Justice / Inégalités

Face aux bénévoles de La Halte, la misère fait relâche


11/01/2016

Ils sont quelque 75, de 20 à 88 ans, emmenés par Rémy Galleret, le président. Les bénévoles de La Halte, à Brest, font partie de cette armée de volontaires qui rendent un peu moins cruelle, notamment en hiver, la vie des gens en détresse. « On souhaite qu'un maximum de bénévoles passent dans ce lieu, c'est une expérience de vie importante », souligne Rémy Galleret




A la cuisine avec cinq des 75 bénévoles
A la cuisine avec cinq des 75 bénévoles
Il y a Hajiba, jeune bénévole devenue directrice à mi-temps, Hassina qui frotte ici son master2 à la misère du monde, et Martine et Françoise et Mary... Chaque samedi, dimanche et jours fériés, une équipe de bénévoles accueille boulevard Montaigne à Brest, le jeune, l'étranger, des familles, pour une pause, un réconfort, dans leurs jours de galère. Un lieu unique, une grande maison du Bon Dieu.

Ouverte pour les jeunes en difficultés le 7 avril 1990 par des bénévoles de la Société Saint-Vincent-de-Paul et de quelques autres associations, la Halte-Accueil Frédéric Ozanam a grandi avec la pauvreté et ses nouveaux visages. Beaucoup donc. Un local de 25 m2 au départ, puis 80, puis 400, enfin cette bâtisse de 560 m2 sur trois niveaux : l'ancienne aumônerie de Kérichen, la grande cité scolaire voisine.

Les bénévoles sont arrivés au même rythme. Les voilà quelque 75 aujourd'hui Rémy Galleret est à La Halte depuis treize ans avec son épouse Maryvonne. Ils sont huit couples engagés ici, c'est même presque une tradition à la tête de l'association : avant les Galleret, il y a eu « le président canal historique Joseph Aubry », comme dit son successeur, et sa femme Brigitte.

« A sa place, vous en seriez où ? »

Sur la grande terrasse qui acueille les fumeurs et des tas de conversations aux beaux jours, Rémy Galleret affiche un vrai bonheur de retraité. « Ce qui me mobilise le plus, dit-il, c'est la richesse de ces gens pour la plupart blessés par la vie, leur envie de vivre, leur force de caractère. » Pour eux, on le sent prêt à sacrifier le meilleur de son temps. Même pour des tâches ingrates : par exemple, au moment du lourd aménagement des lieux, monter quelque « 130 dossiers pour trouver des sous ».

Il est le garant de l'esprit bienveillant qui domine les lieux. Dès 9 h, arrivent les premiers visiteurs. Des bénévoles les accueillent, quels qu'ils soient : « L'accueil est anonyme et inconditionnel, souligne Rémy Galleret, on veut qu'ils oublient leurs difficultés, on les écoute s'ils veulent, on va tout faire pour qu'ils passent un moment sympa. On respecte la dignité de chacun. On dit aux bénévoles "Vous devez écouter les gens. La personne alcoolisée, si elle ne perturbe pas, on l'accepte, aucun jugement, il faut écouter son parcours, à sa place, vous en seriez où ?" »

« Le principe, c'est de ne pas assister les gens »

Ils sont conduits à la cafétéria pour un bon petit déjeuner avec laitages et viennoiseries : « On a tout ce qui faut ! , poursuit le président de la Halte, la difficulté, c'est de pouvoir s'organiser. Ce matin, je suis allé trois fois à la Banque alimentaire : elle a du mal à distribuer le frais, elle doit jeter, on peut recevoir des tonnes de yaourts... »

Ensuite, jusqu'à 11 h 30, les gens de la Halte distribuent les colis : « Il y a facilement 60 à 70 personnes en même temps, ce sont des colis alimentaires d'urgence, l'équivalent de quatre repas pour un adulte. Le principe, c'est de ne pas assister les gens : si le petit déjeuner est gratuit, le repas du midi est à 1 € et le colis à 2 €, gratuit seulement sur demande d'un travailleur social. La douche est gratuite mais le lave linge ou le sèche linge, c'est 1 €. »

En tout, sur le jeudi, le vendredi et le week-end, quelque deux-cents foyers reçoivent des colis. « Pour moi, c'est le moment favorable pour écouter les gens, chaque fois qu'un problème est posé, on prend un numéro de téléphone et un rendez-vous dans la semaine avec une professionnelle. » Hajiba, qui est conseillère en économie sociale et familiale, est là par exemple pour prendre le relais. 

