Vie rurale

A Evres, la culture passe par les ânes


10/10/2011

Vous ne connaissez sans doute pas Evres, un petit village de cent habitants perdu entre Verdun et et Bar-le-Duc. Et pourtant, il y a souvent du monde à Evres ! Au creux des champs, brille ici une belle aventure humaine, culturelle, ouverte sur le monde. Où les ânes eux-mêmes sont des héros.




Jacques Thiercy et l'un de ses ânes de randonnée
Jacques Thiercy et l'un de ses ânes de randonnée
Un jour, de passage dans la Meuse, Jacques Thiercy et sa compagne Maryse firent étape à Evres.  Et ce fut le coup de foudre.

Nous étions dans les années 90. Ils prirent possession d'un immense espace constitué d’une maison d’habitation, de deux granges, d’une vieille maison argonnaise et de deux hectares de terrain. Ils rénovèrent et commencèrent à occuper la maison d’habitation mais que faire du reste ? Alors commença leur aventure.

Les bronzes des gamins des rues

Deux vieilles lubies taraudent Jacques : adopter des ânes et ouvrir une salle d’exposition.  Les idées germent. La première : louer des ânes aux randonneurs. Evres est situé sur le GR14 qui mène à Saint-Jacques de Compostelle via Le Puy. La seconde : rénover la deuxième et plus vieille grange pour en faire une salle où serait exposé du « monumental »,  de grandes œuvres. 

La vieille maison attenante à la grange est transformée en gîte d’étape pour accueillir les randonneurs. Quant aux œuvres, Jacques ne cherche pas trop longtemps. Lors d'un voyage professionnel au Burkina Faso, il s'est lié avec un ancien instituteur burkinabé, Lassane Kiemtoré, reconverti en formateur bronzier pour les gamins des rues. Jacques et Maryse partent voir Lassane et tous les trois mettent en place un partenariat :  les œuvres des jeunes bronziers africains seront exposées à Evres et le produit de la vente leur sera retourné. 

Les expos se succèdent dans la grande salle
Les expos se succèdent dans la grande salle

A l'étage, le commerce équitable

L’association Zod Neere trouve sa place dans la grande salle d’exposition à l’étage : des bronzes burkinabés sont exposés ainsi que des bijoux et des paniers. D’autres associations s’installeront à l’étage, qui deviendra vite un espace dédié au commerce équitable : Artisanat Sel, Appel, Just’Etik, ainsi qu’Avega, une association rwandaise de veuves du génocide. 

Jacques et Maryse fondent en 1997 l’association « Anes Art’gonne » dont le nom dit tout : des ânes, de l’art, le tout en Argonne, petite région à cheval sur la Marne et la Meuse. « La recette, c’est la qualité » insiste l’association : les artistes doivent présenter un book de leurs œuvres et l’association opère une sélection.

Des concerts et des fêtes

La salle d’exposition est littéralement prise d’assaut : les lieux en Lorraine ne sont pas nombreux où l’on peut exposer de grandes œuvres. Des peintres, des sculpteurs, des potiers, des bijoutiers, des verriers, ou encore des designers se pressent à Evres. 

Les vernissages reviennent environ toutes les six semaines. Des pièces de théâtre ou des concerts sont présentés à ce moment-là ou lors de soirées spéciales. Parmi les artistes marquants : Pie Tshipanba, « un fou noir au pays des Blancs ».

L’association organise également des fêtes, dorénavant attendues et fréquentées : la Fête des fruits et des énergies renouvelables en octobre, le marché de Noël à la mi-décembre et le festival de musique « Au pré de mon âne » en juin où les concerts se succèdent pendant plusieurs jours. 

Pendant ce temps, le gîte et les ânes sont loués aux randonneurs. L’association voulait faire connaître cet animal méconnu. Objectif atteint. Les ânes sont toujours très demandés :« Pas mal de nos clients louent les ânes pour plusieurs jours. » 

Des œuvres dans la verdure
Des œuvres dans la verdure

Un week-end ânes-expos...

