Travail

Ils proposent des lieux sans chômeurs de longue durée !


05/10/2015

« Zéro chômeur de longue durée », c'est possible. Quatre territoires tentent l'expérience et une proposition de loi arrive devant les députés le 23 novembre. L'idée, portée par ATD Quart Monde et objet d'une « grève du chômage » le 15 octobre ? Avec tout l'argent du chômage de longue durée, finançons plutôt des emplois répondant aux nombreux besoins locaux. À l'origine, des gens de terrain autour de Patrick Valentin, expert armé de savoirs, d'humanité et d'une méthode quasi philosophique : le contre-pied.




Pour mieux saisir le dispositif, vous pouvez aussi : 

• Écouter cette interview de 6'23 au 13 h de France Inter

• Lire le dossier complet d'ATD Quart Monde

• Découvrir les témoignages livrés lors d'un colloque le 17 septembre à l'Assemblée.

L'affaire est complexe. Elle révolutionne les comportements politiques, administratifs, individuels. Mais Patrick Valentin a les arguments et le charisme pour convaincre. Rencontre dans son fief angevin, à Saint-Barthélémy d'Anjou, dans les locaux bien sûr d'une association intermédiaire, AITA.

Un jésuite philosophe chez les patrons de la métallurgie

Ce projet « zéro chômeur » vient de loin ! Dans le petit bureau de l'association, nous voilà soudain ramenés à la fin des années 50. Patrick Valentin est alors adolescent. Membre des Conférences Saint-Vincent de Paul, il visite régulièrement des personnes en grande pauvreté. Par là, il nourrit sa vocation, celle de devenir Jésuite. Et il le deviendra.

Ses études de philosophie, théologie, psychologie iront toujours de pair avec le réel. Durant deux ans de coopération, il découvre la pauvreté malgache. Puis il rencontre le grand dénuement indien, les lépreux de Bangalore, les actions du Père Ceyrac et de Mère Teresa. Quand il rentre en France à 23 ans pour reprendre ses études, c'est pour découvrir en même temps le père Wresinski, le fondateur d'ATD Quart Monde, et son principe de vie : «  L'importance des personnes, rappelle-t-il, être à leur écoute, ne pas prendre leur place. »

Il devient donc Jésuite (il le restera neuf ans avant de se marier : le grand chambardement post-68...) À son bagage  en sciences humaines, il ajoute le Droit et l'Économie. La gestion des entreprises le taraude. C'est ainsi qu'il entre à 28 ans au Groupe des Industries Métallurgiques (GIM), le syndicat patronal, pour s'occuper de l'emploi. Trois ans plus tard, fin 74, il quitte Paris pour Angers, toujours au patronat de la métallurgie : une nouvelle découverte va alors le marquer, qui fait rudement réfléchir 40 ans plus tard...

Il y a 40 ans, « nous savions déjà »…

A la montée du chômage déclenchée par la crise pétrolière de 1973 s'ajoute celle de l'informatique.  « J'ai vraiment découvert, dit-il, qu'on était sur une pente où on allait éliminer les moins performants, les moins résistants. On savait très bien que la question de l'emploi allait devenir abominable par rapport à la société. Un de nos adhérents, c'était Bull-Angers. Un ordinateur tenait à peine dans cette pièce mais la miniaturisation était en route à bride abattue. 

Ce que nous savions ainsi déjà, ajoute-t-il, c'est que l'emploi ne serait plus la conséquence de l'épanouissement de l'économie, que l'économie allait s'épanouir sans avoir besoin d'employés. » D'autant plus qu'à la même époque, la mentalité néo-libérale se débride, symbolisée en France par Giscard d'Estaing qui libéralise la monnaie. 

La mondialisation est en marche, poussée par les progrès de l'informatique qui abat les frontières. Le cercle se referme sur l'emploi. « Et pourtant, dans ces années-là, on importait encore des bateaux entiers de travailleurs algériens ! Alors qu'on savait que vingt ans plus tard on n'aurait absolument plus besoin d'eux. Nous sommes des êtres très court terme... »

Un pool d'entreprises solidaires

En ce milieu des années 70, Patrick Valentin tombe sur un idée qui va réconcilier ses savoirs et ses valeurs, orienter désormais toute sa vie : l'Aide par le Travail. « J'ai été passionné. Ça faisait le lien avec mon passé. J'ai vraiment découvert qu'en transposant le monde de l'entreprise, on pouvait utiliser l'emploi non plus comme un simple outil de production mais comme la possibilité de donner à chacun un rôle à jouer dans la société. C'est cette révolution-là qui m'a passionné. »

Il se lance aussitôt dans l'emploi des personnes « réputées handicapées », comme il dit. Il participe à la création du premier Centre d'Aide par le Travail du Maine-et-Loire. Et recrute, recrute, en fonction des capacités d'accueil. Il finit par diriger cinq CAT : 500 salariés. « Une belle aventure ». 

