Voyager

Dave Bradshaw, co-fondateur d'un festival artistique affranchi


19/07/2012

Dave Bradshaw, jeune londonien de 39 ans, est l’un des sept fondateurs du festival « Nowhere » qui a lieu chaque année en Espagne depuis 2005. A l’image du célèbre « Burning Man » aux Etats-Unis, ce festival a la particularité d’être financé et animé par les festivaliers eux-mêmes. La créativité, l’ouverture vers l’autre et la sensibilité de chacun y sont exacerbées.




Dave Bradshaw, co-fondateur d'un festival artistique affranchi

Dans le désert aux environs de Sarragosse, on cultive généralement du romarin. Chaque année, début juillet, on plante sur la plaine tentes et chapiteaux gonflés par un vent puissant et poussiéreux. Sur ces champs, on y fait de la culture artistique, en musique et en couleurs. Après avoir cherché un endroit calme, Dave s’assoit à l’entrée du festival pour raconter l’aventure.

Le festival Burning Man existe depuis 1986 aux États-Unis. Il a lieu la dernière semaine d’août dans le désert Black Rock dans le Nevada. Il a compté l’année dernière près de 60 000 festivaliers. Dave Bradshaw est l’un de ceux de la première heure. Il est considéré comme une figure au sein du festival Nowhere. Dyslexique, Dave bégaie un peu au début de ses phrases. Il écoute attentivement les questions et répond en musique par un élégant accent londonien.

L'expérience intense du Burning Man

« Après le Burning Man, on fêtait de manière informelle ce qu’on appelait la "Décompression", comme une sorte d’After du Burning Man. Nous étions 70 personnes et cela durait deux jours. Parce que quand vous allez au Burning Man, c’est tellement une expérience intense que vous avez besoin de vous réajuster au monde réel ». Dave se rappelle alors, fin 2003, l’espoir de voir un jour un festival plus proche : « Nous nous sommes dit : "Quelqu’un devrait faire quelque chose comme le Burning Man en Europe… Pourquoi devons-nous voyager 13 000 miles pour toute la folie que nous avons ici ? Oui, quelqu’un devrait vraiment… Oh et puis, ce serait nous ! » sourit Dave

C’est ainsi qu’en 2004 viennent s’installer 35 personnes dans un désert, près de Sarragosse en Espagne. Le désert est vu comme une page blanche sur laquelle on dessine, on projette, on imprègne... L’année suivante, le nom « Nowhere » apparaît : on marque la rupture avec le monde réel et on joue sur l’idée de se retrouver nulle part. Le festival grandit de plus en plus. Il déménage suivant le nombre de participants, toujours en Espagne, toujours dans le désert. En 2012, il atteint presque le millier de festivaliers.

Un camp vierge à disposition

L’importance croissante du festival demande alors une plus grande organisation : « Tout est fait par des bénévoles. Nous n’avons aucun employé payé ». Afin de chapeauter l’organisation, les fondateurs ont créé la société Nowhere qui est « sans employés. C’est juste une identité légale afin de signer des contrats. Nous avons des permanences et avons un compte bancaire au nom de Nowhere. »

Des bénévoles restent un mois, afin d’aider à la construction des infrastructures communes comme le Gate (l’accueil), le Middle of Nowhere (grand chapiteau où se déroulent la majorité des activités collectives), le Werkhaus (le camp des volontaires) ou encore le MaleFare (le centre de sécurité où se relaient les bénévoles). Les bénévoles sont principalement anglais, français, allemand, suisse allemand, belge et écossais. Selon Dave, la moyenne d’âge des fondateurs se situe vers la trentaine. Les bénévoles ont entre 18 et 60 ans.

Le talkie-walkie de Dave, mis en sourdine pour l’occasion, chuchote coup par coup la vie du festival, par les voix des bénévoles. Comment expliquer cet engouement pour un festival d’une semaine ? Dave répond sobrement : « Nous travaillons sur les infrastructures, nous mettons à disposition un camp vierge qui devient grand avec de merveilleuses choses. Tout est question d’assouvir le besoin des gens de s’exprimer d’une manière différente de celles proposées dans la société ordinaire. Nous avons créé cet espace, et ils peuvent faire des choses sans être jugés ».

Plus tu donnes, plus tu reçois

Afin d’harmoniser un état d’esprit propice à cette expérience, un guide de Survie, imprimé en plusieurs langues est posté aux festivaliers avant le festival. Il rend compte des précautions à prendre, des structures à connaître, des rappels de bon sens. Le « Leave No Trace », très présent pendant le festival, est un exemple précis : ne laisser aucune trace du passage de l’Homme, pour ainsi marquer une nouvelle fois une rupture avec ce qui se fait communément.

Lors du festival, un déchet jeté à terre est choquant et a son propre nom : le Moop (Matter Out Of Place = Ce qui n’est pas à sa place). Une activité est organisée en milieu de semaine où des festivaliers, armés de seaux, se mettent en ligne en se tenant les mains, à l’entrée du festival. Puis, au signal, tel un grand râteau d’humains consciencieux et joyeux, ils passent au peigne fin le festival en rejoignant l’autre extrémité.

