Vie rurale

Arnaud Jugan, guide et prince des grèves


04/09/2013

Ce jour-là, la marche vers le Mont-Saint-Michel fut encore plus fascinante. À chaque pas, s'échappaient les mots captivants de notre guide, Arnaud Jugan, 36 ans, de Saint-Léonard, pêcheur et chasseur de canards, d'histoires et d'émotions, passeur de rivières et de mémoire. Plus tard, dans son beau logis de granit, il est revenu sur la vie des Jugan qu'il a reçue en héritage et qu'il compte bien transmettre à son fils de 7 ans. Une saga de la Baie remontant à Colbert.




Arnaud Jugan, guide et prince des grèves
« Colbert. Le droit de pêche au samon. Quatre siècles quasiment de générations de pêcheurs, de père en fils. Le seul qui avait réussi à garder le droit, c'est mon père. Il a fini par craquer. Il a bien négocié, en 1990, avec les Affaires maritimes. Il a négocié des concessions de moules mais c'était de la négociation forcée. Je l'ai vécu étant gamin : avec mon frère,on voulait reprendre ce droit-là... 

 Il faut savoir que la Sée, la Sélune et le Couesnon sont les trois meilleurs fleuves de France pour la prolifération du saumon. Les eaux y sont très très bonnes, riches en nourriture. De mars à juin, c'est le saumon de printemps, le gros, le reproducteur ; de juin à septembre, c'est le castillon et quand c'est grand comme une petite truite de 20 cm, le vrai nom c'est le tacon, ici on appelle ça le p'tit gui. C'est les mots d'argot de chez nous...  »

Arnaud Jugan, guide et prince des grèves

« La plus belle année de mon père a été de 120 saumons »

« Mon père avait le droit de barrer la rivière sur les deux-tiers de sa largeur. Il pêchait avec des filets à grande maille, les rêts à saumon. Quand on déroulait le filet, le petit morceau de bois tombait et les deux grands morceaux s'ouvraient comme un ciseau.

Quand le saumon arrivait, soit il restait bloqué dans le filet soit on le voyait remonter vers la rivière. On pliait alors les orteils, sans bouger, on visait la pointe - on appelle ça la mire, plus la mire est pointue plus vous êtes sûr que c'est un saumon - on remontait la raquette, on enlevait le morceau de bois du milieu, le ciseau se refermait, le saumon tombait dans le filet et avec le petit morceau de bois on on mettait trois ou quatre petits coups derrière la tête pour le tuer. 

Il y a 60 ans, les commis de ferme refusaient d'en manger plus de deux ou trois fois par semaine. La plus belle année de mon père a été de 120 saumons. Ça abonde toujours dans nos fleuves mais moins qu'avant comme toutes les espèces. Au fur et à mesure, tout le monde a arrêté. 

« Depuis que je suis tout gamin... »



Arnaud Jugan, guide et prince des grèves

Les coquetières revenaient avec 50-60 kg sur la tête

« La coque était très réputée. Les coquetières, les femmes du village, montaient jusqu'à Tombelaine. Parfois, elles étaient 30, 40 femmes. Elles avaient une petite planche de bois sous leurs genoux : elles étaient toujours à genoux à gratter. Ellles revenaient à la côte avec 50-60 kg de coques sur la tête.

Celles qui avaient pu se payer un vélo ou un solex, elles avaient à peine le temps de s'enfiler un café, elles prenaient la pêche du mari,  sauf le saumon qui partait à la garde de Pontorson pour les grandes villes. Parmi elles, ma grand-mère partait vendre ses coques et la petite pêche de mon grand-père : la crevette, le mulet, les autres poissons... »

Arnaud Jugan, guide et prince des grèves

Les crevettes pour les hommes et les phoques, l'argile pour les paysans

« Les crevettes, on les pêche dans les petits ruisseaux. La mer monte, une fois qu'elle redescend, les crevettes ne peuvent pas ressortir à cause du système d'entonnoir. Nous, on vient trois heures avant la marée basse, on essaie d'arriver avant les phoques parce que, parfois, ils mangent à travers les filets. On essaie d'arriver aussi avant les oiseaux. Et avant les sangliers.  

Il y a beaucoup de sangliers en Baie du Mont-Saint-Michel. Ils traversent l'autre côté des polders, côté breton, ils viennent manger à travers les filets et se frotter aux palets, se déparasiter sur les morceaux de bois. 

