Citoyenneté / Libertés

A Douarnenez sans frontières, avec Caroline Troin


02/02/2017

Elle a créé en 2012 et « anime aujourd’hui l’association Rhizomes pour accueillir en résidence des écrivains et des artistes de partout (Algérie, Tahiti, Nouvelle-Calédonie et autres terres lointaines) pour des échanges fraternels, des ateliers d’écriture, des liens avec la population qui ne s’effaceront plus. » François Maspero présente ainsi Caroline Troin dans la préface de son livre paru en 2015 "Absence injustifiée" : le voyage et les rencontres de sa vie, de Rabat à Douarnenez, en textes piquants, sensibles, drôles. Telle est leur auteur, avec la « nécessité quasi-viscérale de chercher l’amitié des vivants», elle à qui sa mère a manqué dès l’âge de huit ans.




A Douarnenez sans frontières, avec  Caroline Troin

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Décembre 2016. On est à Douarnenez mais les couleurs des volets de la maison, orangé, rose, vert, ont passé comme si le soleil du Maroc, son pays natal,  lui avait désigné ce lieu. 

 « J’ai vécu à Rabat jusqu’à mes 9 ans, en 1972 ; mes parents y étaient coopérants, ma mère enseignait l’histoire, mon père la géographie. Il s’intéressait spécialement aux souks et nous y emmenait, ma sœur et moi, dans les bleds aussi ; les regards s’arrêtaient sur les deux petites blondes. J’aimais la voix de la nounou qui nous parlait arabe, le chant du muezzin qui évoquait une autre religion, toute une atmosphère dont je percevais confusément qu’elle ne nous était pas naturelle. Toutes les différences, je les vivais, et je les vis toujours, avec plaisir. »

« A 22 ans, en 1985, J’ai posé l’ancre à Douarnenez, j’aime la façon d’être au monde des gens d’ici,  les paysages d’ici : les solides arêtes de schiste me conviennent mieux que le tuffeau friable de Tours où je vivais auparavant. Moi qui ai lu Xavier Grall à 14 ans et Anita Conti à 17, je me suis sentie chez moi. Je rêvais de devenir océanographe mais un semestre en faculté de mathématiques, seule à Brest à 17 ans, m’a fait prendre le large.

J’avais appris la voile, j’ai donc animé  des stages et des classes de mer puis  le centre de loisirs de la ville de Douarnenez m’a recrutée ; j'étais  fonctionnaire territoriale mais j’ai démissionné suite à un désaccord avec le maire. »
 Elle avait 27 ans et de l’allant. Elle organisait des animations avec les enfants sur le festival de cinéma.  Erwan Moalic, créateur de l’événement, l’a embauchée, d’abord à temps partiel. 

A Douarnenez sans frontières, avec  Caroline Troin

L'arrière-grand-mère tonkinoise

Généreuse, pleine de recoins, la maison de Caroline, Gérard Alle, son compagnon, Loeiza et Azilis, 18 et 17 ans, évoque à la fois un cabinet de curiosités et un atelier.  C’est d’ailleurs le sien, celui de sa nouvelle collaboratrice et complice Nina avec qui elle partage un petit bureau sous les toits, antre débordant de livres, de lettres, de citations inscrites sur les poutres et celui de Gérard, son compagnon écrivain.  L’on s’y nourrit, l’on s’y raconte les histoires et les luttes de peuples qui ne font pas les gros titres des journaux, de peuples à la vie différente de la nôtre. Des livres, des films, des fêtes naissent là.  Des couchages sont aisément improvisés pour l’accueil impromptu de passants du monde. 

Au rez-de-chaussée, de grandes valises d’un marron sans âge sont empilées au-dessous d’une longue tunique de soie rouge à liserés verts  et de photos d’un autre temps : « Voici mes ancêtres asiatiques, mon arrière-grand-mère tonkinoise et mon arrière-grand-père métis, franco-indochinois,  en tenue coloniale, au milieu de leurs seize enfants dont mon grand-père.  Ils sont revenus en France en 1954. C’est en explorant la maison familiale du côté de Bordeaux que je m’en suis souvenue ; durant trente ans,  de 15 à 45 ans, je les avais oubliés. Aujourd’hui, ils me touchent.» 

Dans une pièce arrière, entre souk et jardin d’hiver, une banquette de mosaïque, coloris verts et bleus, motifs de zellige marocain : «  C’est fait maison par Gérard avec des carreaux rapportés de la région d’Agadir. » Un cageot d’avocats, un régime de bananes sont stockés ici et là, une vraie petite mûrisserie. « Les avocats viennent d’Andalousie, les bananes, du Congo. Avec des amis, nous avons  un groupement d’achat informel qui passe commande à des petits producteurs. » 

Nous nous installons dans un petit salon marocain aux tissus ébouriffés autour d’une cheminée blanche décorée elle aussi de mosaïques. 

Le festival des peuples minoritaires

Durant vingt ans, jusqu’en 2010, Caroline, première salariée du festival, a copiloté avec Erwan Moalic, pionnier de «  "l’agit-cinéma" en Bretagne, cette « traversée cinématographique et humaine avec la diversité des combats et des créations artistiques des peuples du monde » comme le présente le site. 

Le festival, qui s’est longtemps appelé festival des minorités, c’est l’âme du port sardinier, 15 000 habitants. Chaque dernière semaine d’août depuis 1978, il le transforme en un joyeux melting-pot de peuples de partout : les Irlandais en 1992,  les Berbères en 1994 pendant « les années noires » de l’Algérie (1990-2000),  les communautés immigrées d’Europe en 1996,  les  Kurdes en 2003, François Maspéro en 2008, avec carte blanche, divers peuples à lui tout seul, les Caraïbes en 2010…  D’autres éditions ont porté le regard sur les Aborigènes d’Australie, les Tchéchènes, les Palestiniens, les Belgiques… sans oublier les débats sur la Bretagne.

« Mais  je trouvais souvent que la traversée était trop courte.  Des cinéastes venaient d’Haïti ou de Papouasie-Nouvelle Guinée, on discutait quelques heures de leur film, et après deux jours ils repartaient. J’avais envie qu’on les connaisse mieux en passant plus de temps avec eux, je souhaitais travailler à une petite échelle très humaine, plus conscients du sens et du contenu de notre intervention. » 

Avec le poète kanak Paul Wamo
Avec le poète kanak Paul Wamo

Rhizomes, des racines et quatre tiges

Elle a pris deux années de pause durant lesquelles  elle a appris le breton en un cours intensif de six mois : « La rencontre de l’autre te ramène à ton patrimoine personnel ; j’avais passé six mois dans le désert d’Alice Springs en Australie en 1991 mais qu’est-ce que je connaissais de la culture du pays où je vivais ? » Et elle a inventé Rhizomes.

Rhizomes organise  depuis 2012 l’accueil d’écrivains étrangers ou vivant à « l’étranger », ce drôle de pays. Et invite aussi d’autres auteurs, plus proches, de ceux dont on a écorné les livres à force de les savourer... à Douarnenez, port atypique, petite ville posée au bord du monde, frondeuse et accueillante. Y ont déjà posé leur sac, avec Rhizomes : Laure Morali du Québec, Habiba Djahnine d’Algérie, Chantal Spitz de Tahiti, François Maspero, Farouk Mardam-Bey, Paol Keineg, Anne Bihan, le dessinateur Bruno Pilorget...

Rhizomes, aux racines multiples, a quatre tiges : outre les résidences d’écrivains, des expositions, des fêtes "Le goût des autres" et une cinémathèque qui garde en mémoire et met à la disposition de tous les films programmés au festival. Ce centre de ressources, Bretagne et diversité (BED) dépend de Bretagne Culture Diversité, basé à Lorient. 

Ecrivains et couturières

Sans cesse sur la brèche, disponibles, le rire jamais loin , Caroline Troin, 53 ans et Nina Chastel, 25 ans, arrivée en août 2016,  ont déjà accueilli  sept écrivains en résidence et réalisé dix expositions pleines d’imagination qu’elles font tourner au-delà des Monts d’Arrée.

L’une d’elle a été coproduite avec une maison de retraite (EHPAD) : AU FIL DE LA VIE, couturières et imaginaires. Avec paroles d’anciens, ouvrages, films, textes et inventions,  elle fait revivre les séances d’essayage, côtoyer à nouveau la couturière du village, admirer une collection de boutons ou un œuf à repriser.

Que l’intervention déplace le regard sur le Kurdistan ou les Monts d’Arrée, Caroline a toujours en tête cette phrase du poète indépendantiste polynésien Henri Hiro : « Si tu étais venu chez nous, nous t'aurions accueilli à bras ouverts. Mais tu es venu ici chez toi, et on ne sait comment t'accueillir chez toi. »

La première couturière de Rhizomes déploie des trésors d’intelligence et d’énergie pour financer ses propres inventions et les deux emplois aidés. 50% du budget provient des recettes propres, animations, formations, location d’expositions aux médiathèques ; l’autre moitié est constituée de subventions des conseils départemental  et régional et surtout de deux fondations : SNCF et « Un monde pour tous » de Patrick Lescure. 

Séance de dédicace pour "Absence injustifiée"
Séance de dédicace pour "Absence injustifiée"

Retour aux souks

Les souks du Maroc, où se sont esquissés les rêves de Caroline sont toujours un ancrage.  En 2001, elle, Gérard et leurs deux filles alors âgées de 2 et 3 ans, y ont passés trois mois heureux du côté d’Agadir ; elle le raconte dans « "Absence injustifiée". A Noël 2015, après les attentats de Charlie et du Bataclan, quand les propos haineux sur l’islam se sont déchaînés, ils ont repris la route et retraversé le détroit de Gibraltar. « Je constate la faille qui s’élargit, dans la société française, entre ceux qui affichent un racisme décomplexé et ceux pour qui la vie est solidarité, notamment auprès des migrants. J’y vois une victoire de Daesch. J’avais  besoin d’aller là où le rapport à l’islam est pacifique. » 

Devenu son ami, François Maspero, quelques mois avant sa mort,  lui a écrit « Les morts resteront parmi nous aussi longtemps que nous serons en vie et que, envers et contre tout, et même quitte à en crever, nous aimerons passionnément cette vie, la seule qui nous soit donnée, ce qui nous interdit de la gaspiller. »

Paula Fourdeux

Lisez 
"Absence injustifiée" de Caroline Troin, préface de François Maspero, éditions Locus Solus, 2015, 12 € 50

Venez découvrir les rencontres de Rhizomes

Allez faire une petite balade sur Bretagne & Diversité,  un site bilingue dédié aux minorités, des portraits de réalisateurs, plus de 700 films à butiner. Pour aiguiser la curiosité avant tout. 





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Le billet de la semaine

​Hollanderie

Ça, c'est une vraie hollanderie, dira-t-on un jour. Le terme, expliquera Wikipedia, s'apparente à autodestruction. C'est détruire l'instrument de son pouvoir. Il fait référence au politicien François Hollande, Président de la République (2012-2017), resté dans l'Histoire pour avoir détruit le Parti Socialiste durant son mandat. Onze ans chef du PS (1997-2008) – un record – il incarne aussi l'opération collective de laminage qui a précédé : en économie, la justice sociale sacrifiée à la gestion du libéralisme ; en politique, la bataille démocratique des idées verrouillée au profit de la course aux places. En 2012, sitôt élu Président, il a trahi logiquement ses promesses sociales et appelé près de lui un jeune conseiller libéral, Emmanuel Macron. Lequel, intelligent et ambitieux, l'a lui-même trahi et conquis les bébés PS, jeunes ou déjà vieux, prompts à sentir le vent tourner. Les purs socialistes ont alors entrepris de construire un programme social et écologiste mais il a fallu attendre dix ans, lira-t-on sur Wikipedia, pour que la gauche revienne au pouvoir en battant aux élections de 2027 la droite dure FN-LR et le parti centriste LRM épuisé d'illusions perdues. 

Michel Rouger

21/06/2017

Nono



Webdoc "Les 11 de Saint Péran"