L’aventure collective se co-construit avec l’aventure personnelle, extrêmement forte. Dave ajoute, se pinçant un bras, par timidité : «  C’est en fait l’équilibre entre ce que tu donnes et ce que tu reçois. Disons que plus tu donnes de toi au Nowhere, plus l’expérience te sera bénéfique ».

Dave Bradshaw, co-fondateur d'un festival artistique affranchi

Pouvoir être soi-même

Puisqu’il est question de créativité, le Nowhere regroupe des personnes sensibles et peut faire ressortir la fragilité de certains. Le festival devient alors lieu de quête personnelle, où le rapport aux gens s’épanouit au lieu de s’écraser, où le rapport à soi se dessine comme la lumière dans les tempêtes de sable. Le jugement de l’autre que nous avons intériorisé n’existe pas, il faut se repositionner dans une nouvelle société.

Expérience troublante, on accepte l’autre tel qu’il est, sans approbation et sans rejet. Les repères s’effacent, tout est à créer pour se récréer. Le festivalier peut alors être qui il veut, alors... Autant être lui-même ! Dave précise : « Pour certaines personnes qui viennent ici, c’est une chance d’être leur réel soi-même. Ils n’ont plus à penser à l’extérieur, rien de tout ça n’est important ici alors, ils sont juste eux-mêmes (…) Beaucoup de gens disent que ça leur a donné la confiance de changer leur vie par différentes façons, par exemple, beaucoup de gens ont démissionné après être venus ici ». Beaucoup, combien ? « Plus que je ne peux me rappeler. Probablement quelques-uns cette année ».

L’exemple de Josh, un des D.J. du festival qui a démissionné d’un job de bureau, est emblématique. Il était festivalier, puis il a souhaité être davantage impliqué pour finalement être l’un des « board-members », membre du Conseil du Nowhere. Cette année, Arkem, un animateur pour enfant, a décidé de s’inscrire dans une école de théâtre pour deux ans. Connu de la communauté des « burners » (terme utilisé pour les participants au burning man), cette décision a été applaudie lors de spectacles pendant le festival.

Du métro au désert, deux vies s'équilibrent

Le pouvoir du festival se ressent donc sur le monde extérieur. Des idées sont véhiculées mais Dave secoue la tête si on parle de politique : « Nous ne sommes pas intéressés par la politique ici. On ne fait pas de politique parce que ça vient du monde extérieur. Ici, tu peux être aussi libre que tu le veux ». Mais si ce n'est pas politique, c'est au moins une critique de la société, admet Dave.
 
Selon Mathieu, la plupart des participants sont informaticiens, photographes ou travaillent dans la communication (comme graphiste, documentariste, etc). Louisa et Justin sont parisiens et reconnaissent « échapper à la pression du travail ici ». Ils font du festival et de la communauté de «frenchburners » une deuxième vie qui s’équilibre avec la première. La vie de travail permet cette vie artistique. Certains en font leur vie principale, où parfois, la mise au ban de la société est gravée dans leurs yeux ou tatouée sur leur corps. C’est ainsi que se côtoie la population qui s’embrasse dans le désert et se défie dans le métro.

Une folie géniale

Quelques enfants participent au Nowhere, sous la responsabilité entière de leurs parents. Dave voudrait en accueillir davantage. Il est vrai qu’il règne une atmosphère bon enfant. Peu importe leur âge, les festivaliers jouent sérieusement en s’amusant, dans des coloris bariolés. La folie est accueillie comme géniale. Les participants sont à la fois enjoués, responsables et patients. Si les enfants ont leur bateau en tête lorsqu’ils n'ont qu'un bout de bois, au Nowhere, le bâteau existe. Il a été réalisé sur une vieille caravane, avec les détails rêvés (une barre, une longue vue, un mât, un trésor…). Le regard émerveillé et fier des adultes qui l’ont construit, lorsqu’il est tiré par une voiture faite de ghettoblasters, renvoie l’idée de l’accompli. 
 
Comme beaucoup de festivaliers, Dave a autour du cou le collier en bois où est gravé le logo du festival. Il porte un autre collier caché, le même en plus petit et en métal. Dave reconnaît, en penchant la tête : « Moi, ça m’a sauvé d’une vie ennuyeuse, ça l’a rendue plus intéressante. J’ai toujours un travail. Je n’ai pas, comme beaucoup de personne démissionné et changé ma vie, mais je passe beaucoup de temps, toute l’année, à travailler dessus ».

Le départ pour la ville est assuré par la compagnie de bus « Avant »... Un retour à la vie avec une part de nulle part en soi. Dave sourit, avant de reprendre son talkie-walkie :  « Je suis heureux de voir des gens qui viennent me parler et qui me disent "Merci, vous avez changé ma vie" ». 

Violette Goarant








Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >

Jeudi 3 Octobre 2013 - 09:37 Un an immergés en Amérique Latine



Le Webdocumentaire





Donner un coup de main

Tout un chacun peut participer à Histoires Ordinaires. Proposer bien sûr des sujets de reportage et des informations pour la rubrique "Vu, lu, entendu" mais il y a aussi des tâches nombreuses, variées, aussi utiles qu'accessibles. Vous pouvez en trouver ici une liste. Ensuite il suffit de prendre contact avec la rédaction. 


Le billet de la semaine

​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono