Quartiers

L'éducateur-philosophe-militant aime les parents de banlieue


21/04/2011

Il faut écouter la parole et la vie de Laurent Ott, 48 ans, militant de quartier et chercheur, éducateur et enseignant. Parti bosser à 18 ans, il se frotte depuis trente ans aux lâchetés politiques, aux peurs, aux caricatures sur les banlieues. Et jardine pour tous des raisons d'espérer et d'agir.




L'éducateur-philosophe-militant aime les parents de banlieue
Dès 18 ans, Laurent Ott s'en va travailler. Il n'a que le bac mais il a un enfant et il assume. Il travaille dans un établissement pour adultes polyhandicapés, un secteur où l'on peut à l'époque entrer sans diplôme. Il va en faire son premier métier. Il se forme et devient éducateur spécialisé :  «C'est une formation qui transforme les gens, elle a été passionnante.» 

Une autre voie, cependant, le taraude: instituteur. «Pour moi, c'était le même métier que celui d'éducateur mais j'étais  très attiré par le côté travail d'apprentissage en groupe». À 25 ans, il est admis au concours d'entrée à l'école normale mais sur la liste complémentaire. Une chance!  «Ça m'a permis de commencer par le terrain.» Durant l'année 88-89, il se frotte aux élèves en difficultés, puis intègre l'école normale et enfin le lourd vaisseau de l'Éducation Nationale. 

«Tu ne peux pas donner tant de libertés à tes élèves!»

Le métier d'instit est en train de devenir un combat. Durant dix ans, dans des quartiers difficiles du Val-de-Marne puis de  l'Essonne, Laurent Ott, l'éducateur-enseignant, va se heurter à un système de plus en plus fermé. La grande Loi d'orientation de Jospin, en 1989, est déjà «mi-figue mi-raisin: d'un côté, on affiche une souplesse avec les cycles, d'un autre les évaluations deviennent un carcan. J'ai vu les choses se dégrader, des inspecteurs devenir les chantres de la clôture symbolique : l'école doit se replier sur elle-même, couper les liens avec le quartier, les familles…» 

Laurent Ott résiste, au quotidien : «On nous tolère mais on sent peser la pression. Dans l'école, le directeur ou la directrice me disait: "Tu ne peux pas donner tant de libertés à tes élèves!", des choses très banales devenaient impraticables.» Alors, au bout de dix ans,  il franchit un nouveau pas: il demande à devenir directeur. C'est facile :  l'Éducation Nationale manque de volontaires.  

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« Il fallait que je parte »

Il devient donc directeur, à Longjumeau, sa ville natale. Un gros boulot. «C'était une vraie direction! Avec une seule journée de décharge pour 200 élèves. C'est là qu'on voit aussi l'absurdité du système.» Mais il y a aussi bien des bonheurs. «Grâce aux familles et aussi aux enseignants, on a réussi à avoir une école très vivante, très ouverte.» L' école de centre-ville accueille des enfants étrangers non francophones, la grille n'est pas fermée, des parents animent des ateliers, un jardin est créé sur un terrain vague, des élèves suivent parfois des courts artistiques ou d'informatique pendant les récréations…

Trop beau. Au bout de six ans, les relations deviennent difficiles avec la mairie. «Du fait qu'il finance les intervenants extérieurs, tout pouvoir municipal a tendance désormais à s'ingérer dans l'action pédagogique.» Difficiles aussi avec les inspecteurs de l'Éducation Nationale. «Autrefois, l'inspecteur, c'était 20 mn tous les quatre ans, on survivait assez facilement. Aujourd'hui, il faut rendre des comptes, c'est un système de gouvernance, de gérance auquel il est très difficile d'échapper. Les directeurs sont pris en otage. Il fallait que je parte.»

Un atelier de rue
Un atelier de rue

Directeur d'école et agitateur

En 2005, à 42 ans, Laurent Ott part donc à l' École de formation psycho-pédagogique(EFPP) de Paris former des éducateurs. Il se forme aussi lui-même et se lance dans la recherche. Il passe un doctorat de philosophie politique. Objet de la thèse : le rôle des parents dans l'éducation. Les familles populaires, c'est la grande affaire de Laurent Ott, l'éducateur, le chercheur et aussi le militant. Car en 2005, quand il décide de quitter l'école de Longjumeau, cela fait plus de dix ans qu'il fait fonction aussi d'agitateur de quartier.

En 1994, il a lancé l'association Intermèdes qui propose des actions éducatives en milieu ouvert, dans la rue. Sa maison en est la plaque tournante. Un aide éducateur est d'abord embauché, puis deux, puis trois. Si ça ne va pas fort avec la mairie, alors qu'il est directeur, c'est aussi à cause de ça: «Pour eux, la raison de tout cela ne pouvait être que la prise de pouvoir; très vite, j'ai été vécu comme un concurrent des politiques.»

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Apporter un répit

Peu importe. Dans ce quartier sud de Longjumeau  coincé entre l'autoroute, le cimetière et l'hôpital, dans ce vaste ensemble de 10 000 habitants (la moitié de la population de la ville sur 20% du territoire) enfermés dans la pauvreté, les activités de rue de l'association Intermèdes connaissent un vif  succès.  
«Notre forme d'action s'est révélée adaptée car non stigmatisante. Nous n'avons pas de mandat de la protection de l'enfance ou autre. Les enfants viennent sans étiquette, les parents peuvent les laisser sans se sentir dévalorisés, nous accueillons tout le monde, l'adolescent qui souffre de troubles psychiatriques ou des enfants déscolarisés, on apporte un répit, une amélioration au quotidien.»

L'association vit dans la précarité. «On obtient des subventions mais toujours au coup par coup, on nous finance à la marge, sans volonté de pérenniser; les bénévoles assurent la comptabilité, l'encadrement… et les risques.» Et finalement, en 2004, l'association se retrouve étranglée : l'aide du conseil général, le principal financeur, chute, et l'État commence à casser les aides éducateurs. Intermèdes meurt… mais pour renaître aussitôt! Elle devient Intermèdes Robinson.

Le jardinage, à tout âge
Le jardinage, à tout âge

Du jardin à la cuisine

«On est reparti sur quelque chose de plus souple et de différent. Nous avons décidé de travailler sur les espaces périurbains en friches, d'anciens espaces maraîchers à l'abandon, des bois privés pas entretenus, sans propriétaires connus, des jungles inextricables. On a proposé d'en faire des jardins communautaires pour les familles des quartiers.»

Les familles et les militants d'Intermèdes Robinson défrichent et créent des jardins potagers au service des enfants, des familles. «Et on s'est remis à faire des ateliers de rue : il ne suffit pas d'ouvrir un jardin pour que les gens viennent.» Les légumes passent ainsi à la casserole, dans l'atelier de cuisine de rue, sur un cuiseur à bois. Dans un autre atelier, on fait de la pâte à pain ou à gâteau, l'enfant regarde: «"Va le faire cuire chez toi" et il revient avec le gâteau cuit, parfois avec  ses parents, une soeur, un frère.»

L'éducateur-philosophe-militant aime les parents de banlieue

«Permettre aux enfants et aux parents de sortir de chez eux »

Aux jardins et ateliers se sont aussi ajoutées des soirées, des visites à Paris ou ailleurs, des animations multiples :  l'association, repartie sans rien en 2005 avec cinq - six bénévoles, a recréé un emploi aidé, puis un autre. Actuellement, ils sont quatre salariés plus deux stagiaires entourés de quelque cent-cinquante adhérents.

Dans ses allers-retours constants entre l'action et la réflexion, Laurent Ott a notamment croisé ces familles populaires souvent stigmatisées qui ont nourri sa thèse de doctorat. «Ma vocation était de travailler avec les enfants, raconte-t-il ; mais les enfants sont préoccupés, partagent les difficultés que vivent les parents. Ce sont les enfants ans qui nous amènent aux parents et ces derniers sont demandeurs de la même chose : la relation de confiance.

À l'association, nous tournons le dos à l'idée qu'il faut renvoyer les enfants aux parents. Notre démarche est totalement opposée à tout ce qui conduit les parents à se retrancher chez eux et à enfermer les enfants comme dans ces histoires de couvre-feu. Il faut au contraire permettre aux enfants et aux parents de sortir de chez eux, d'occuper les espaces publics.

Activité miel
Activité miel

Cette pression qu'on exerce sur les parents

 La parentalité est plus difficile  à assurer quand on n'a pas de place dans la vie sociale, économique, culturelle, politique, l'endroit où l'on vit. Des parents exclus ne sont pas forcément disponibles! Ni physiquement, ni culturellement, ni mentalement. Du coup, au contraire, on voit des parents de plus en plus mécontents ou en fuite, ils ont décidé de se libérer de cette pression que l'école exerce sur eux, au risque d'être considérés comme de mauvais parents et de subir des représailles. 

L'école, la société leur renvoie un rôle de surveillance et celle-ci tient lieu finalement d'identité. Des gens n'existent plus qu'en tant que parents, ça prend toute la place. Dans nos activités, nous œuvrons pour une éducation ouverte, collectives, avec des parents qui prennent leur place, pas seulement en tant que parents mais en tant qu'adultes, dans les ateliers, les groupes de jardinage, le dimanche ou en semaine.»

Des lieux et moments de dialogue
Des lieux et moments de dialogue

Il faudrait du temps et les financements sont précaires

Rien n'est simple bien sûr sur ces terrains aux mille aventures où chacun a ses habitudes. Les éducateurs des clubs de prévention ne sont pas concurrents : ils ont déserté la rue. Il y a simplement des vieux qui gardent jalousement leurs bancs, des jeunes qui mènent leurs activités économiques, la police qui passe… «Mais on n'est pas chassé du tout, parce qu'on est transparent pour les uns et les autres.»  Il y a aussi les fondamentalistes musulmans mais tout le monde tient sa place et la vie fait le reste : «Des enfants qui sont avec nous peuvent à d'autres moments être avec eux.»

En fait, sans le vouloir, les activités d'Intermèdes Robinson pacifient le quartier. «Des parents se parlent sans se dire: "Ton fils a tapé le mien…" Les enfants font moins peur, les images que l'on a sur les autres s'ouvrent, mais il faut beaucoup de temps pour faire reculer les peurs, les inquiétudes» et ce temps n'est toujours pas  assuré: «C'est désemparant, déconcertant de voir que ce travail financé depuis des années par les collectivités publiques, reste maintenu dans la précarité.»

Entre colère, convictions et bonheurs

La maire de Longjumeau, Nathalie Kosciusko-Morizet, est «particulièrement sourde et aveugle à ce qui peut se passer sur le terrain social, elle n'est comprend pas l'intérêt et est très en colère de ne pas pouvoir nous contrôler mais on a connu les mêmes problèmes avant avec la municipalité de gauche: les acteurs sociaux autonomes font peur aux politiques.» 

Pour autant, Laurent Ott n'est pas homme à lâcher. Question de convictions. De joies aussi: «Ce qui fait tenir, ce sont les enfants, les parents, les permanents qui montrent sans arrêt que c'est important pour eux.» Il y a ce jeune qui a commencé les ateliers à 5 ans et se prépare aujourd'hui à devenir moniteur éducateur. Ou encore cette jeune fille d'un camp rom: elle a choisi de faire le service civique volontaire et vient d'être recrutée pour créer un atelier dans un autre camp rom, près de là…

Marie-Anne Divet et Michel Rouger





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Le billet de la semaine

​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

Nono



Webdoc "Les 11 de Saint Péran"