Quartiers

Dans son quartier, Fatima incarne la recette du vivre-ensemble


24/03/2011

Mère de quatre enfants, femme musulmane, employée syndiquée, Fatima Sabr mène plusieurs combats à la fois. Présidente de l'association Bretagne - Vallée du Dadès, elle a développé sur Rennes un service de restauration traiteur, pour favoriser la scolarisation des jeunes filles marocaines.




La jeune fille marocaine est devenue une femme engagée
La jeune fille marocaine est devenue une femme engagée
Sur la toque de Fatima, on peut aisément imaginer le haut d'un cœur enveloppant son visage. Dans la cuisine, Fatima virevolte au milieu de bénévoles pour préparer le repas du salon du livre organisé dans son quartier populaire de Maurepas. Le torchon mis fermement sur l'épaule, les deux pieds bien ancrés dans le sol, elle raconte son histoire de jeune fille timide devenue femme engagée.

Son regard direct souligne sa détermination. Fatima est née dans la Vallée du Dadès au Maroc en 1969.« J'étais dans un petit patelin du Dadès, l'école mixte était à 5 km. Il n'y avait pas de place pour tout le monde » À 15 ans, elle s'installe avec sa famille à Maurepas. 

« J'ai horreur des injustices »

L'aînée de sept frères et sœurs assume le déracinement, non sans difficultés. Elle ne parle pas français et intègre une classe de CM2. Elle découvre l'échec scolaire. Malgré les difficultés d'intégration, elle se distingue par sa soif d'apprendre, soutenue par ses professeurs. Reconnaissante envers l'École, elle rentre, sur concours, dans la fonction publique.

Victime d'humiliations dont les immigrés sont parfois l'objet, Fatima se syndicalise à Force Ouvrière. « J'ai horreur des injustices ». Élue à la commission pour le personnel, elle « prend goût » à dénoncer ce qui lui semble injuste et à « mettre en avant ceux qu'on laisse de côté ». Fatima est agent technique au Rectorat de Rennes depuis dix ans.

Avec Omar, son mari, Fatima foudroie les clichés
Avec Omar, son mari, Fatima foudroie les clichés

« La société ne peut pas tout faire pour toi »

« On est perdu, on est déraciné, on se dit je suis là, je ne suis plus là-bas.» A l'heure de grands débats politiques sur l'immigration, Fatima se bat contre les stéréotypes, au sein du quartier et au dehors. « Il y a de la souffrance chez les Français en général. La peur s'installe, constate-t-elle. Mais on est citoyen du monde. La terre appartient à tout le monde, on ne choisit pas forcément son destin, je n'avais jamais pensé venir en France. » Un de ses livres préférés? « De la haine à la vie » de Philippe Maurice...

Fatima valorise les opportunités que la France offre, comme l'école et les soins. Auprès des jeunes, son discours prône l'humilité et la foi en l'avenir : « La société ne peut pas tout faire pour toi. La seule façon de remercier la France, c'est de se porter citoyen à part entière. »

Fatima déplore l'image négative des musulmans car, s'il faut être ce que l'on dit, elle a « fait le tri ». Musulman pratiquant, le couple formé avec Omar, son mari, foudroie le cliché d'une femme discrète et d'un homme intransigeant. Ici, il n'est question que de foi: « Il faudrait que les gens arrivent à véhiculer la vraie parole, le vrai sens de l'Islam (...) Les efforts sont à faire des deux côtés. »

« Je m'étais fait une promesse »

« Le déclic est arrivé en 2003. Je m'étais fait une promesse. J'avais tellement aimé l'école, je crois tellement que tout passe par l'école, je me suis promis de ne pas oublier ces jeunes filles qui n'ont pas les moyens d'être scolarisées au Maroc. Je me disais que j'aimerais bien créer une association pour aider. L'idée était toute bête. S'ils avaient une paire de chaussures, un blouson, un cartable, des fournitures scolaires, ils iront à l'école. »

Par la concrétisation du projet, l'énergie de Fatima va décupler. « Je n'ai rien, je ne suis rien, mais j'ai une tranquillité d'esprit, je mange tous les jours à ma faim, j'ai un toit sur la tête, j'ai un boulot, mes enfants fonctionnement merveilleusement bien à l'école, je suis heureuse. »

« Dire aux gens: "On a besoin de vous" »

Pour l'organisation du repas, son mari Omar et deux bénévoles Jacky et Stefy assurent le service. Les nappes sont en papier mais les détails sont soignés. Fatima, Nahid et Sylviane sont aux fourneaux, épaulées par Christopher, le benjamin de l'équipe désigné polyvalent pour ce repas. La plupart ne font pas partie de l'association mais sont là pour Fatima... « Le fait de faire appel aux gens, de dire « on a besoin de vous », tout d'un coup, on leur porte de l'intérêt, on leur fait confiance. »

