Citoyenneté / Libertés

Des jeunes fabriquent le citoyen de demain


14/04/2016

Ils s'appellent Etch Kalala Mabuluki, Maxime Lecoq et Pierre Durosoy, ils ont moins de 30 ans, et sont les chevilles ouvrières, à Rennes, d'un insolite Laboratoire Artistique Populaire où vingt-six jeunes qui ne se côtoyaient jamais se rencontrent, se révèlent, créent et décident ensemble. Une petite fabrique de citoyenneté nouvelle dans un monde qui change. Parmi ce trio, Pierre Durosoy, 27 ans.




Pierre Durosoy
Pierre Durosoy
C'est souvent dans les lieux délabrés qu'on dépoussière une époque. À Rennes, ça se passe notamment dans les grandes salles défraîchies de la vieille fac dentaire devenue aujourd'hui un foyer d'inventions artistiques, sociales, civiques : "l'Hôtel à projet Pasteur", comme l'a baptisé la municipalité. La semaine dernière, plus de cinq-cents personnes se sont pressées contre les vieux murs pour découvrir les œuvres de vingt-six jeunes. Et surtout leur démarche. « L'une des dimensions importantes, c'est la notion de participation citoyenne », souligne Pierre Durosoy.

La citoyenneté, Pierre connaît. Il a grandi dedans, entre un père et une mère syndicalistes et socialistes, du genre garantis authentiques, AOC. La citoyenneté, il l'a aussi sérieusement approfondie en entrant à Sciences Po Rennes pour des études grandes ouvertes sur le changement du monde : c'est par un mémoire de 265 pages sur "Les mouvements de contestation politique et le coup d'Etat de 1980 au Libéria" qu'il a conclu (avec 18/20) son master d'Histoire.

Aux législatives de 2012, en campagne avec son copain candidat

Un étudiant brillant, donc, mais pas seulement. Aux législatives de 2012, le voilà en campagne dans les quartiers populaires de la circonscription Rennes-Sud derrière Etch Kalala Mabuluki, 24 ans, candidat d'un tout jeune mouvement, Génération Solidaire. Un drôle de citoyen, lui aussi, militant depuis l'âge de 16 ans, co-fondateur en 2007 d'une association d'échange culturel entre la Bretagne et le Sénégal : Keur Eskemm, "La Maison de l'Echange" en breton-wolof. Beau projet.

Durant un temps, les voies des deux amis s'éloignent. Pierre Durosoy bourlingue. En 2013, il entre à l'Université d'Evry pour un master "Coopération et Solidarité Internationale". « Il me fallait ça après le master d'Histoire, explique-t-il, j'ai besoin d'engagement, de sens, d'être dans la pratique. » Dans le cadre de ce nouveau master, il part cinq mois en stage à Dakar dans un centre de réfugiés tenu par Caritas. 

Des jeunes fabriquent le citoyen de demain

« Plus j'allais à l'étranger plus je voulais donner du sens à ma vie »

« C'est très particulier, raconte-t-il, cette assistance demandée à un pays pauvre », mais la stabilité politique du Sénégal attire les réfugiés. Il y a notamment des Centrafricains. Pierre Durosoy les reçoit, les écoute, leur propose un suivi médical, un hébergement, du micro-crédit pour de petites activités. Puis, il part deux mois à Détroit, la ville ruinée qui tente de se réinventer. Le voyageur n'est pas, cependant, sans se poser de questions :  « Plus j'allais à l'étranger plus je voulais, au retour, donner du sens à ma vie ; je l'ai trouvé dans l'engagement associatif. »

Car soudain, les chemins de Pierre et de Etch se recroisent. Nous sommes en 2014. « On a besoin de toi », lui dit Etch. Il vient de relancer Keur Eskemm, tombée un temps en sommeil, pour promouvoir l'interculturalité et l'engagement des jeunes. Pierre devient « bénévole à plein temps » à Keur Eskemm. 

La danse, symbole d'une culture mondialisée

Le teaser de "L'Appel à la danse"

Parallèlement, toutefois, il poursuit avec d'autres amis un projet qui lui tient aussi  à cœur : une série documentaire intulée « L'Appel à la danse ». « L'idée, c'est "comment, dans un contexte mondialisé, la danse traditionnelle rencontre la modernité" », poursuit-il. La danse, donc, pour illustrer l' « hybridation culturelle » à l'œuvre dans le monde. 

Premier tournage : le Sénégal. Pierre retourne à Dakar en mars et avril 2015. « J'ai vécu deux des plus beaux mois de ma vie », confie-t-il. Il co-écrit le scénario, se professionnalise sur le terrain journalistique. « Sans danser, j'adore la danse », sourit-il. Porté par un beau mouvement de financement participatif, le film est aujourd'hui en cours de montage.

Mais ce n'est qu'un intermède. Le revoilà avec Etch Kalala, Maxime Lecoq et quelques autres jeunes, sur le grand chantier en gestation depuis fin 2014 : le LAP, le Laboratoire Artistique Populaire.  « Notre constat personnel à Etch, Maxime et moi, c'est que lorsque tu es jeune à Rennes, il est difficile de faire entendre sa voix. Il faut connaître les codes. C'est de l'ordre du symbolique : c'est impressionnant, la culture administrative. Mais nous, on sait, on a voulu partager ça. »

Photo Nora Khalloul
Photo Nora Khalloul

La culture, un outil pour les jeunes en galère

Soutenu et hébergé par la Maison Internationale de Rennes, le trio de Keur Eskemm mène adroitement son affaire. « On a voulu que les gens ayant plus d'expérience que nous disent ce qu'ils en pensaient. » Au printemps 2015, ils réunissent un panier d'experts : élus, associations artistiques, structures d'insertion, sociologue, FJT, mouvements d'éducation populaire... La ville et la métropole de Rennes sont conquises, elles suivent. 

