Europe

La suédoise Amanda fait mémoire de ses ancêtres indigènes


02/05/2013

Amanda Kernell est suédoise par sa mère, saamie par son père. Les Saamis ont été nommés Lapons avec mépris. Héritière d'une culture saamie étouffée par les Suédois, avec une grand-mère traumatisée mais un père fier de ses racines, Amanda fait de son « entre-deux » un réquisitoire contre l'entre-soi.




Amanda met sa passion du cinéma au service de ses origines
Amanda met sa passion du cinéma au service de ses origines
Les Saamis forment la population indigène au nord du Nord, de la Norvège à la Russie. Dans les Années 30, ils ont été persécutés pour leur culture. À 27 ans, Amanda est étudiante en dernière année de cinéma à Copenhague au Danemark. Nous la retrouvons en visioconférence à l'université où elle s'apprête à passer la nuit pour terminer le mixage d'un film de voix d'opéra. Elle sourit souvent, et promène son regard intense lorsqu'elle écoute ou réfléchit. Calme, elle se raconte par petites touches, comme s'il n'était pas question d'elle mais plutôt de ce qu'on veut savoir sur les Saamis. Si Amanda parle le saami comme « quelqu'un de 3 ans », elle parle très bien français avec un joli accent qui transforme les « gens » en « chant ».

Aujourd'hui, ils font du yoik slam dans les bars

Traditionnellement, les Saamis sont éleveurs de rennes et pêcheurs même si une grande partie a rejoint les villes aujourd'hui. Amanda a grandi dans le nord de la Suède, à Umeå. Son père est le directeur-fondateur du festival la Semaine Saamie, la "Sami Week " en anglais. Il a toujours poussée Amanda à découvrir et revendiquer cette culture : « Pour mon père, la culture saami est importante. Il m'a toujours envoyée à l'école du Yoik ou les camps de jeunes saamis, etc. » Le Yoik est un chant guttural qui permettait de communiquer de champs à champs, de montagnes à montagnes. Dans le festival créé par son père, les jeunes s'approprient la culture traditionnelle : « Je pense que c'est génial, ils font du yoik slam dans les bars. Ils font des battle entre tous et ensuite il y a une battle finale. » s'enthousiasme-t-elle. À 17 ans, Amanda est même passée à la radio nationale pour chanter. Aujourd'hui, elle ne chante plus : si elle aime beaucoup le Yoik, « c'était une idée de mon père, pas la mienne ». Exemple de Yoik à la fin de l'article.

Exemple de robe traditionnelle saamie du Sud - Détail de photo : John Erling Utsi
Exemple de robe traditionnelle saamie du Sud - Détail de photo : John Erling Utsi

Je n'ai pas de permis, j'ai une robe !

À l'anniversaire de ses 18 ans, elle demande une robe traditionnelle dite « Kolt » et non le permis de conduire, comme tous ses amis : « C'était le même prix ! Du coup, je n'ai pas de permis, j'ai une robe, résume-t-elle dans un rire. Je viens de la ville, je n'en ai pas besoin. (…) En fait, je voulais une robe comme ça. Avant, je portais une robe de la sœur de ma grand-mère. Normalement, la famille te donne une robe, mais tu ne fais pas trop de robes pour les enfants car c'est très cher. » Dans sa famille, la sœur de sa grand-mère et son père sont très actifs. Sa grand-mère, en revanche, est totalement bloquée sur le sujet. Elle copie les préjugés distillés à l'époque sur les saamis. Elle dit qu'ils sont « sales et pas civilisés ». Pour les désigner, les Suédois les ont appelés « Lapons ». C'est péjoratif. Le terme « Lapons » est aux Saamis ce que « Esquimaux » est aux peuples des glaces : des termes choisis par l'extérieur. 

Ce que notre Histoire ne dit pas, c'est la façon dont cette population a été traitée dans les Années 30 : « À cette époque, les saamis ne pouvaient pas acheter de maison et devaient aller dans des classes spéciales pour Saamis où ils n'étaient pas autorisés à parler leur propre langage mais plutôt forcés à parler suédois. Il y avait aussi des expériences de biologie raciale faites sur eux pour prouver qu'ils étaient une race inférieure. » Amanda a travaillé au musée de Skansen à Stockholm. C'est un musée en plein air où sont reconstitués des modes de vies suédois ou saamis. Elle s'est ainsi rendue compte de son devoir de mémoire : « Il y avait plein de familles qui venaient voir les tipis saamis. J'ai souvent entendu des enfants demander : " C'est quoi ça ? Qui est-ce qui habite là ? " et les parents, des Suédois, de dire : " C'est les Vikings ". Ah ça, ce n'est pas possible ! »

Le Musée Nordique de Stockholm abrite depuis 2007 une exposition permanente et pertinente sur les Saamis. Au milieu de l'exposition, un petit espace aux cloisons peintes en noir abrite des vidéos de témoignages sur les persécutions du peuple saami.

Être immigré dans son propre pays

Amanda prépare un film sur la situation des Saamis dans les Années 30 :  « Je trouve que c'est important de faire un film à propos de tout ça. Je n'ai jamais vu de film-fiction là-dessus alors qu'il me paraît que c'est vital. Après, c'est clair que c'est aussi personnel par rapport à ma grand-mère. Elle ne peut même pas parler de ce qui lui est arrivé, elle dit qu'elle est suédoise, qu'elle est " noble ". Quand je la vois, je vois que c'est un problème d'assimilation, de 100% assimilation. » Sa voix est calme, claire et délibérément libérée.

Sa grand-mère saamie persécutée, comme les personnes de sa génération, a dû faire face à la situation paradoxale de l'immigré dans son propre pays : « À ce moment-là, tu étais obligé de porter le vêtement saami traditionnel pour voir qui était saami et qui ne l'était pas. La langue, le yoik, la mode des chants étaient interdits parce que c'était le "diable". » Sa grand-mère en reste prostrée, encore interdite devant ces interdits. Elle a voyagé beaucoup en tant qu'infirmière et a développé une haine encore féroce envers les Saamis, sa propre culture. Son fils, le père d'Amanda, « dit beaucoup que la semaine saamie, c'est pour sa mère. Elle parlait la langue saami quand elle était petite (...). Avec sa maman, elle ne parlait que saami. Tu imagines »...

« Si tu oublies la personne que tu es, d'où tu viens, je crois que tu vas être perdu  »

Si Amanda est née suédoise, elle a une part d'elle-même déracinée, des racines à revendiquer. Elle se sent alors solidaire des peuples sans pays, mis à l'écart. Elle défend le pluralisme et dénonce l'assimilation à outrance : « Si tu viens en Suède, tu habites dans un camp pour les immigrés. Tu vas bien si tu es 100% suédois, que tu ne parles que cette langue, que tu as les mêmes traditions, que tu te comportes comme un Suédois. Tu vas voir, ce sera plus simple d'avoir du travail. »

« Mais, en même temps, si tu oublies la personne que tu es, d'où tu viens, je crois que tu vas être perdu, hein... Comme ma grand-mère, mon grand-père aussi était un peu perdu. Il n'est pas dit que tous les saamis doivent travailler avec les rennes, mais c'est un grand problème si tu ne peux plus avoir cette part de toi, si tu dois l'oublier. »


Le film en projet

Le film sur les saamis n'est pas encore financé mais Amanda a déjà commencé à travailler avec un producteur. Action ! Amanda passe ses nuits à décortiquer les livres de témoignages, les enregistrements, les photographies des Saamis dans les Années 30... Le film, directement inspiré de sa grand-mère, s'intitulera « Jag är en annan nu », en français « Je suis maintenant une autre ». Ce sera une fiction à propos d'une adolescente saamie qui prend la fuite vers la ville.

Elle espère commencer le tournage à l'été 2014, mais rien n'est sûr. On la sent responsable de cette mission et puis en fait, responsable tout court. Ses grands yeux chercheurs racontent toute sa détermination à voir, montrer et dire. On sent qu'elle assume tout ce qu'elle dit, sans violence, en confiance acquise pas à pas. Elle disparait. Plus de batterie sur son ordinateur. Elle nous écrit alors longuement et part à son travail de mixage. Amanda nous laisse l'impression comme un parfum, d'une rencontre engagée et prometteuse. 


Violette Goarant

Exemple de Yoik des Saamis du Sud appelé « vuollie » : 

Le Yoik des Saamis du Nord est le « louhti » dont vous avez un exemple ici : 





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On peut le révéler : l'affaire Fillon est finie. Ouvrage il y a eu. Dans la solitude de son château, Penelope tricotait ardemment au coin du feu des chandails et des chaussettes pour les pauvres que son mari opiniâtrement créait à Paris, avec son parti. L'assistante parlementaire assistait. Ça fait cher la pelote mais la laine du mouton noir du natal Pays de Galles n'est pas donnée. Penelope aurait bien aimé aussi, pour l'abbé Pierre, abriter quelques familles sans logement mais il est difficile de cohabiter avec ces gens-là. Comprenons bien que François et Penelope souffrent en ce moment tant ils se sentent en accord avec leur foi catholique qui leur répète que les pauvres sont habillés pour le paradis. Avec Penelope et Les Républicains, prions pour que François Fillon devienne président et applique son programme : développer la pauvreté et aider Penelope à faire sa pelote.

Michel Rouger

01/02/2017

Nono



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