Amériques

L'artiste de la récup' André Eugène, « atis-rezistan » d'Haïti


31/07/2012

La Grand Rue, à Port-au-Prince, est un haut lieu de l'art de la récupération. Quelque 80 artistes, sculpteurs le plus souvent, créent des œuvres faites de pièces d'auto, de morceaux de tôle, de bouts de carton... André Eugène, 53 ans, en est l'un des meilleurs représentants. C'est ainsi qu'il parle le mieux de l'âme d'Haïti, de la vie, de la mort...




(Source Étonnants Voyageurs)
(Source Étonnants Voyageurs)
La première fois qu'on l'avait croisé, c'était à l'occasion d'une réception officielle. Il arborait alors une tunique africaine de couleur vive et un chapeau noir à la Aristide Bruant. Surtout, ses yeux étaient masqués par de petites lunettes rondes réfléchissantes dont chaque verre renvoyait vers l'interlocuteur la même tête de mort clignotante. Sûr de son effet, il riait fort, enchantant la petite cour qui s'était formée autour de lui. 

Quand on l'a revu quelques jours plus tard, dans son domaine où il nous avait donné rendez-vous, la séance de représentation était belle et bien terminée. C'est un autre homme qui se présentait à nous, sans aucun apparat. Torse nu dans la moiteur déjà du petit matin, tête nue, voix basse et sombre, et pas seulement parce que nous étions le matin.

Autour de nous, un décor de cour des miracles : habitat de fortune entremêlé, plaques de tôle rouillée ou ciment, hommes effectuant des travaux de soudure dans des « ateliers » en plein air, femmes en train de laver leur linge, accroupies devant deux grandes bassines en fer blanc posées à même le sol, cri des enfants courant au milieu du capharnaüm sur fond de musique caraïbe... Tout cela à quelques pas d'une « gare routière », plus exactement, du point de départ d'autocars rutilants et colorés pour la lointaine province... Bienvenue dans la Grand Rue des artistes, à Port au Prince, chez le sculpteur André Eugène.
 

L'artiste de la récup' André Eugène, « atis-rezistan » d'Haïti

80 artistes

 À l'entrée de la ruelle, au-dessus de piles de pneus en attente de réparation, une grande banderole annonce la deuxième « Ghetto biennale » qui s'est tenue quelques mois plut tôt. La Grand Rue réunit quelque 80 artistes, essentiellement des sculpteurs, et constitue un des principaux centres de production artistique à Port-au-Prince. Ici, les artistes travaillent avec ce qu'ils peuvent trouver autour d'eux : morceaux de tôle, pièces de voiture, capsules de canettes, fil de fer, grillages, caoutchouc, déchets de cuir, vis, écrous, morceaux de jouets, objets détournés, carton...

« Nous sommes des artistes de récupération, beaucoup plus par obligation que par choix, expose André Eugène. Nous travaillons avec des résidus, car nous manquons de moyens économiques pour acheter du matériel. »
Au fond de cette Grand Rue, se découvre l'antre de cet artiste de 53 ans, derrière un mur de parpaings et une porte métallique, surmontés de bidons rouillés dans lesquels ont été creusés ce qui ressemble à deux yeux, un nez, une bouche. Près de la porte, trônant parmi d'autres plus ou moins imposantes, une sculpture à crâne humain nous nargue.

La porte ouverte, se dévoile, dans les coins et recoins de la petite cour cimentée, un univers onirique ou un univers digne des films d'épouvante, c'est selon. En tout cas, des créations uniques et inattendues. Déroutantes le plus souvent.

« La vie, la mort »

Au cas où on en douterait au vu de sa production, André Eugène assure puiser son inspiration dans le monde qui l'entoure. « Je m'inspire de la politique, de l'économique, du social, des religions aussi. Mais, en ce qui concerne les religions, du vaudou et de la religion catholique, les deux principales en Haïti, plutôt que des évangélistes. »

Mais plus que tout, le vaudou. Même s'il ne le mentionne pas, on voit vite que tout le panthéon vaudou s'est donné rendez-vous dans son atelier. Les Iwa, les esprits du culte vaudou, hantent les lieux. Amenée par les esclaves lors de leur terrible voyage depuis la terre d'Afrique, cette croyance dans une puissance invisible, capable d'intervenir à tous moments dans la vie des humains, s'est perpétuée, sous des noms différents mais sous des formes voisines, dans l'espace caraïbe. Candomblé au Brésil, santeria à Cuba, obeayisne en Jamaïque ou vodou en Haïti, tous puisent leur origine dans l'ancien Dahomey, le Bénin actuel. Un univers qui a donné naissance, en particulier en Haïti, à une créativité artistique exceptionnelle.