Quelque quinze années passent et la France découvre « l'insertion », avec le RMI en 1989 et l'intuition d'un Claude Alphandéry qui publie en 1990 Les Structures d'insertion par l'activité économique. Alors Patrick Valentin ajoute aux CAT (bientôt ESAT) les entreprises et associations d'insertion. Aujourd'hui, entre les établissements du secteur handicap et les associations sœurs de l'insertion, un véritable pool d'entreprises solidaires spécialisées dans l'emploi s'est formé, comme on le voit sur ce site

« Un masochisme qui arrange les plus riches »

Trente ans d'expérience de terrain, d'action et réflexion, fondent ainsi l'opération « Zéro chômeurs de longue durée ». Serait-ce que handicap et chômage, c'est du pareil au même ? Attention, tabou. « Mais c'est quoi le handicap ?, souligne Patrick Valentin. C'est une simple question de degré. Je ne connais pas une seule personne qui peut dire : je n'ai pas de handicap. Au lieu de considérer que ce mot désigne une caractéristique humaine valable pour tous, on se précipite pour en faire une catégorie excluant les autres. »

En fait, il y a « un point profondément semblable entre le travail adapté et le travail d'insertion, c'est le mode de modèle économique. C'est le même. Où l'emploi n'est plus un simple outil de production mais devient un objectif de l'entreprise. »  C'est bien sûr paradoxal : normalement, seul le produit est la raison d'être d'une entreprise. Sauf qu'aujourd'hui le paradoxe mérite d'être sérieusement creusé...

« Nous n'avons pas pris en compte tout le potentiel que représentait la libération du travail contraint. Puisqu'on s'en libère, en mettant des robots, profitons-en pour faire du travail utile. Nous sommes masochistes, un masochisme soigneusement étudié qui arrange les plus riches, comme toujours. On pourrait faire beaucoup mieux, on en a les moyens. Des travaux contraints sont hyperlucratifs alors qu'ils sont éventuellement malsains, et des travaux utiles ne sont absolument pas rémunérés alors qu'ils sont d'une très grande valeur.  Il y a un divorce entre le contraint et l'utile. » 

« Vous avez des gens qui savent travailler, du boulot tant et plus et de l'argent qui dort »

Patrick Valentin l'admet : « C'est très difficile à faire comprendre. La société fait tout à l'envers. Prenez la règle peut-être la plus terrible, la plus centrale aussi dans l'échec : la sélection. J'ai toujours été choqué que pour recruter un salarié, on veuille une pile de CV. Moi je prends le premier qui vient et je vois si ça marche. Toute ma vie, j'ai embauché des gens en leur disant : qu'est ce que vous savez faire, qu'est ce que vous voulez faire, qu'est ce que vous voulez apprendre ?  Et c'était des personnes soi-disant handicapées. 

Une personne privée d'emploi, insiste-t-il, c'est d'une stupidité totale, à tous points de vue :  économique, financier, psychologique, sociétal, social. Et nous savons tous que la croissance économique ne résoudra pas le problème. Il n'y a pas de crise. Il y a une situation d'injustice pérenne qui relève plutôt de la bêtise humaine : l'incapacité à anticiper. » 

« C'est ça notre projet », poursuit Patrick Valentin. Concrètement, avec toute l'expérience de l'économie solidaire, on a entre les mains « toutes les méthodes permettant de sortir de l'ornière : vous avez des gens qui savent travailler, du boulot utile tant et plus et de l'argent qui dort au sens économique : il sert à soutenir de façon très onéreuse pour la collectivité et de façon très médiocre pour les personnes, les gens privés d'emploi. Cela coûte 15  000 à 20 000 € par personne et par an à la collectivité, alors que vous avez des gens qui ne demandent qu'à travailler et plein de boulots utiles à faire. »

Ils proposent des lieux sans chômeurs de longue durée !