Bien que confrontée aux difficultés, Fatima reste résolument tournée vers le positif. « Je dis à ceux qui font du social "ne tirons pas sur le misérabilisme, n'allons pas plaindre sans arrêt, valorisons", aidons les gens à relever la tête en leur disant "c'est bien ce que vous faites, c'est super". »

La bonne volonté et les rires sont saupoudrés sur les assiettes qui sont envoyées avec précaution en salle. Ici, le bénévolat prend tout son sens. L'équipe est hétérogène, de tout âge. L'impatience est bannie, les hauts cris proscrits, tous restent concentrés afin de réagir au plus vite aux directives de Fatima. Intransigeante sur l'hygiène, Fatima réclame un chiffon humide. Sylviane se précipite alors pour le lui tendre, telle une assistante donnant le scalpel au chirurgien. Car l'enjeu de l'opération en est le même: il s'agit de sauver des vies, ou du moins, aider à en transformer.

« Si je ne fais pas le pas, qui va le faire? Il en faut bien une »

« Quand j'entends dire que les parents démissionnent...» Au delà de la grande énergie que requiert l'organisation de l'association, Fatima est une figure au sein du quartier. Son credo : l'éducation est la solution. « Quand on est Rmiste, chômeurs, ouvriers ou cadre, on a envie d'une seule chose : la réussite de ses enfants. Ils me parlent des familles monoparentales, des mamans seules... Je dis "les mamans seules, ça bosse à Citroën tôt le matin, elles font les 3 x 8 pour être là aux heures pour les enfants, elles sont aussi intéressées à la réussite de leurs enfants, et même plus !" » Tel est le discours qu'elle a tenu, il y a deux ans, en réunion avec le consul du Maroc.

Seule femme parmi soixante-dix hommes, elle se rappelle avoir voulu fuir, par peur de ne pas trouver les bons mots. On l'a retenue, et elle s'est dit « Si je ne fais pas le pas, qui va le faire? Il en faut bien une ». Elle a été écoutée. Elle souligne le respect que ces hommes du consulat, diplomates et autres, dont l'imam, lui ont témoigné. « Ça permet aussi de voir que l'homme marocain, contrairement à ce qu'on entend, qu'il ne prend pas la parole de la femme au sérieux, c'est faux. »

Un esprit de solidarité et d'entraide
Un esprit de solidarité et d'entraide

Les paroles de Fatima se veulent à mille échos mais ses actions se souhaitent discrètes

Pour la seconde année consécutive, le salon du livre a fait appel à Fatima. Comment ne pas penser à la portée symbolique? L'ouverture du quartier populaire fait lumière sur l'esprit de solidarité et d'entraide qui y règne. « Le quartier a été délaissé, on l'a ghettoïsé, je lutte contre ça, si on ne mélange pas plus les gens, on va creuser le fossé. Mais ça repart, on le rajeunit, on rénove les logements sociaux (...)  Avec les jeunes ? C'est la parole, le dialogue, sur place, un terrain de basket... Quand j'ai besoin de faire appel à eux, j'en demande dix, j'en ai vingt. »

Fatima connaît le quartier et ses habitants. « J'ai été trois ans secrétaire de l'ombre pour l'école. Après chaque conseil d'école, quand un projet va s'installer à l'école, j'allais dans les familles le soir, pour dire "y'a ça et ça qui va se faire, quelles sont vos suggestions ?", j'avais un petit cahier, j'en parle, je soulève les problèmes et vice-versa, je ramène les réponses, je prends un thé, je prends un café malgache... Enfin bref... » Les paroles de Fatima se veulent à mille échos mais ses actions se souhaitent discrètes.

« Merci, hein »

A se donner autant, Fatima se sent-elle parfois découragée? « Ça m'est arrivé. Je me remets en question. Je n'ai pas trop le droit de remettre l'autre en question. Je m'y refuse en tout cas. Je préfère que l'erreur soit de mon côté, ça facilite. »

Le service du midi est terminé, l'équipe de bénévoles partage son repas dans une douce ambiance, avec de grands rires. Fatima est en bout de table et lance un « merci, hein » à toute la tablée. Aucun n'y répond, comme si les remerciements ne sont pas le but. On ne remercie peut-être pas ce qui paraît naturel. Et l'équipe sait qu'il y a tant à faire encore... Il s'agit sans doute du remerciement de la jeune fille qu'elle fut, à la femme qu'elle est devenue.

Violette Goarant

Voir aussi ce reportage de France3 Bretagne (mars 2013)






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Le billet de la semaine

​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

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