C'est ainsi qu'aujourd'hui habitants de la commune, des alentours, de la région, de la France entière et des pays frontaliers viennent voir les ânes, les expos et le gîte. 

« Certains prennent un pass week-end, si on peut dire, confie Jacques. Ils louent les ânes, viennent voir les expos, dépensent leur argent à l’étage et dorment dans le gîte, le tout en un week-end ! Ils viennent de grandes villes : cela leur fait un week-end à la campagne, culturel, instructif et reposant. »

Un outil de communication aide beaucoup de ce côté-là : internet. Jacques s’étonne presque : « Aujourd’hui, une grande partie de nos réservations pour les ânes et le gîte se font par internet. Le site nous a permis de toucher les pays étrangers comme la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg. Les places pour les concerts, notamment pour le festival, sont également vendues grâce à des plates formes de ventes de billets en ligne. » 

Evres, en une quinzaine d'années, s'est construit ainsi un nouvel avenir. Pourtant, Jacques et l’association le reconnaissent, il n’est pas facile de faire bouger le milieu rural. Mais Anes Art’gonne essaie dans la mesure du possible de faire vivre tout le monde.

Elle oriente les randonneurs vers des fermes auberges ou des restaurateurs du coin. L’objectif était aussi de créer au moins un emploi pour faire vivre le site : prendre les réservations, organiser les animations autour des ânes avec les classes et les groupes, s’occuper du gîte et gérer la salle d’exposition. 

Lors du festival et des différentes fêtes organisées par l’association, les boulangers et traiteurs des alentours sont sollicités pour fournir les festivaliers en nourriture et boissons ; pour la fête d’octobre, Anes Art’gonne fait appel à tous les artisans du coin qui travaillent dans le secteur des énergies renouvelables et des fruits (confitures, vins). 

Le petit village s'est branché sur le monde
Le petit village s'est branché sur le monde

Une trentaine d'habitants en plus

Et puis, s'est construit un état d'esprit. Evres s'est mobilisée. Modeste, Jacques aimerait d'ailleurs qu'on parle plus des bénévoles que de lui et de Maryse. « On en compte une quarantaine : une vingtaine sont très présents au conseil d'administration, les autres interviennent sur leurs compétences techniques. C'est vrai que nous sommes à l'initiative des projets ; les locaux, les ânes, et les terrains nous appartiennent. Mais les bénévoles sont de plus en plus présents pour les événements, les permanences, les week-ends. »

Dans un coin paumé (8 hab au km2, un village de 100 hab au milieu de nulle part...), il convient aussi, côté commerce, de se démarquer. La solution trouvée : créer un lien direct, sans intermédiaire, avec des artisans d'autres pays, tout en développant des projets avec les artisans et commerçants d'ici, lesquels vendent d'ailleurs au sein de l'espace et sponsorisent les manifestations. 

Jacques Thiercy n’est pas peu fier d’affirmer qu’Evres compte aujourd’hui une trentaine d’habitants de plus qu’à son arrivée dans le village et cela, c'est en partie grâce à Anes Art’gonne ! Une bien belle réussite. 

Gaëlle Diop


Pour aller plus loin

Artisanat SEL, pionnier du commerce équitable

Le combat de Lassane, l'ami burkinabé

Fêtes et festivals mobilisent le village
Fêtes et festivals mobilisent le village






Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >

Jeudi 7 Mai 2015 - 10:03 Faire CultureS à Saint Péran

Vendredi 6 Février 2015 - 03:30 Les 11 de Saint-Péran, ensemble pour la cité



Le Webdocumentaire





Donner un coup de main

Tout un chacun peut participer à Histoires Ordinaires. Proposer bien sûr des sujets de reportage et des informations pour la rubrique "Vu, lu, entendu" mais il y a aussi des tâches nombreuses, variées, aussi utiles qu'accessibles. Vous pouvez en trouver ici une liste. Ensuite il suffit de prendre contact avec la rédaction. 


Le billet de la semaine

​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono