Europe

La saga littéraire de Vera, la princesse  


10/08/2011

C’est l’un des groupes les plus singuliers de l’édition européenne. Vera Michalski dirige Libella. Une saga littéraire et culturelle. L’immensité russe. La neige, le froid, les fracas de l’Histoire. Et elle, une énigme, un courant d’air. Vera Michalski vit sur une ligne de fuite comme sa mère et sa grand-mère avant elle.
 




 Toujours en partance. De Paris, Lausanne ou Varsovie, elle dirige Libella, l’un des groupes les plus singuliers de l’édition européenne: Noir sur Blanc, Buchet Chastel, Phébus, la librairie polonaise du boulevard Saint-Germain à Paris, Wydawnictwo litterackie en Pologne... Leur point commun: l’attention portée « à cette autre Europe » qui file vers l’Asie. Et l'ouverture aux autres dans un monde tenté par les crispations identitaires.

Photo Agnès Moyon
Photo Agnès Moyon

L'amour secret de la tsarine Elisabeth

Rencontre à Paris dans un bureau sombre de la rue des Cannettes. Ce jour-là, comme souvent, elle a peu dormi. Et filé au petit matin pour prendre un avion. Du café sur la table, le long des murs des livres s’entassent dans un joyeux pèle-mèle.
 
« Est-ce que j’ai une tête de princesse? » D’un œil amusé, Véra Michalski redresse la tête. Ascendance russe, autrichienne, ukrainienne par sa mère, suisse par son père. L’atlas d’une Europe fantôme happée par les tragédies du XXe siècle. Une histoire de princes et de princesses. L’un de ses ancêtres Razumovsky s’est marié en secret avec la tsarine Elisabeth. Un autre a donné son nom à un quatuor de Beethoven.

Son cœur penche à l’Est. Héritage de son mari, le Polonais Jan Michalski disparu en 2002. Avec lui, elle créée en 1987, à Montricher en Suisse, les éditions Noir sur Blanc spécialisées dans la littérature de l’Europe de l’Est. « Nous voulions témoigner, le mur n’était pas tombé. Aujourd’hui encore, comme mon mari, j’en suis persuadée, l’intégration de l’Est à l’Ouest passe par la culture.»

L’hommage de Soljenistyne

Dans cet imaginaire familial, l’autre personnage central, c’est bien sûr sa grand-mère, la princesse Catherine Sayn-Wittgenstein. On la découvre sur une photo couleur sépia prise  en novembre 1918. Chapka et redingote militaire, sabre à la ceinture, la jeune femme fuit les bolchéviks et s’apprête à franchir le Dniestr gelé. Elle a tout perdu. Son seul trésor, des notes prises au cœur de la tourmente.
 
Jusqu’au bout, à Pétrograd, la princesse a joué du piano dans un appartement glacial. Écrit pour oublier la peur. C’est troublant, naïf parfois. Mais tout y est. « Vous avez exprimé l’essentiel de ce qui m’est apparu après les huit volumes de mon récit », lui écrira le prix Nobel de littérature Alexandre Soljénitsyne lorsqu’il les découvrira (1).

La princesse fuit. Repart à zéro. Gouvernante dans un château, elle épouse le comte Razumovsky s’installe au château de Schönstein en Tchécoslovaquie. Cinq enfants. Bonheur fragile. Lorsque la Seconde guerre mondiale guerre éclate, la famille se trouve prise en étau entre Hitler et Staline.

La mémoire de l'Est

Les trois fillles de la princesse vont à leur tour tenir ce journal du désastre pendant que leurs parents accueillent des réfugiés.  Daria - sa mère - Maria et Olga se moquent d’Hitler et des Nazis. En 1946, ils sont expulsés par les communistes. Et perdent tous leurs biens.

L’exil à nouveau, à Vienne. Daria y rencontre Luc Hoffmann, un drôle d’oiseau. Héritier du groupe chimique et pharmaceutique Hoffmann Laroche, opte pour des chemins de traverse. Il sauve 2 500 hectares de marais, crée une fondation et participe au lancement du WWF. Dans la maison, il n’y a pas d’eau courante, ni d’électricité.

Mais la mémoire de l’Est la taraude. Etudiante à Genève, elle se lance dans une thèse sur les compagnons de route du Parti communiste. Tombe amoureuse de Jan Michalski, un étudiant polonais dont la famille a été déportée au Kazakhstan (3). Ils créent Noir sur Blanc en 1987.

Des cabanes pour les écrivains

« Incroyable, ils savaient avant tout le monde tout ce qui sortait ou allait sortir en Pologne », se souvient Agnieszka Rasinska-Bobr à l’Institut du livre à Cracovie. En Pologne, ils éditent Orhan Pamuk, Manuel Vasquez Montalban, Nicolas Bouvier. En France contribuent à la découverte d’Andrzey Stasiuk, Mariusz Wilk. Se définissent comme des « passeurs ».

Une autre forme d’exil, intérieur cette fois la saisit en 2002. En quelques mois elle perd son mari et sa mère. Le chagrin affleure, la voix tremble. Mais la vie l’emporte. Transmettre le flambeau encore et toujours. Elle crée à Montricher en Suisse la fondation Jan Michalski pour lui rendre hommage. Le projet architectural ambitieux prévoit un auditorium, une bibliothèque dans une ancienne colonie de vacances et des cabanes comme « accrochées dans les arbres » pour accueillir des écrivains en résidence. Inauguration prévue en 2011.

En novembre, elle remettra le premier prix international consacré à la découverte d’un auteur de la littérature mondiale. Le jury est à son image. On y parle somali, anglais, espagnol, russe, polonais. Effervescence du monde. Offrir à d’autres la liberté d’écrire. C’est sa signature à elle.

Patrice Moyon

(1)Catherine Sayn-Wittgenstein : La fin de ma Russie (Noir sur Blanc)
(2)Maria, Darie et Olga Razumovsky : Nos journaux cachés (Noir sur Blanc)
(3)Franceszka Michalska : Accrochée à la vie (Noir sur Blanc)
 




Tags : Culture, Livres



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01/02/2017

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