

D’abord que les inégalités de revenu peuvent augmenter, en période de croissance comme en période de crise. On a tendance à ne parler que des ménages les plus riches oubliant le déclin relatif des bas salaires et des ménages à faible revenu. Pendant la crise, les inégalités de revenu marchand ont continué à se creuser, essentiellement à cause du recul de l’emploi. Ensuite, que le creusement des inégalités pèse sur la croissance économique et sur les opportunités : la progression des inégalités est néfaste pour la croissance économique à long terme. Notre analyse montre que l’augmentation des inégalités de revenu entre 1985 et 2005 a fait perdre en moyenne dans les pays de l’OCDE, 4,7 points de taux de croissance cumulé entre 1990 et 2010. Elle montre aussi que le mécanisme de transmission entre inégalités et croissance, c'est le capital humain. Plus il y a d'inégalités, plus les classes défavorisées décrochent en termes d'éducation. Les jeunes qui en sont issus réussissent moins bien en termes de performance scolaire, de nombre d'années d'études, de chances d'être en emploi plus tard. 

Comment remédier à la montée de ces inégalités ?

Avant tout, en se préoccupant de l'emploi. Le développement de l'emploi atypique comme le travail temporaire, le travail à temps partiel et le travail indépendant, est un élément important à prendre en compte. Certes, il peut créer des possibilités d’emploi : il représente d’ailleurs un tiers environ de l’emploi total dans les pays de l’OCDE et plus de la moitié de l’ensemble des emplois créés depuis le milieu des années 1990 correspond à des emplois atypiques. Mais nous constatons qu’il contribue également au renforcement des inégalités. En effet, il y a pour ces actifs, de fortes disparités sur le salaire, les avantages sociaux, la sécurité de l’emploi, l’accès à des formations. Pour les ménages qui dépendent fortement de revenus issus d’un emploi atypique, nous observons des taux de pauvreté monétaire supérieurs de 22 % en moyenne. Les emplois atypiques ne servent donc pas toujours de tremplin vers un emploi plus stable. Nous insistons donc sur l'accès à des emplois de qualité pour remédier à la montée des inégalités.

« Le creusement des inégalités pèse sur la croissance »

Quatre moyens pour lutter contre les inégalités

Observez-vous toujours des inégalités entre les hommes et les femmes ?

Les écarts de taux d’activité, de salaire et d’évolution de carrière se sont très sensiblement réduits permettant de diminuer la hausse des inégalités mais le taux d’activité des femmes reste toujours d’environ 16 % inférieur à celui des hommes. Quant au revenu, les femmes gagnent en moyenne, 15 % de moins que les hommes. En revanche, nous observons que la hausse de l’emploi des femmes permet de faire reculer les inégalités. En effet, si la proportion des ménages au sein desquels la femme travaille était restée la même qu’il y a 20 ou 25 ans, les inégalités de revenu auraient augmenté en moyenne de près d’un point de plus. 

Que préconisez-vous pour réduire les inégalités ?

Plusieurs instruments et outils existent dans les pays de l’OCDE pour lutter contre la montée des inégalités. Nous préconisons des programmes d’action, élaborés dans une solide confiance dans les institutions et un dialogue social efficace, autour de quatre axes : la participation et la promotion des femmes à la vie économique, dans une égalité de traitement ; la promotion de l’emploi et d’emplois de qualité ; le développement des compétences et de la formation pour combattre les différences socio‑économiques dans le domaine de l'éducation et faire face à une économie en pleine mutation ; des systèmes de prélèvements et de transferts au service d’une redistribution efficace.

Que devient ce rapport ?