André Eugène revient aux sources de son travail : « Dans ma création, j'ai deux thèmes principaux : la vie et la mort. D'où, beaucoup de crânes, signes de la mort, et beaucoup de pénis, symbole de la vie. Sans la vie, pas de mort, et sans la mort, pas de vie. Voilà ce que je pense... »

L'artiste de la récup' André Eugène, « atis-rezistan » d'Haïti

Mario Benjamin, l'ami

De fait, les pénis démesurés et les crânes humains, intégrés dans des créations, sont partout dans l'atelier. Utiliser ces crânes à des fins artistiques ne suscite pas de protestations, bien au contraire. « Les familles sont contentes car c'est comme redonner une vie à leurs chers disparus », rétorque André Eugène quand on l'interroge sur les réactions des proches.

Plus apaisant - et encore, pas toujours... - nombre de ses oeuvres sont des compositions autour de têtes de poupées ou de baigneurs. Mais l'actualité récente y fait aussi irruption : ainsi cette représentation d'Oussama Ben Laden, identifiable au premier regard, bien que réalisé une fois de plus avec des matériaux de récupération.

Dans un des recoins de l'atelier, dans la partie la plus obscure, accrochés aux murs mais noyés dans l'accumulation de sculptures du maître des lieux, quelques tableaux qu'André Eugène présente avec fierté : « Des tableaux de mon ami Mario Benjamin. Ça vaut une fortune, ça !...  De temps en temps, nous échangeons des oeuvres, tableaux contre sculptures. » Né en 1964, Mario Benjamin figure parmi les peintres haïtiens les plus connus. Il a été exposé dans le monde entier, des États-Unis à l'Afrique du sud, en passant par la biennale de Venise où André Eugène a également exposé.

Atiz-Rezistans et Ghetto Biennale

 Il y a quelques années, les artistes de la Grand Rue se sont réunis en un collectif, Atis-Rezistans. Car, « même si la vie est dure, il faut résister aux difficultés », dit André Eugène, l'un des fondateurs et fers de lance de l'association.

En 2009, puis fin 2011, Atis Rezistans a organisé la « Ghetto Biennale », à laquelle ont également participé des artistes venus de pays occidentaux mais aussi d'Afrique ou d'Asie. Une occasion d'échanges et d'ouverture pour les artistes haïtiens qui, faute de moyens, ont rarement l'occasion de présenter leurs œuvres à l'étranger. Un moyen de se faire connaître et d'espérer bâtir en retour une reconnaissance internationale.

Un défi aussi pour les artistes accueillis, venus chacun avec un projet préalablement accepté : en effet, la note d'intention de la Biennale souligne bien que « les artistes visitants auront à se prouver qu'ils peuvent faire des réalisations artistiques en dehors de leurs zones de confort. » Tout un programme...

« Pour la première Ghetto biennale, en 2009, il y avait quinze artistes. En 2011, il y en avait cinquante venus du monde entier », se réjouit le sculpteur haïtien ; on a appelé ça "Ghetto biennale" parce que notre création vient du ghetto et, des ghettos, on en trouve dans le monde entier. Chaque ghetto a un style différent mais c'est la même idée. On a tous un élément commun : on crée dans la difficulté.»
 

L'artiste de la récup' André Eugène, « atis-rezistan » d'Haïti

Une école pour les enfants, dès 3 ans

La transmission est aussi un des objectifs du collectif. Maçon à l'origine, André Eugène n'oublie pas que lui-même, comme plusieurs de ses collègues, ont mis du temps avant de prendre le chemin de l'art, et que l'art peut être aussi un moyen de gagner sa vie, même difficilement, dans un pays comme Haïti où la survie s'impose à tous. « Nous avons une école pour les enfants. Nous en avons 90 à 100 du quartier, à partir de 3 ou 4 ans. Notre idée, c'est de les aider à créer, puis à vendre pour réussir à financer leurs études. »

Les enfants viennent une fois par semaine, en général le samedi. Ensuite, parfois, l'enfant travaille chez lui. « Je lui donne mon avis, des idées. C'est une manière d'assurer la relève. Ils apprennent à travailler au chalumeau, avec des fers à souder », explique le sculpteur en faisant visiter une pièce voisine de son atelier dont les murs sont recouverts de peintures, collages ou créations diverses de ces apprentis artistes.

Mais d'autres projets sont en gestation et André Eugène se prend une fois encore à rêver : « Mon idée, c'est de mettre sur pied un grand espace pour évoluer avec les jeunes, pour créer avec eux. Il y aurait aussi une médiathèque avec des ordinateurs pour faire des recherches.... »

Clarisse Lucas







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