Ils partent tester leur idée dans les quartiers. « Parfois le projet était taxé d'élitiste,venant des gars du centre ville. On nous disait aussi : "La culture n'est  pas la priorité des jeunes en galère". Mais c'est absurde ! Au contraire, l'emploi passe par le bien-être personnel, la confiance en soi, le lien social, la créativité, savoir créer, co-construire, proposer… »

« Faire coopérer des gens qui ne se côtoient pas »

Le projet prend forme. Il réunira 26 jeunes de 18 à 32 ans. « La question la plus difficile à résoudre :  on voulait un groupe hétérogène. » Le recrutement est lancé. Le tam-tam d'aujourd'hui : les réseaux sociaux. En novembre, 60 candidatures remontent de la métropole rennaise. Comment choisir les 26 ? « Le critère principal a été la curiosité, l'ouverture aux autres. Certains ont fait Beaux-Arts, d'autres n'ont jamais tenu un stylo. Il y a des instituteurs et des non-bacheliers, une demi-douzaine de nationalités différentes... L'idée principale, c'est de faire coopérer des gens qui ne se côtoient pas. » 

En décembre 2015, les 26 se découvrent et embarquent ensemble pour cinq mois. Dans un premier temps, ils explorent l'offre culturelle locale, enquêtent, interrogent citadins et ruraux sur leurs rêves. Suivent les ateliers animés par des intervenants professionnels. Trois en février : danse, théâtre et cinéma. Trois en mars : musique, arts visuels, arts picturaux. 

Dans le groupe, un maître-mot : la bienveillance

Les portes ouvertes au LAP, du 6 au 10 avril derniers (vidéo Jocelyn LG)

Du 6 au 10 avril, les Rennais sont venus par centaines découvrir leurs travaux. Mais, souligne Pierre, « ce qui importe, c'est davantage le processus créatif que le résultat final. Rapidement, ils ont été amenés à investir le lieu et à créer ensemble : clouter, poncer, coudre, teindre des vêtements, récupérer des matérieux. À s'entraider :  en parallèle des ateliers, certains ont d'eux-mêmes partager leurs savoirs. »

Librement, à raison de 10 heures, 15 heures voire 20 heures par semaine, chacun(e) a pu ainsi se valoriser et se sent mieux, c'est sûr, aujourd'hui, pour chercher un emploi. Tout en acceptant la personnalité de l'autre. « Au LAP, il y a un maître mot, la bienveillance », poursuit Pierre. Une atmosphère bien nécessaire pour prendre les décisions, trouvées toujours par consensus. Décider à 26 sans voter ! Voilà un bel exercice démocratique qui va connaître son apothéose fin avril : le groupe va alors devoir proposer à la collectivité une "commande populaire", artistique et d'intérêt général, destinée au territoire rennais :  un lieu, un moment ou une œuvre.

Le bien-être mental plus fort que la précarité

L'une des grandes qualités de ce LAP est bien sûr qu'il est fait par des jeunes pour des jeunes, les accompagnateurs étant d'ailleurs en situation plus précaire que certains bénéficiaires. Les deux salariés, Pierre et Maxime, sont en contrats aidés, trois de leurs collègues sont en service civique, trois autres stagiaires... 

« Je gagne 700 € pour 24 heures par semaine, indique Pierre. J'en fais parfois 40 ou 50 mais je m'éclate dans mon boulot ;  j'ai des potes qui dorment moins bien que moi la nuit ! La question de l'argent est compensée par le bien-être mental. C'est un choix. Je rencontre des personnes super, solides, engagées, il y a un bouillonnement. »

Et maintenant, reproduire le labo en Europe

A la fin du LAP, à partir de mai, l'équipe de Keur Eskemm va continuer à accompagner les membres du groupe et poursuivre les autres activités : sensibiliser les élèves du primaire aux discriminations ; essayer de renouveler en 2016 le Forum Jeunesse Interculturalité organisé depuis deux ans durant la Semaine de la Solidarité Internationale et surtout  tenter de partager leur expérience du LAP. 

« On veut que ce soit reproductible, développer une expertise autour de ça, ajoute Pierre Durosoy. Il se trouve que l'opération est suivie par la Chaire de recherche de la jeunesse de l'EHESP où Etch est chargé d'études. Et que l'EHESP, l'École des hautes études en santé publique, coordonne avec l'université de Francfort le programme européen Partispace sur la participation des jeunes aux questions qui les concernent et à la vie publique. L'ex-bourlingueur est sans doute appelé à reprendre sa valise. 

Michel Rouger

Le Laboratoire artistique populaire vu par Nora Khalloul







1.Posté par Alain JAUNAULT le 15/04/2016 09:50
Ils écrivent, au delà des protestations salutaires, le monde qui vient car on le veut.


2.Posté par Anne-Alice le 15/04/2016 17:31
Merci pour ce joli article :)

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Michel Rouger

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