Il a été rendu public dans de nombreux pays et repris par un grand nombre de médias. Nous souhaitons porter à très haut niveau et dans de nombreuses instances, ce message sur les inégalités qui corrobore d’ailleurs les propos de grands économistes comme Paul Krugman ou Thomas Piketty. Son ambition est d’attirer l’attention des décideurs publics. Le message est également relayé par notre secrétaire général, Angel Gurría. De grands programmes à l’OCDE comme la croissance inclusive, s’appuient sur ce genre de rapports pour écrire une histoire économique plus globale. Par ailleurs, l’OCDE a lancé en octobre 2015, un centre pour les opportunités et l’égalité qui va se pencher sur cette question et établir des partenariats pour guider une réflexion multi dimensionnelle sur la réduction des inégalités.

Interview recueillie par Tugdual Ruellan
(intertitres de la rédaction)

POUR ALLER PLUS LOIN
 
Le résumé du rapport

• Voir aussi sur YouTube
l'intervention de Céline Thévénot lors d'une conférence des Economistes Atterrés en janvier 2015

• Qu’est-ce que l’OCDE ?
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) est un forum au sein duquel 34 démocraties de marché œuvrent de concert pour relever les défis économiques, sociaux et de gouvernance que posent une économie chaque jour plus mondialisée. Ces 30 économies représentent 75 % du commerce mondial. La création de l’OCDE remonte au plan Marshall, mis en œuvre après la Seconde Guerre mondiale pour reconstruire les économies européennes, favoriser une croissance économique durable, l’essor de l’emploi et la progression du niveau de vie. Ces objectifs restent au cœur de la mission de l’OCDE, qui s’efforce également de contribuer à une expansion économique saine, dans les pays membres et ceux en développement, et à l’expansion du commerce mondial sur une base non discriminatoire. Dans cette optique, l’OCDE a tissé des liens avec de nombreuses économies émergentes. C’est aujourd’hui le principal rassembleur de statistiques sur les pays développés. 

• Un Centre pour les opportunités et l’égalité
L’OCDE vient de créer un centre pour les opportunités et l’égalité, lancé à la fin du mois d’octobre 2015 : une nouvelle plateforme conçue pour encourager la recherche sur les tendances, les causes, et les conséquences des inégalités dans la société et l’économie, ainsi qu’un forum d’échange sur les moyens d’action les plus efficaces pour remédier à ces inégalités. 

• « Comparer votre revenu »
L’OCDE a mis en place en mai 2015 un outil pour « Comparer votre revenu ». Vous pouvez le renseigner et confronter ainsi votre vision d’un monde idéal à la réalité en répondant à quelques questions : « où se situe votre revenu par rapport aux autres ? Quelle serait la distribution équitable selon vous ? » Le site a enregistré plus d’un million d’utilisateurs en 6 mois ! « Peu de personnes se situent correctement dans l’échelle des revenus, confie Céline Thévenot. En France, une personne sur 6 sait si elle fait plutôt partie des pauvres, de la classe moyenne ou de la classe plus riche ; une sur 7 aux Etats-Unis, une sur 9 au Mexique. 90% des personnes pensent faire partie des 60 % du milieu ! Les plus riches sous-estiment leur positionnement. Les plus pauvres le surestiment”.

• Question de vocabulaire…
Comment définir une inégalité ? Qu’est-ce que le taux de pauvreté ? L’OCDE propose des définitions  

• Céline Thévenot, analyste à l’OCDE
Céline Thévenot est analyste à la Division des politiques sociales  (Distribution des revenus et pauvreté) à l’OCDE depuis 2014. Elle travaille sur les inégalités, la redistribution et la mobilité sociale. Entre 2011 et 2014, elle a participé aux travaux de la Commission Européenne sur les questions de pauvreté et d’exclusion sociale, en particulier en ce qui concerne les trajectoires d’exclusion et de sortie de pauvreté, et leur lien avec le marché du travail. Elle a contribué aux rapports Employment and Social Developments in Europe. Auparavant, Céline Thévenot a occupé différentes fonctions en tant qu’administratrice de l’Insee et au ministère du Travail et de l’Emploi en France. Elle a étudié l’économie à l’ENSAE Paris Tech et les statistiques à l’ENSAI et l’université de Rennes. 






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Le billet de la semaine

​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

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