« Des petits territoires hyper responsabilisés »

Si le constat est assez simple, la réponse est complexe et le père de « Territoires zéro chômeurs de longue durée » doit contrer les objections. Comment par exemple éviter l'effet d'aubaine, ne pas nuire à l'emploi ordinaire ? « La réponse, c'est l'expérimentation sur des petits territoires hyper responsabilisés, qui auront tous les pouvoirs sur cette expérimentation. » 

Ces territoires, en outre, sont hyper motivés : on n'est pas allé les chercher. « Toute la force vient que l'initiative n'est pas prise par d'autres que les personnes concernées, dans la logique d'ATD. Des candidats sont venus à nous, nous les avons aidés à élaborer leur candidature. Ensuite, nous avons diffusé ces idées et nous avons vu plein de gens se passionner pour ça, souvent très liés à la question de l'emploi d'insertion. » 

Autre point crucial : comment déplacer les 15 000 à 20 000 € du chômage (allocations, manque à gagner, coûts induits...) vers ces emplois ? Le débat est très technique. Sur le papier, la présentation est claire, dans les faits ce sera plus compliqué. Il faudra sans doute passer par des relais financiers provisoires.

Le 15 octobre, des piquets de grève de chômeurs

En attendant, le responsable du Réseau Emploi-formation d’ATD Quart Monde et la dizaine de personnes qui l'entoure sont au front avec les quatre territoires clairement engagés dans la démarche en Ille-et-Vilaine, Meurthe-et-Moselle, Deux-Sèvres et dans la Nièvre. Un cinquième projet les suit dans les Bouches-du-Rhône. D'autres territoires, urbains  cette fois, sont en lice : des quartiers de Lille, Dijon, Lyon, Bordeaux…

« On prépare la grève du chômage du 15 octobre d'arrache pied, poursuit Patrick Valentin. Quand les salariés ne sont pas satisfaits, ils arrêtent le travail. Les chômeurs, là, vont travailler gratuitement en montrant tous les travaux utiles à faire. Un humour très sérieux. Les piquets de grève seront des ateliers publics. A Prémery, par exemple, l'ancienne usine désaffectée va être occupée par trente ou quarante chômeurs qui vont nettoyer, repeindre... »

Parallèlement, Patrick Valentin se démultiplie dans les arcanes des divers pouvoirs avec notamment le député socialiste de la Côte d'Or, Laurent Grandguillaume, auteur de la proposition de loi d'expérimentation, qui devrait pouvoir entraîner l'ensemble du groupe socialiste. 

« Quand on me dit "C'est de la folie", j'ai une petite lumière qui s'allume »

Toute l'énergie de la société civile semble concentrée chez cet homme qui fait dix ans de moins que ses 72 ans. Un secret ? « Je suis caractériel, blague-t-il. J'agace beaucoup. Il se trouve que ma famille paternelle est assez originale. Parmi les douze enfants, il y avait cinq religieux, dont mon oncle Sylvain, capucin. Sauvé de justesse à la fin de la guerre, il s'est retrouvé dans une salle commune de l'Association des Paralysés de France, très bas de gamme. Il vivait dans la pauvreté mais était d'origine bourgeoise, il a été scandalisé : "On prend les pauvres pour des choses, ils n'ont pas leur mot à dire ! Je vais vous montrer que le contraire est possible."  Il a construit sa vie comme ça. 

"Je l'ai souvent accompagné. Moi, je suis pareil. Quand on me dit "C'est de la folie",  j'ai une petite lumière qui s'allume : "ah, c'est intéressant"… » Autrement dit, avec Patrick Valentin,  non, on n'a pas tout essayé contre le chômage. Et imaginons un peu que toutes les administrations se mettent à phosphorer ensemble pour tenter le pari ? 

Michel Rouger
Photos Marie-Anne Divet






1.Posté par Delcourt le 13/10/2015 20:51
Bonsoir,

je suis demandeur d'emploi longue durée et j'ai ouvert une pétition...

qui pour me suivre ?

https://secure.avaaz.org/fr/petition/Myriam_El_Khomri_Presenter_mon_livre_Le_Dernier_Salaire_Une_quinqua_en_fin_de_droits/?cqUyKjb

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​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

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