Les hommes avaient un petit camion, comme un pousse-pousse chinois, deux roues de mobylettes pas trop gonflées et un plateau de bois derrière. Ils allaient en baie ramasser de l'argile, le ramenaient en bord de côté, l'entreposaient et attendaient que la pluie tombe. Ça rinçait l'argile. Une fois l'argile rincé, ils laissaient agir le soleil ; avec le soleil, le sel ressortait, il avait une sacrée valeur à l'époque, et l'argile désalé était vendu aux agriculteurs pour fertiliser les champs.

C'est pour ça que les villages marchent souvent en doublette. Vains et Saint-Léonard : Saint-Léonard, c'était les gars de la mer, Vains les gars de la terre.  »

Arnaud Jugan, guide et prince des grèves

Le miracle de la Croix des Grèves

« La Croix des Grèves a bel et bien existé, ça j'en suis sûr. Mon grand-père l'a vue, mon père la vue, moi, le jour où elle sortira, je prendrai un point GPS.  

Les miquelots, c'est comme ça qu'on appelait les pèlerins dans le temps. Il y avait avec eux une femme enceinte. Ils se sont fait prendre par la mer. C'était soit ils se faisaient tous prendre, soit ils laissaient la femme enceinte et allaient se mettre à l'abri à Tombelaine. Ils ont laissé la femme et se sont dit : "On viendra chercher le corps de la femme à marée basse". 

Apparemment, quand ils sont arrivés, ils ont retrouvé la femme avec l'enfant dans les bras. La femme aurait raconté que Dieu avait créé un mur d'eau tout autour d'elle. Il y avait beaucoup de croyances à l'époque. Moi, je sais à peu près, à 20,30 ou 50 m près, où la mer va s'arrêter... »

La chasse au gabion et, encore mieux, au trou


Arnaud Jugan, guide et prince des grèves

Là, le mascaret va avancer « à la vitesse d'un cheval au galop »

« Les gens qui sont morts il y a fort longtemps dans les sables mouvants se sont amusés à s'y enfoncer. On peut tomber dedans d'un coup, s'en mettre jusqu'à la taille. Ça m'est arrivé une fois, en 36 ans. 

Il y a deux sortes de sables mouvants : le sable mouvant liquide et le sable mouvant compact. Un sable mouvant, s'il n'y a pas d'eau, il n'y a pas de danger. Un sable mouvant liquide, les gens vont paniquer tout de suite, vont s'enfoncer, ça part dans tous les sens...

Le gros danger, c'est que la mer remplit d'abord les contours avant de remplir l'intérieur. Quand les gens se font prendre, il vaut mieux repartir sur le banc de sable plutôt que d'essayer de couper le bras de mer qui fait 50 pu 100 m avec un vrai tirant d'eau. 

Là où ça peut être très dangereux, où l'on est peu à s'aventurer, c'est le fond de baie, quand vous êtes à la Pointe du Grouin du sud. Vous regardez, vous avez Tombelaine en face et le Mont sur votre gauche. En baie, le mascaret ne fait pas plus de 70 com mais une fois passé la Pointe du Grouin du Sud et la Roche Torin qui est en face, la baie se resserre, le mascaret peut monter jusqu'à 1 m, 1,10m, et là il va avancer " à la vitesse d'un cheval au galop" ».


Arnaud Jugan, guide et prince des grèves

« Quand la mer monte, ça pousse des milliers de poissons »

« Aujourd'hui, au moment des lâchers d'eau, qui ont lieu 6 heures après la pleiner mer, tous les poissons qui montent dans le Couesnon sont complètement asphyxiés : le saumon, le mulet, le carrelet, la lamproie, les truites de mer, tout ce que vous voulez. On retrouve plein de poissons échoués, morts, derrière. À un moment aussi, le sédiment se détache du sable fin. Celui-ci reste en suspension dans l'eau, le sédiment va se déposer au fond aux alentours du Mont. 

Moi, j'aime bien me mettre sur un banc de sable et laisser la mer rentrer dans le fleuve. Quand la mer monte, ça pousse des milliers de poissons, surtout les mulets. Des quantités affolantes, on marche dessus, ça saute de partout ! Les oiseaux sont au-dessus, pour eux c'est un frigo. Si on attend 20-25 mn, les phoques viennent manger les mulets qui sont sur les bords car l'eau est plus chaude... »

«La nuit, c'est fabuleux»



« Je suis attaché

à mes racines,

amoureux

de cette région,

c'est vraiment 

unique »


Contact : 
jugan.arnaud@yahoo.fr
06 87 41 80 26


Reportage :
Marie-Anne Divet
et Michel Rouger










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​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono