Théâtre et danse

Brahim, le Prince rebelle du théâtre tunisien


23/06/2016

C'est lui qui tient le rôle principal des Suppliantes, celui du Prince d'Argos, déchiré entre son désir de protéger les femmes en fuite et son peuple menacé de représailles. Braim Bourg, de son nom d'artiste, le comédien rebelle muselé en Tunisie, trouve là un rôle à sa mesure.





Grâce soit rendu à Zeus d'avoir mis Braim Bourg sur le chemin de Jean-Luc Bansard. Sa sensibilité enflamme les dialogues d'Eschyle. « L'extraordinaire de cette pièce, confie-t-il en s'attardant devant la scène du théâtre, c'est qu'elle me touche dans mes profondeurs, plus que tout autre texte. Quand le Prince parle avec les filles, quand elles me disent "nous allons nous pendre aux statues",  j'ai la chair de poule, je sens que ça me perce profondément  De même quand j'appelle Zeus à haute voix. L'art véritable triomphe du temps ou de la mort. C'est un cadeau pour moi, je ne sais pas d'où il vient... »  

Braim Bourg, 40 ans, est né au Kef, au nord-ouest de la Tunisie, près de la frontière algérienne. La ville, d'environ 50 000 habitants, dispose d'un Centre national dramatique. C'est là que le jeune Brahim a fait ses premières armes sur scène avant de se perfectionner à l'Institut supérieur des arts dramatiques (ISAD ) de Tunis.

Dès l'âge de 23 ans, avec sa propre troupe, le Théâtre de l'Archipel, il crée au Kef une pièce où il parle de Nasser, Saddam Hussein et aussi du peuple israélien. Elle est intitulée « La folie des momies ». Au bout de cinq représentations, une campagne de boycott la tue net. Sitôt après, il écrit une autre pièce, « Danse de Tziganes », il la propose à un directeur de théâtre qui soupçonne une allusion au dictateur Ben Ali et à sa femme. A la trappe. Même sort un peu plus tard, au passage de l'an 2000, pour « L'Anniversaire du siècle » avec Hitler comme personnage principal.

La France, de guerre lasse

« J'en avais fait l'anniversaire de toutes les tragédies du siècle, explique-t-il ; j'étais sur un thème très dangereux : la tragédie que l'être humain subit sous la dictature, le totalitarisme. » « On a toujours soupçonné qu'il y avait quelqu'un d'autre derrière mes écrits », ajoute-t-il, amer, sans trop savoir qui mettre sous ce "on" : la police de Ben Ali ou simplement des seconds couteaux profitant du système. Une hypothèse plausible quand, en 2004, il a retrouvé adapté au théâtre le scénario d'un film qu'il avait déposé... 

Trop de harcèlement le fait plonger dans la dépression. On est en 2005, il a 30 ans, il quitte la Tunisie pour la France et aussitôt demande le statut de réfugié politique. Il ne l'aura jamais. Pour le pouvoir français, il n'y a pas de problèmes chez l'ami Ben Ali. Mais son père vit en France, Braim Bourg a un demi-frère et une demi-sœur français, il peut rester. Tout en se considérant en exil, aujourd'hui encore : « Je ne joue pas le rôle du Prince de façon intellectuelle. Je le joue car je me considère comme réfugié. » 

Du « marabout Charles Maison » au « Christ musulman »

Pour vivre, il entre en usine, soudeur. Il y reste plusieurs années, même quand le Printemps arabe, en 2011, chasse  Ben Ali et son régime : « J'étais fou de joie ! Mais l'espoir s'est effondré dès que les Islamistes ont pris le pouvoir. » Si la révolution ne parvient pas à le faire rentrer au pays, l'écriture taraude le soudeur : les évènements tunisiens lui inspirent le scénario d'un film « Complot contre la constitution ». Et il finit par sortir de l'usine pour reprendre son métier tout à la fois d'écrivain, comédien, metteur en scène, scénariste..

L' occasion surgit fin 2012. En naviguant sur Internet, il tombe sur un nom qui lui rappelle son pays du Kef : Charles Maison. « C'est l'histoire d'un soldat français qui a vécu la seconde guerre mondiale là où je suis né ;  il était humaniste, aidait les gens, il est considéré là-bas comme un saint. » Braim Bourg se passionne aussitôt pour le personnage, recueille des témoignages, ébauche un scénario, et finalement en fait un livre «  Le marabout Charles Maison » qui sort en 2014 avec lequel il participe au Festival du Premier Roman à Laval en 2015.

L'artiste a donc repris sa marche en avant quand Jean-Luc Bansard, en septembre de la même année, lui propose le rôle du Prince dans Les Suppliantes. Il s'y donne à fond et pas seulement parce que le rôle lui convient. « J'aime bien jouer », dit-il, tout simplement. Mais ça ne lui suffit pas. Parallèlement, en résidence au Théâtre du Tiroir, il entame l'écriture d'une pièce pour un acteur : « Le Christ musulman ». 

... En attendant « La mosquée Notre-Dame »

Il s'agit de la grande figure mystique du soufisme, le persan Mansur al-Hallaj, crucifié à Bagdad en 922, dont l'islamologue Louis Massignon a fait l'œuvre de sa vie. « Il prêchait la religion de la lumière, de l'amour, de la liberté », s'enflamme Braim Bourg. Plongeant dans les travaux de Massignon et autres archives, retrouvant les poèmes d'Al-Hallaj, il se fait aider pour l'écriture par Alain Vignier (acteur aussi dans Les Suppliantes) et construit une scénographie autour d'un dialogue d'Al-Hallaj avec ses juges : « J'ai mélangé ce qu'il a enduré, ce que j'ai enduré, il parle de tout homme persécuté pour ses écritures", poursuit Braim Bourg. La pièce devrait sortir en septembre 2016 au Théâtre du Tiroir.

Insatiable et espérant pouvoir vivre de son art plutôt que du RSA, le Prince des Suppliantes compte réaliser un film sur Charles Maison, instruit par un court métrage de 15 mn, « Amalgame », qu'il a réalisé dans les rues de Laval avec des acteurs du Théâtre du Tiroir. Il travaille aussi à un second roman, un roman philosophique « La mosquée Notre-Dame » : là encore, tout un programme...

Michel Rouger






1.Posté par Bouju Martine faire votre connaissance le 16/06/2016 21:55
Merci pour ce superbe témoignage-récit. Voila des noms que je n'oublierai pas, Charles Maison (je vais chercher le livre de Braim Bourg) Mansou al-Hallaj (livre de Louis Massignon), et surtout Braim Bourg, homme au parcours à la fois chaotique et linéaire dans la mesure où cet homme sait où il va, même et surtout quand on essaye de le dérouter. Bien évidemment, je ne lirai pas tout ni surtout très vite, mais merci à Michel de m'avoir donné faim !

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Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

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