Avec Hajiba (à d), la directrice, et Hassina, bénévole, étudiante en master2
Avec Hajiba (à d), la directrice, et Hassina, bénévole, étudiante en master2

Une charte d'engagement

Écouter les gens, c'est bien à cela que s'engagent les bénévoles à leur arrivée en signant "La charte du bénévolat à la Halte-Accueil". Une charte en neuf points. Le premier impose une période d'essai :  « On s'est donné deux mois d'écoute réciproque, on ne veut pas mettre le bénévole en difficulté. » Avec le sixième, il s'engage à « accepter les accueillis dans leur diversité, leurs différences, leurs convictions, leurs opinions et faire preuve de tolérance envers tous. »

Au quotidien, ce n'est pas forcément simple ! Aux jeunes Français de l'origine se sont ajoutés au fil des années des adultes, des migrants isolés puis des familles : « En principe, c'est réservé aux adultes mais on ne va pas laisser des enfants à la rue. » Les migrants venus du Maghreb et d'Afrique ont été rejoints « depuix six-sept ans par des familles des Balkans, du Caucase. » Il y a aussi, lors des activités organisées le restant de la semaine, « des personnes âgées isolées contentes de se retrouver là » ou encore « des personnes qui ont des problèmes psychiques assez lourds, qu'on essaie d'accompagner. »

Comment faire vivre tout ce petit monde là ensemble ? Soit quelque 130 personnes par jour et même « jusqu'à 200 le samedi : là, c'est le maximum ! » Pourtant, ça marche. C'est le miracle de cette Halte. Les bénévoles semblent avoir un vrai savoir-faire dans le vivre ensemble. Pour cela, ils peuvent utiliser les repas en commun, les jeux de société, mais ils ont surtout un autre bon outil : ici, les usagers donnent un coup de main.

« Faire des trucs ensemble, c'est comme ça que les frontières tombent »

Par exemple à la vaisselle. « Un jour, un Albanais refusait. Quelqu'un lui a mis un torchon dans la main. Tout le monde a ri. Faire des trucs ensemble, migrants et non migrants, c'est comme ça que les frontières tombent. » Et ce ne sont pas les occasions qui manquent : de la peinture, les quelques plantations sur la terrasse, du nettoyage, l'atelier d'embellissement organisé le lundi... Chez les migrants, des familles traduisent aussi pour les autres qui arrivent sans connaître parfois un seul mot de français.

« C'est ça qui me tient le plus à cœur : faire que ces gens-là, tous différents, arrivent à vivre ensemble », commente Rémy Galleret qui puise aussi son énergie dans le fait d'être croyant :  Rémy et Maryvonne Galleret sont responsables sur Brest du MCC, le Mouvement chrétien des cadres et dirigeants. 

Mais une autre source d'énergie est sûrement de se retrouver à la tête d'une telle équipe de bénévoles dont l'activité s'étend aussi à La Halte Canine pour les gens ayant besoin d'être hospitalisés (près de cinquante placements par an). Et d'offrir cette « expérience de vie » à toutes les  générations :  « Il n'y a pas que des retraités ! Un quart des bénévoles ont moins de 35 ans. »

Michel Rouger





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Depuis soixante ans tout juste, le mouvement ATD Quart Monde nous invite à changer de regard sur les pauvres. Bien vu. Et d'une saisissante actualité. Éblouis toujours par une société d'apparences, conditionnés encore par des pouvoirs qui flattent les riches et regardent de haut les gens "qui ne sont rien", les citoyens, bientôt, ne pourront plus détourner les yeux. Reléguer dans une zone invisible des pauvres dont le nombre s'accroît au rythme des inégalités. Alors ils redécouvriront la solidarité, les savoirs, l'énergie, le sens du vivre ensemble dont témoignent par exemple les militantes et militants d'ATD Quart Monde auteurs de "31 histoires pour un monde autrement" que publient ATD et Histoires Ordinaires. On y voit déjà que ce nouveau regard peut tout changer, faire réapparaître l'indispensable. 

Michel Rouger

12/10/2017

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